LA SERBIE ET L 'EUROPE
sins en usent ainsi, impunément, à son égard ? N'est-il pas fondé à porter sa cause devant l'Europe ?
On a beaucoup reproché aux Serbes leur agitation, leurs manifestations, leurs mouvements militaires. Les dépêches de Vienne et de Pest, presque les seules qui parviennent en Occident, les représentent sur le point de mettre le feu à l'Orient. Certes, la population de Belgrade ferait plus sagement de s'abstenir de meetings quotidiens, d'être plus concentrée dans sa douleur. On lui a déjà donné des conseils à ce sujet. Mais les informations de Vienne et de Pest sont incomplètes, quand elles ne sont pas inexactes. Elles signalent bien la fièvre qui s'empare des Serbes à certains moments ; elles négligent de dire qu'elle est provoquée par l'accumulation des troupes sur la rive gauche du Danube et de la Drina. Belgrade est sous le canon de Semlin. Elle est indéfendable. Ses habitants n'ont-ils pas le droit de s'émouvoir quand ils voient des rassemblements de troupes de l'autre côté du fleuve } En pareil cas, les Occidentaux seraient-ils beaucoup moins nerveux }
Quels que soient les sentiments de la population, l'attitude du gouvernement serbe est restée jusqu'ici parfaitement correcte. Le ministère Velimirovitch s'emploie avec persévérance à prévenir les manifestations, à les empêcher de prendre une apparence provocatrice. De son côté, M. Milovanovitch a donné aux divers gouvernements auxquels il vient d'exposer la situation de son pays l'assurance formelle que ses collègues et lui cherchaient uniquement à maintenir une paix honorable. Il a seulement attiré leur attention sur le fait que cette paix ne serait jamais plus compromise que le jour où l'Europe aurait officiellement ratifié l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, sans avoir en même temps garanti l'existence, politique et économique, de la Serbie. Ces garanties peuvent se com-
prendre de diverses manières. M. Milovanovitch a demandé que l'Autriche donnât un gage de la loyauté de ses intentions en cédant, sur la rive droite de la Drina, une mince bande du territoire bosniaque, qui permettrait à la Serbie de rejoindre le Monténégro et d'avoir accès à l'Adriatique. Il y a peut-être d'autres combinaisons qui aboutiraient à un résultat analogue et qui seraient d'une réalisation plus facile. En ce qui la concerne, la France fera tous ses efforts pour concilier le maintien de la paix en Orient, ses bons rapports avec les grandes puissances, les intérêts de la Turquie et les désirs légitimes des Serbes. Il est faux qu'elle se soit entremise à Belgrade, comme on l'a télégraphié de Vienne, pour conseiller une résignation pure et simple. Ce n'est pas son rôle d'intimider les petits peuples menacés dans leurs libertés. D'accord avec la Russie et l'Angleterre, M. Pichon poursuit normalement son œuvre d'apaisement et de justice. ^H^Ç"^» y k^ ■^.
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LA SITUATION ET l'iRRITATION DE l'EMPEREUR. — LES APPRJÉCIATIONS DE LA PRESSE.
15 novembre 1908.
TOUS les journaux allemands font ressortir TintéJêt capital de l'entretien que le chancelier de l'empire aura demain lundi, à Kiel, avec Guillaume IL La Gazette de r Allemagne du Nord elle-même est entrée en lice. Tout en attendant le résultat de l'entretien avec un respect profond pour la Couronne, elle exprime le souhait qu'on réussisse bientôt à rétablir, tels qu'ils étaient autrefois, les rapports de cordiale confiance qui existaient naguère entre l'empereur et la nation. Dans ce curieux article intitulé : « Regards en arrière », le journal le plus officieux de l'empire proteste bien contre certaines exagérations dans les discours prononcés mardi et mercredi au Reichstag et dans les commentaires de presse. Mais il reconnaît que la plupart des orateurs se sont inspirés de l'intérêt général, et qu'ils se sont efforcés de rester dans les limites d'une respectueuse critique vis-à-vis de l'empereur. Si l'on songe que les « respectueuses critiques » de ce genre étaient régulièrement déférées aux tribunaux tout récemment encore, on peut mesurer l'épaisseur de « l'ombre qui sépare l'empereur de la nation », pour employer les propres expressions de l'organe de la chancellerie.
La Gazette de Cologne insiste cruellement sur l'importance des délibérations dont les dernières séances du Reichstag ont été l'objet au Conseil des ministres prussien et à la Commission des Affaires étrangères du Conseil fédéral. Elle déclare que les ministres prussiens ont été unanimes à approuver sans réserve l'attitude du prince de Bûlow, à se solidariser avec lui et à décider de donner leur démission dans le cas où le chancelier se croirait obligé de se retirer à la suite de l'entrevue de Kiel. Quant à la Commission des Affaires étrangères, elle aurait siégé durant quatre heures et demie et aurait adhéré complètement aux opinions du prince de Bûlow sur la politique intérieure et extérieure. La Gazette de Cologne relève que cette délibération est d'autant plus sérieuse que les cinq grands Etats allemands, la Prusse à part naturellement, étaient représentés par leurs ministres dirigeants. La Commission n'a pas voté de décisions, car le Conseil fédéral, réuni en plénum, a seul compétence pour en prendre. Mais son président, le baron de Podewils, délégué de la Bavière, n'a pas caché la très grande satisfaction que lui avait fait éprouver le résultat de la réunion. Si le président de droit de la Commission des Affaires étrangères a éprouvé une si vive satisfaction, c'est sans doute qu'il espère que les Etats confédérés seront désormais appelés à exercer un contrôle moins nominal que jusqu'ici sur la politique extérieure de l'empire.
La Gazette de la Croix réclame des garanties qui ne soient pas sur le papier. L'organe du vieux parti conservateur fait appel à l'abnégation du souverain et l'engage à prendre « une résolution généreuse qui, seule, peut combler l'abîme menaçant qui s'ouvre entre lui et son peuple )\ Il lui promet, pour prix de son sacrifice, la plus belle des couronnes que puisse décerner l'histoire « celle réservée à
ceux qui ont su se vaincre eux-mêmes ». Un journal d'une nuance conservatrice encore plus accentuée, le Reichsbote, qui passe pour exprimer souvent les idées de l'impératrice, au point de vue religieux du moins, va jusqu'à dire que, dans les temps actuels, un régime personnel absolu est impossible, même pour le mieux doué des princes. Il termine par ces mots : « On a bien raison de dire que cela ne peut plus continuer ainsi ».
Pourtant, une autre note se fait entendre dans ce concert qui semble dirigé par la chancellerie. En dehors de la presse, dans les conversations privées, beaucoup de personnes témoignent un vif étonnement que le chancelier se soit permis devant le Reichstag des jugements aussi sévères sur le souverain et que le comte Stolberg, président de l'Assemblée, ait laissé prendre aux débats un tour aussi fâcheux pour le prestige de la monarchie : Guillaume II, raconte-t-on, en a été extrêmement choqué. Il ne comprend pas qu'il ait pu être attaqué avec aussi peu d'égards précisément à l'occasion de la seule affaire de ce genre où il ait observé correctement les formalités constitutionnelles. Il y a, en effet, quelque chose de comique dans la crise qui bouleverse en ce moment les esprits en Allemagne. C'est le chancelier de l'empire qui a commis la faute initiale en laissant passer, en contresignant un article signalé à son attention par l'empereur, soumis ensuite à l'examen des bureaux du ministère des Affaires étrangères, et c'est à l'empereur que tout le monde s'en prend de l'effet produit par la publication de l'article. Au lendemain de la publication, la Galette de Cologne s'écriait que l'article était excellent et que toute l'Allemagne se rangerait « comme un seul homme » aux côtés de son souverain. Pourquoi ce revirement total ? N'est-on pas en droit de supposer que les bureaux de la chancellerie et les conseillers de
Guillaume II comptaient sur un autre effet de l'interview du Daily Telegraph, qu'ils en espéraient certains résultats, et que leur indignation date seulement du jour où ils ont constaté le désastre ? Nous ne savons comment Guillaume II accueillera le prince de Bûlow à Kiel ; mais ne pourrait-il lui répéter simplement ce qu'il lui a déjà télégraphié quand le chancelier lui a présenté sa démission : (( A quoi pensez- vous, mon cher Bernard ? L'article est contresigné par vous. »
Avant de recevoir le chancelier, l'empereur assistera, sur le Deutschland, à la prestation de serment des recrues de la flotte. Il a pour habitude, en cette circonstance, d'adresser aux jeunes marins une allocution vibrante. On pourra deviner, par le ton de la harangue impériale, celui de l'entretien qui suivra.
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TENSION AUSTRO-SERBE. — LA LIVRAISON DES ARMEMENTS A LA SERBIE, — LES EXCITATIONS DE LA PRESSE MILITAIRE AUTRICHIENNE,
i6 novembre 1908.
LES relations austro-serbes, déjà très tendues, prennent un aspect de plus en plus inquiétant. Depuis plusieurs jours, il arrive régulièrement de Vienne des dépêches dont l'inspiration et la signification ne sont pas douteuses. Elles tendent toutes à faire croire que la Serbie procède à des armements qui mettent en péril la paix européenne, et que le moment est venu pour l'Autriche-Hongrie de se prémunir contre une surprise. En conséquence, disent les télégrammes viennois, le gouvernement a résolu de recourir à des mesures exceptionnelles. Les troupes cantonnées sur la frontière serbe vont être renforcées et Tordre de mobilisation sera donné à un certain nombre de corps. Il est impossible de dénaturer plus cyniquement les faits. Les armements de la Serbie consistent en ceci. Bien avant que la crise orientale éclatât, le gouvernement serbe avait commandé du matériel de chemin de fer en Allemagne et du matériel d'artillerie en France. Ce matériel était déjà expédié, avec les autorisations nécessaires, quand l'empereur François-Joseph proclama l'annexion de la Bosnie-Herzégovine. Il fut alors arrêté en cours de route par les autorités austro-hongroises qui refusèrent de le lais-
ser parvenir à destination. Après bien des difficultés, le matériel d'artillerie fut retourné aux expéditeurs qui le firent acheminer par une autre voie. Il doit être arrivé en ce moment en Serbie avec les approvisionnements de munitions correspondants. La vérité ^st donc que le gouvernement autrichien a retardé par tous les moyens, contre tout droit, la livraison d'expéditions régulièrement effectuées à un moment où personne ne songeait à l'ouverture possible d'hostilités, et qu'elle prend prétexte de l'arrivée à destination d'une parti-e du matériel* de guerre pour déclarer que la Serbie prémédite une attaque. Il a exercé la plus forte pression sur le Cabinet de Belgrade pour l'empêcher de commander des canons au Creusot. Il a tout mis en œuvre pour avoir en face de lui une Serbie désarmée, à sa merci. Il a garni la frontière de troupes, posté des torpilleurs devant Belgrade, fait occuper l'île d'Ada-Kalé par une batterie d'artillerie et un détachement d'infanterie, et, quand les Serbes construisent autour de Belgrade des retranchements sans aucune valeur militaire, quand ils se préparent à recevoir des canons dont ils devraient être en possession depuis longtemps, on télégraphie de Vienne aux quatre coins de l'Europe que l 'Autriche-Hongrie est menacée d'une invasion.
On appréciera cette tactique à sa valeur en parcourant un numéro de la Danzer's Armée Zeitimg paru dernièrement à Vienne. Cette revue militaire, dont nous avons déjà signalé l'autre jour un article plus ancien, exprime franchement le regret que, dès le début de la crise, l'Autriche n'ait pas occupé Belgrade. « En un clin d'oeil, dit-elle, l'ennemi qui n'était point préparé pour la guerre aurait été battu. Les événements de Belgrade nous ont fourni plus d'un prétexte. Si ces prétextes n'avaient pas suffi, l'excitation en Serbie nous donnait l'occasion d'en créer,
sans difficulté, d'autres plus graves. Malheureusement, notre diplomatie a été tellement embarrassée par son premier pas qu'elle n'a pas osé en faire un second. » L'auteur de l'article déplore que les armes et munitions arrivent maintenant en Serbie par des voies détournées. Il incite le gouvernement à recourir sans hésitation aux moyens extrêmes afin d'assurer sans retard l'hégémonie austrohongroise dans les Balkans et de préparer l'absorption « des peuples congénères de la Russie » dans la Grande Autriche Confédérée.
L'auteur n'est point gêné par les résistances possibles de l'Europe. A l'entendre, rien n'est plus facile que de l'immobiliser. Seules, l'Angleterre et la Russie doivent être prises en considération. La France, paraît-il, n'a pas d'intérêts dans les Balkans. L'Italie « compte très peu » ; d'ailleurs, on pourrait soulever l'Abyssinie pour l'occuper ailleurs. Quant à l'Angleterre, une insurrection dans les Indes, des troubles fomentés en Egypte, avec le concours des musulmans, auxquels le sultan donnerait le mot d'ordre, l'obligeraient à se tenir tranquille. La Russie est encore splus vulnérable : son peuple ne veut plus de guerre, son armée est affaiblie ; en Perse, au Caucase, en Turkestan, en Pologne, les diversions seraient faciles, et puis, « avant tout, nous pourrions contribuer à la reprise de l'œuvre révolutionnaire et du régime terroriste des bombes ». Les scrupules ne gênent point la Danzer's Armée Zeitung. Il faut ajouter qu'elle compte sur l'alliance de la Turquie pour faire aboutir ces vastes projets : la Turquie a besoin d'argent, on lui donnera, on lui promettra tout celui dont elle a besoin. La revue néglige de dire où l'Autriche le prendra. Espère-t-elle le bienveillant concours du Marché de Paris ? Ce serait une élégante opération.
On voit si les appréhensions que nous exprimions ici dès le lendemain de la remise de la lettre de l'empereur François-Joseph à M. Fallières étaient justifiées. S'il survient des incidents de frontière, si le territoire serbe est envahi, si l'Autriche occupe, à titre de prétendue garantie, des points stratégiques sur la rive droite du Danube, de la Save ou de la Drina, on saura d'où est venue la provocation, quel est le but poursuivi.
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GARANTIES DEMANDEES PAR LA PRESSE CONTRE LES INITIATIVES DE l'empereur. — DEMANDES DE REVISION DE LA CONSTITUTION
17 novembre 1908.
L'entretien décisif entre Tempereur et le chancelier aura lieu aujourd'hui mardi au Nouveau Palais, à Potsdam, et non au Château Royal, à Berlin. Toute l'Allemagne en attend les résultats avec anxiété. Il est extrêmement difficile de prédire dans quel sens Guillaume II prendra une résolution. Les journaux officieux continuent d'affirmer que le prince de Bûlow conservera son poste. Mais ils appuient cette affirmation sur des considérations qui prouvent clairement qu'ils ne sont pas aussi certains qu'ils le paraissent de voir leurs désirs exaucés.
Le langage de la Gazette de Cologne est plus comminatoire que confiant. D'après son correspondant de Berlin, qui reçoit les confidences de la Wilhelmstrasse, la situation est devenue si grave que le chancelier ne pourrait plus se contenter aujourd'hui d'une approbation pure et simple, tacite ou expresse, de son discours au Reichstag. S'il n'obtenait pas davantage, il ne posséderait plus l'autorité nécessaire pour demeurer à la tête des affaires. Il ne lu^ resterait qu'à se retirer. Ce que le Reichstag et le peuple allemand exigent, c'est que le chancelier soit autorisé à déclarer que certaines manifestations du régime personnel
ne se reproduiront plus à l'avenir, c'est qu'il soit donné des garanties en ce sens. Peu importe la manière dont seront formulées ces garanties ; mais il faut qu'elles soient positives et que le prince de Bùlow ne revienne pas les mains vides devant le Reichstag.
Les organes du Centre ne sont pas moins nets. La Germania écrit :
Le principal est que le prince de Bulow dise demain à l'empereur la vérité et toute la vérité. Il a affirmé dans l'intimité qu'il le fera ; mais il doit réellement parler franchement, sans égard pour sa situation. Il doit , aussi bien faire sentir que l'émotion du peuple n'a pas été provoquée par le seul article du Daily Telej^raphy mais que cet incident n'a été que la dernière goutte qui a fait déborder la coupe. Si la situation reste ce qu'elle a été, il y a lieu de craindre que, à la première occasion, le mécontentement général ne se manifeste avec une force irrésistible.
La presse radicale invite M. de Biilow à déployer toute son énergie contre l'absolutisme et à lutter contre les conseillers occasionnels de l'empereur qui veulent un gouvernement conservateur sans garanties constitutionnelles. Mais elle semble très peu rassurée. La Gazette de Voss dit que le chancelier lui-même ne peut pas prévoir comment se terminera son entretien avec l'empereur. Elle ajoute :
La seule chose qui paraît sûre, c'est que le prince de Biilow prendra prochainement sa retraite s'il n'obtient pas l'approbation et l'assentiment de l'empereur pour ses projets. Nous nous trouvons donc à la veille d'une des plus graves décisions qui aient été prises depuis la fondation de l'empire.
On a parlé de la dissolution du Reichstag, mais il est impossible qu'un homme d'Etat prenne une décision semblable. En ce moment, il serait, en effet, impossible de calculer approximativement le nombre de sièges que gagneraient les socialistes. Puis il est peu probable que le Conseil fédéral y consente.
L'heure décisive a sonné, le monde entier a les yeux fixés sur l'empereur ; le sort de toute l'Allemagne, peut-être même celui de la couronne, dépend de la résolution que prendra demain Guillaume II, résolution dont il semble qu'on ne puisse douter. Puisse-t-elle, comme le disait avant hier la réactionnaire Gazette de la Croix, qui se proclame le véritable soutien de la monarchie, être digne de cette nature si richement
douée, géniale même, animée d'enthousiastes projets pour la prospérité et la grandeur de l'empire ; puisse-t-elle être digne de Guillaume II, conscient de la dignité et de l'élévation de sa vocation de souverain.
Les journaux socialistes, au contraire, témoignent leur dégoût de la campagne menée par les amis du chancelier et de leurs efforts pour discréditer d'avance ses successeurs possibles. Le Vorwaerts proteste contre cette manière de poser la question. D'après lui, le prince de Bùlow n'est pas l'homme de la situation ; il n'a qualité, ni lui, ni ses journaux, pour parler au nom du peuple allemand « qui serait enchanté, dans sa grande majorité, de voir un homme sérieux et pacifique succéder au danseur de corde si élégant qu'est le prince de Bûlow ». Le Vorwaerts donne ses préférences au comte Posadowski.
L'opinion publique est aussi excitée que la presse. A Mannheim, une réunion de 5.000 socialistes a voté une résolution en faveur de la revision de la constitution. A Carlsruhe, un autre meeting socialiste a demandé que la guerre ne puisse être déclarée qu'avec l'autorisation du Reichstag, sur la proposition d'un ministère responsable. A Carlsruhe également, à Munich, à Hanau, dans plusieurs autres villes encore, les radicaux et les libéraux se sont réunis pour réclamer l'institution d'un gouvernement parlementaire responsable. Il est inutile, pour l'instant, de se livrer à de longues considérations sur le mouvement qui entraîne l'Allemagne. La grande question doit être tranchée aujourd'hui même. Attendons donc le dénouement.
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l'entretien [de l'empereur et du chancelier. — LE COM- MUNIQUÉ DU a MONITEUR DE L 'EMPIRE ». — L 'EMPEREUR TIENT LE COUP,
i8 novembre 1908.
LE 17 novembre devait être une journée historique. Toute la presse allemande, anxieuse dans l'attente d'un^. grand événement, avait annoncé qu'il serait pris ce jour-là 'des résolutions décisives pour les destinées de Tempire. Les résultats de l'entrevue d'hier entre l'empereur et son ' chancelier ne répondent pas aux espérances du peuple allemand, telles qu'elles avaient été formulées par les journaux de tous les partis. Le communiqué du Moniteur de VEmpire, publié presque aussitôt après l'entretien de Potsdam, ne stipule aucune des garanties positives que, hier encore, la Gazette de Cologne jugeait indispensables. On peut même dire qu'il n'y fait aucune allusion. Il se borne, en somme, à enregistrer la volonté de Guillaume II de ne pas renoncer aux plus précieuses de ses prérogatives souveraines tout en continuant sa confiance au prince de Bûlow. Le reste, ce ne sont que des mots.
Mais ces mots éclairent toute la situation. Ils révèlent tout d'abord, chez Guillaume II, une profonde irritation
L'audience lui a paru longue. Elle a duré en réalité une heure trois quarts. Or, le communiqué, rédigé certainement séance tenante et sous l'impression du moment, dit que le rapport du chancelier a duré plusieurs heures. Il ajoute que l'empereur Ta écouté avec une profonde gravité, qu'il ne s'est pas laissé troubler par les manifestations de l'opinion publique, qu'il a trouvé injustes et exagérées les critiques portées contre lui. Nous ne pouvons savoir exactement ce qui s'est passé entre les deux interlocuteurs. Mais le correspondant de Berlin de la Gazette de Cologne télégraphiait hier soir que le premier mouvement de l'empereur avait dû être celui de la colère, et que le patriotisme, les nécessités politiques et un profond sentiment religieux avaient seuls pu contenir éon tempérament. On croira facilement les reporters quand ils racontent que le prince de Bûlov^ est sorti très pâle de cette mémorable audience. D'un autre que lui, Guillaume II n'aurait peutêtre pas écouté jusqu'au bout un rapport aussi long sur les empiétements de l'autorité impériale.
A lire les journaux de Berlin de ces jours derniers, on aurait pu supposer que la conclusion de l'entretien serait une espèce d'arrangement . entre l'empereur et le chancelier faisant en quelque sorte fonction d'ambassadeur du peuple allemand. Il n'en a rien été. Aux termes du communiqué du Moniteur de V Empire ^ l'empereur a manifesté simplement sa volonté : il a déclaré qu'il considérait comme son devoir impérial le plus élevé d'assurer la continuité de la politique de l'empire en sauvegardant les responsabilités constitutionnelles. Ce dernier membre de phrase, ajouté sans doute à titre de concession apparente, ne signifie rien au fond puisque, d'après la constitution en vigueur, le chancelier et les ministres sont responsables exclusivement devant l'empereur et que l'empereur n'est
responsable que devant sa conscience. Le seul moyen auquel le Reichstag pourrait recourir pour essayer de faire prévaloir ses vues, serait le refus du budget. Ce moyen serait probablement moins inefficace aujourd'hui que pendant l'ère bismarckienne. Mais il est insuffisant et périlleux.
Ce qu'il faut retenir de l'entretien d'hier, c'est que Guillaume II a voulu affirmer solennellement qu'il n'entendait pas se laisser arracher la direction de la politique extérieure. Au cours de la dernière semaine, plusieurs hommes éminents, entre autres l'historien Lamprecht, avaient exprimé le vœu que l'empereur se consacrât désormais uniquement à la politique intérieure. C'était une singulière et naïve prétention. Dans les pays constitutionnels, c'est au contraire l'ingérence du chef de l'Etat dans les aflFaires intérieures que l'on prend le plus de soin d'empêcher ; on reconnaît généralement au souverain, en fait au moins, un certain droit de veiller personnellement sur la politique étrangère. Et, dans l'empire allemand, on ne peut nier que l'empereur représente les Etats confédérés devant les autres nations. C'est même le principal attribut de sa charge. Moins que personne, Guillaume II se résoudrait à l'abandonner. D'ailleurs, ses expéViences sur le terrain de la politique intérieure n'ont pas été heureuses. Elles l'ont « dégoûté », aurait-il avoué. Dans les questions ouvrière et scolaire, à propos des projets de loi dits Umsturzgesetz et Zuchthmisgesetz , dans la lutte contre les Polonais, dans l'aflPaire du canal central, il s'est jeté dans la mêlée, avec bien peu de succès, on le sait. Il a éprouvé un tel mécontentement du rejet de la loi sur le Mittellandcanal qu'il a parlé un instant d'anéantir (zerschmetter?i) le parti conservateur, cause de l'échec. Comment croire un seul instant qu'un homme de son tempérament, de
son activité, aussi imbu de la grandeur de son rôle, se croyant touché de la grâce divine pour le gouvernement de ses peuples, consente à se cantonner dans le maquis parlementaire ?
Malgré les déclarations catégoriques du communiqué, les journaux officieux et conservateurs, hier revêches et menaçants, se tiennent pour à peu près satisfaits. Leur contentement vient du dernier paragraphe du document officiel : « En conséquence, S. M. l'Empereur a approuvé les déclarations du chancelier au Reichstag et assuré le prince de Bûlow qu'il lui [continuait sa confiance. » « En conséquence » est un précieux euphémisme. « Toutefois » aurait été plus à sa place. Guillaume II a dû faire sur lui un effort extraordinaire pour ne pas désavouer son ministre. Afin de prévenir un conflit dont on n'aperçoit pas l'issue, il approuve des déclarations d'après lesquelles il doit observer à l'avenir une plus grande réserve dans ses conversations privées relatives aux affaires extérieures. Mais il proclame, dans le paragraphe précédent, qu'il a la charge d'assurer la continuité de la politique de l'empire. Donc, constitutionnellement, il n'y a rien de changé. Aucune garantie n'est donnée pour l'avenir. La presse radicale, pangermaniste et socialiste le reconnaît franchement.
A en juger par le ton de la presse conservatrice, le prince de Bùlow a dû revenir très impressionné de Potsdam. C'est certainement sur ses indications que les interprètes du bloc parlementaire considèrent aujourd'hui comme satisfaisante une solution qu'ils réprouvaient d'avance le jour précédent. Cédant à l'émotion générale, ils se sont imaginé un instant que Guillaume II allait se rendre aux vœux de l'Allemagne unanime. Guillaume II a pu, sans éclater, écouter la leçon du chancelier. Il a sans doute pro-
aux-
mis de se conformer à ses devoirs de souverain, — quels, très probablement, il ne croit pas avoir jamais manqué, — et c'est tout. Le prince de Bûlow possède toujours * sa confiance, dit-on. Mais est-ce la même confiance qu'autrefois ?
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