LE PROJET DE CONFÉRENCE ET LA SITUATION GÉNÉRALE
21 novembre 1908.
IL est encore impossible de prévoir quand aura lieu la Conférence chargée de régler le conflit oriental. Le bruit ccurt que plusieurs puissances sont déjà d'accord pour qu'elle se tienne à Rcme. Si les plénipotentiaires devaient siéger. dans la capitale d'un grand Etat, le choix de Rome serait très probablement, en effet, le meilleur qu'on pût faire. La désignation de Pétersbourg, de Berlin, de Vienne, de Londres ou de Paris risquerait d'avoir un caractère trop marqué. ^Malheureusement, on n'en est pas à choisir le siège de la Conférence. On se demande encore si elle se réunira.
Depuis plus d'une semaine, la question n'a pas fait un pas. Il est vrai, le gouvernement ottoman a communiqué aux puissances les points sur lesquels, d'après lui, la Conférence pourrait être appelée à délibérer, et le Cabinet de Vienne a envoyé à Pétersbourg sa réponse aux propositions russes relatives à la Serbie et au Monténégro. Mais rien ne permet de croire qu'une entente s'établira prochainement. Quelques journaux officieux se contentent de dire qu'il est peu vraisemblable qu'elle ne finisse pas par se conclure. Ce n'est pas précisém^ent un s\Tnptôme rassurant. D'après toutes les nouvelles qui arrivent de Russie,
Topinion russe se prononce avec une vivacité croissante en faveur des deux provinces slaves annexées par l' Autriche-Hongrie. Elle est devenue assez forte pour que le gouvernement du tsar ne puisse plus céder aux sollicitations de Vienne et sanctionner, avant d'avoir obtenu des garanties, l'incorporation de la Bosnie et de l'Herzégovine dans la monarchie dualiste. En dépit de ses tendances pacifiques et de son grand esprit de conciliation, Nicolas II doit tenir compte de manifestations unanimes qui semblent réunir aujourd'hui, dans un sentiment commun, les memibres de tous les partis. Si le baron d'^hrenthal n'arrive pas à reconnaître qu'une annexion commise en violation flagrante d'un traité solennel comporte l'intervention des signataires de ce traité et doit être soumise à certaines conditions, il n'y aura pas de Conférence. Il en résulterait certainement une incertitude fâcheuse dans la situation générale de l'Europe-. Mais mieux vaudrait cela que le spectacle scandaleux de la consécration pure et simple d'une spoliation. La paix ne peut être maintenue dans les Balkans que si l'Europe y assure une certaine justice. Les conseils des puissances ne seront écoutés que s'ils sont inspirés par un sincère désir d'aboutir à une solution équitable. L'empereur François-Joseph célébrera, le 2 décembre prochain, le soixantième anniversaire de son avènement au trône. Nous souhaitons que ce souvenir de temps critiques le détermine à rendre à sa politique une allure plus conforme aux véritables intérêts de la monarchie. L'Autriche-Hongrie, puissance modératrice au centre de l'Europe, sera défendue par tous les amis de la paix. Puissance envahissante, elle rencontrera devant elle tous les Etats résolus à maintenir un équilibre dont ils aimaient à la croire le plus ferme soutien.
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DEPECHE DU 9 DECEMBRE I907 DE M. REGNAULT. — REPONSE DU 21 DÉCEMBRE DE M. PICHON. — LE DOUBLE JEU ALLEMAND. — LE RÔLE DE MOULAÏ-HAFID.
24 novembre 1908.
LE ministère des Affaires étrangères publie aujourd'hui un nouveau Livre Jaune sur les affaires du Maroc. Les documents contenus dans ce volume de près de 400 pages commencent par une dépêche du général Drude, du 12 octobre 1907, sur l'arrivée de la méhalla de Moulai Hafid dans la Chaouïa ; ils se terminent par une circulaire du 14 octobre 1908, au sujet du projet de lettre que le doyen du corps diplomatique à Tanger devait faire parvenir à Moulai Hafid pour l'informer des conditions mises à sa reconnaissance. Nous reproduisons plus loin les pièces les plus intéressantes au point de vue politique.
La publication de ce Livre Jaune était devenue nécessaire. Le public et le Parlement attendaient avec une curiosité légitime que le gouvernement leur présentât un exposé complet et sincère de la politique française au Maroc depuis les événements de l'an dernier. Ils n'avaient été renseignés jusqu'ici que par des télégrammes et des correspondances d'origine très diverses, publiés au jour le jour dans un désordre malheureusement .'nséparable des nécessités de l'information quotidienne. D'un autre côté, à
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diverses reprises, il avait été mis en circulation à l'étranger, en Allemagne notamment, des nouvelles tendancieuses, sinon fausses, propres à égarer l'opinion 'publique et à jeter- la suspicion sur nos intentions. Il importait donc de compléter les lacunes, de réparer le désordre et de redresser les erreurs. D'ailleurs, cette publication officielle ne risquait plus aujourd'hui de passer pour une œuvre de polémique vis-à-vis de certains gouvernements étrangers* Maintenant que les Etats signataires de l'Acte d'Algésiras sont tombés d'accord sur les conditions de la reconnaissance de Moulai" Hafid, les pièces livrées au public ne sont plus des arguments jetés dans une controverse irritante ; elles ont seulement un caractère historique.
Le rôle de la France au Maroc est parfaitement défini dans un très intéressant rapport de notre ministre à Tanger, que sa longueur ne nous permet pas, à notre très vif regret, de reproduire. Au moment oii sa mission à Rabat allait prendre fin, le 9 décembre 1907, M. Regnault faisait un tableau clair et méthodique de la situation générale et énumérait les résultats obtenus. En ce qui concerne la frontière algéro-marocaine, disait-il en résumé, la France est forcée de veiller à ce que Tordre ne soit pas mis en péril par la promiscuité d'une insécurité contagieuse ; les droits exclusifs qui résultent pour elle de cette situation spéciale lui assuraient un certain contrôle sur la politique du Makhzen, car Tordre sur la frontière ne saurait se concilier avec l'anarchie dans le reste de l'empire. D'autre part, l'importance prépondérante de nos intérêts commerciaux ne nous permettait pas de considérer avec indifférence le ralentissement du progrès économique causé par les troubles. En nous confiant, conjointement avec l'Espagne, la mission délicate d'établir la police dans les ports marocains et d'y sauvegarder la sécurité des colonies
étrangères, les puissances avaient simplement reconnu nos droits, rendu hommage à la supériorité de nos moyens d'action et démontrer que nos intérêts particuliers se confondaient avec rintérêt général. Le Makhzen lui-même, ramené à une notion plus exacte des choses par le sentiment du danger, réclamait notre appui. Le ministre des Affaires étrangères d'Abd el Aziz invoquait « les intérêts spéciaux existant entre les deux gouvernement amis» et « les liens étroits d'un voisinage qui se prolonge sur une étendue considérable de leurs frontières ». Le caractère de notre tâche au Maroc était ainsi tracé spontanément par les Marocains eux-mêmes. C'était la meilleure réponse aux critiques qui nous représentaient comme ayant .abusé de la crise traversée par le sultan pour le réduire à notre merci.
Le 21 décembre, M. Pichon approuvait les négociations de M. Regnault et les déclarait conformes de tout point à la politique traditionnelle que la France poursuit au Maroc, de concert avec l'Espagne et dans l'esprit de l'Acte d'Algésiras. C'est cet esprit qui a constamment animé notre ministre des Affaires étrangères à l'occasion des difficultés qui se sont accumulées au Maroc depuis l'automne de 1907 jusqu'à ces derniers jours. Au cours de sa correspondance avec ses agents et de ses conversations avec les représentants des puissances étrangères, on ne le voit pas s'en départir une seule fois. Il n'a cessé de dire et de faire dire que le gouvernement français s'en t-enait strictement aux engagements pris. Obligé par des circonstances impérieuses de débarquer à Casablanca des troupes en nombre suffisant pour protéger la vie et les intérêts de nos nationaux, ainsi que des autres Européens gravement menacés, il a déclaré que l'occupation ne durerait que le temps nécessaire pour organiser une force de
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police offrant les garanties désirables. Il a conformé sa conduite à ses paroles. Aussitôt que le danger a diminué^ que l'ordre s'est rétabli, les corps de troupes ont été successivement rapatriés. Et pourtant, quelle tentation de pousser nos avantages, de détruire Moulai Hafid battu, d'aller montrer à Fez le drapeau tricolore ! Abd el Aziz nous y invitait, nous conjurait de le ramener victorieux dans sa capitale. Aucun obstacle sérieux ne nous en empêchait. Moulai Hafid se croyait déjà perdu. Les Marocains stupéfaits ne comprenaient pas notre réserve. Néanmoins, résolu à tenir parole, au risque d'attrister de braves soldats et de froisser une partie de l'opinion, le gouvernement français n'a cédé à aucune suggestion.
Il faut le dire, il en a été mal récompensé. Durant toute la campagne de la Chaouïa, il n'a cessé d'être en butte aux récriminations, aux protestations, aux attaques sournoises et malveillantes des protégés allemands, colons, censaux, commerçants, associés agricoles, employés consulaires. Les documents abondent, qui démontrent l'esprit combatif et la mauvaise foi de gens pour qui notre présence sur le sol marocain était une sorte d'injure personnelle. Il a fallu un sang-froid imperturbable et une longue patience pour régler à l'amiable des incidents dont le plus grave, celui des déserteurs de Casablanca, est encore trop récent pour qu'il soit utile d'y revenir. Mais, de la part du gouvernement allemand lui-même, nous avons éprouvé de pénibles surprises. Maintes fois, M. de Schoen avait remercié notre ambassadeur de ses obligeantes communications et l'avait assuré qu'il comprenait très bien l'attitude de la France. Quand les succès de Moulai Hafid firent prévoir son triomphe définitif à plus ou moins bref délai, il dit à notre chargé d'affaires à Berlin : « La situation en ce qui concerne la reconnaissance de IVIoulai Hafid est
presque aussi délicate pour nous que pour vous. En tout cas, ce n'est pas de nous que viendra une initiative. » Et cependant, quelque temps après, Berlin prenait brusquement cette initiative, on sait comment. A lire le Livre Jaune^ on voit que les petites affaires étaient d'un règlement aussi ardu que les grandes. Nos agents de tous ordres rencontraient des procédés déconcertants. Leur loyauté et leur bonne volonté ont été mises à de rudes épreuves. Il faut les remercier de s'être acquittés de leur devoir d'une manière qui fait honneur à eux et à leur pays.
Moulaï Hafid est, en ce moment, en possession de la note des puissances signataires de l'Acte d'Algésiras, qui se trouve être la dernière pièce du Livre Jaune. D'après les plus récentes nouvelles, il se montre prêt à accepter les conditions qui lui sont posées. L'affaire des déserteurs de Casablanca va être soumise à un arbitrage. Il semble donc que l'ère des grandes difficultés soit close. M. Pichon est en droit d'espérer que justice sera partout rendue à ses efforts et à sa bonne foi et qu'il pourra désormais poursuivre régulièrement au Maroc, dans la confiance générale, l'œuvre d'intérêt public qui lui a causé jusqu'ici de si graves soucis. Cette œuvire sera menée d'autant plus rapidement à bien qu'il ne viendra s'y mêler aucune préoccupation étrangère à' son objet propre.
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