PROCLAMATION DE L 'INDEPENDANCE DE LA BULGARIE A TIRNOVO
5 octobre 1908.
LES événements se précipitent. Ce matin, à onze heures, l 'indépendance de la Bulgarie a été proclamée àTirno vo , et le prince Ferdinand acclamé tsar des Bulgares. Comme nous le disions hier, la question d'Orient est rouverte dans toute son ampleur. Le traité de Berlin, qui avait reçu ici et là des accrocs partiels, est ouvertement déchiré. Après la proclamation de l'indépendance de la principauté créée par le traité de Berlin et l'incorporation de la Roumélie orientale dans le nouveau royaume, viendra l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine à l 'Autriche-Hongrie. Ce n'est plus qu'une question de jours. On ne saurait prophétiser ce qui surviendra ensuite. Mais, quand on se met à violer publiquement les clauses capitales des traités les plus solennels, on peut tout craindre pour les autres (').
(^) Le statut international de la Bulgarie, qui de sa propre autorité, proclame aujourd'hui son indépendance, avait été déterminé, en 1878, par le traité de Berlin et notamment par les deux articles suivants :
Article premier. — La Buli^arie est constituée en principauté autonome et tributaire, sous la suzeraineté de S. M. I. le Sultan ; elle aura un gouvernement chrétien et une milice nationale.
Art. 3. — Le prince de Bulgarie sera librement élu par la population et confirmé par la Sublime-Porte, avec Vassentiment des puissances.
Quant à la Roumélie, que le traité de San-Stefano avait réunie à la I.^uigarie, le traité de Berlin en faisait une province à part :
Art. 13 — // est formé au sud des Balkans une province qui prendra le
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Dès le début de l'affaire, nous avons signalé des contradictions entre les assurances officielles de certains gouvernements et les faits qui se déroulaient au jour le jour Il était impossible de ne pas être frappé de certaines coïncidences. Au moment où les hommes politiques chargés de diriger la politique extérieure de leur pays assuraient, à l'issue de leurs conciliabules, qu'ils étaient entièrement d'accord pour conserver une attitude expectante en Orient et maintenir le statu qtio dans l'intérêt de la paix générale, on voyait \t statu quo entamé, compromis. Au moment où les Cabinets élevaient à Sofia des protestations contre la saisie des chemins de fer de Roumélie, plusieurs d'entre eux se concertaient secrètement avec l'Etat auquel ils adressaient un blâme officiel. On a vu, pièce par pièce, passer les décors d'une mise en scène soigneusement truquée pour faire illusion au public. On se rendait bien compte qu'il se passait quelque chose derrière la sCène. Mais on hésitait à croire à la mauvaise foi des principaux acteurs. Aujourd'hui, tous les doutes sont levés.
On ne pouvait s'étonner, après la révolution turque, de voir l 'Autriche-Hongrie et la Bulgarie se préoccuper de ne pas être lésées par le nouvel état de choses. La réception solennelle du prince Ferdinand à Budapest par l 'empereur-roi était, vis-à-vis de la Turquie, un acte désobligeant, mais encore correct. Elle était suffisamment signifi-
riom de Roumélie orientale, et qui restera placée sous l'autorité politique et militaire directe de S. M. I. le Sultan, dans des conditions d'autonomie administrative. Elle aura un gouvernement général chrétien.
Cette situation prit fin en 1885. Gavril Pacha, qui avait remplacé, en 1884, Aleko Pacha comme gouverneur de la Roumélie, mécontenta ses administrés qui le chassèrent de Philippopoli et proclamèrent leur union à la Bulgarie. Le prince Alexandre de Battenberg prit alors le titre de prince des Deux-Bulgaries et cette situation nouvelle fut régularisée en 1896, lorsque le prince Ferdinand fut reconnu par les puissances comme gouverneur général ottoman de la Roumélie orientale, maréchal de l'armée turque et aide de camp général du sultan.
cative. On aurait pu s'en tenir là pour sauvegarder la situation acquise. Mais des ambitions se sont fait jour, de vastes desseins ont été conçus. Ce qui se passe est-il un dénouement ou un prologue ? On ne saurait encore le dire. Il faut seulement constater que le souverain en qui l'on se plaisait à voir le plus ferme soutien de l'ordre européen s'est résolu à le modifier à son profit. Sans doute, il le fait en protestant de son amour de la paix, et en conjurant les chefs d'Etat de ne pas s'émouvoir, de calmer les susceptibilités de leurs peuples. Son appel à la modération serait plus efficace s'il était moins intéressé. Nous souhaitons énergiquement, certes, que les affaires d'Orient s'aiiangent sans effusion de sang autour d'un tapis vert. Mais si les hostilités éclatent, on n'hésitera pas dans l'attribution des responsabilités.
La question des chemins de fer orientaux était secondaire. Elle pouvait, sans dommage et sans mortification pour personne, être réglée avec de l'argent entre les intéressés. Elle n'a été qu'une occasion et un prétexte. Il s'agit de savoir si le nouveau gouvernement turc peut accepter la violation flagrante du traité de Berlin à son détriment sur deux points capitaux, s'il répondra à la proclamation de Tirnovo par un recours aux armes. S'il se trouvait seul en face de la Bulgarie, il n'y aurait guère de doute. Mais, derrière la Bulgarie, se trouve l'Autriche- Hongrie complice ; derrière l 'Autriche-Hongrie, il y a l'Allemagne. La partie serait grave, l'enjeu vital. A titre de compensation pour les deux provinces annexées, le Cabinet de Vienne offre l'évacuation du sandjak de Novi-Bazar, où le traité de Berlin lui donnait le droit d'entretenir une garnison. C'est une satisfaction ; elle a malheureusement une contre- partie. Si les troupes austro-hongroises se retirent du sandjak, les Serbes n'auront-ils pas la tentation d'y entrer ? Quand on
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se met à partager le butin, on risque de se battre dessus, même si l'on a fait d'avance les parts. Les hommes d'Etat qui ont tout combiné, cru tout prévoir, pourraient avoir des surprises.
Dans la crise qui s'ouvre,le rôle de la France est difficile, mais simple. La France a des alliés, elle a des amis. Elle a aussi des intérêts. D'accord avec la Russie et l'Angleterre, très probablement aussi avec l'Italie, elle doit veiller à ce que l'équilibre européen ne soit pas rompu. Le nouveau gouvernement turc a toutes ses sympathies ; elle déplore qu'à son arrivée au pouvoir, il se trouve aux prises avec de telles difficultés. Nous devons faire tout le possible pour que les plus larges satisfactions soient accordées à la Turquie sans que la guerre éclate, pour limiter le conflit, pour réfréner les ambitions, pour atténuer les colères. La tâche est ardue. En aucun cas, la France ne doit se laisser attirer dans des combinaisons compliquées, d'où elle risquerait de sortir compromise, sinon déconsidérée. Espérons encore que M. Pichon, uni à M. Isvolsky, saura faire entendre, où il faut, la voix de la raison.
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LA CRISE ORIENTALE
LES CONSÉQUENCES DE LA PROCLAMATION DE L'iNDÉPENDANCE BULGARE. — PROTESTATION TURQUE. — NÉCESSITÉ d'UN CONGRÈS.
- . 6 octobre 1908.
LA proclamation de l'indépendance bulgare et la nouvelle de la très prochaine annexion de la Bosnie-Herzégovine à la monarchie austro-hongroise n'ont pas produit à Constant inople tous les effets qu'if était permis de redouter. La Turquie n'a pas répondu par une déclaration de guerre à la violation cynique de ses droits. Ses troupes ne se ^nt pas portées en masse sur la frontière. Avant d'arrêter des résolutions définitives, dont la gravité ne lui échappe point, le Cabinet ottoman a pris l'avis des ambassadeurs de France, d'Angleterre, d'Allemagne et d'Italie. Il a donné là une preuve de haute sagesse. Les ambassadeurs de France et d'Angleterre l'ont certainement assuré de toute la sympathie de leur gouvernement et lui ont promis leur entier concours pour l'aider à sortir à son honneur, pacifiquement, de la situation critique où l'a jeté l'audacieuse mauvaise foi de deux de ses voisins. Mais, certainement aussi, M. Constans (') a recommandé aux ministres ottomans de ne pas se laisser entraîner par l'indignation toute naturelle du premier moment et de recher-
(^) Ambassadeur de France à Constantinoplc.
LA CRISE ORIENTALE
cher plutôt dans l'intervention de l'Europe que dans les hasards de la guerre le règlement du conflit.
D'un autre côté, le gouvernement bulgare n'a pas aggravé ses torts, déjà si lourds, en envoyant son armée chercher dans les plaines d'Andrinople la consécration matérielle des faits accomplis. Si peu de scrupules qu'il ait montré dans l'accomplissement de son coup de force, il n'a pas voulu prendre l'initiative des hostilités. Le jour même de sa proclamation, le prince Ferdinand a envoyé au sultan une dépêche pour lui exposer qu'il s'était trouvé dans l'obligation de rompre ses liens de dépendance avec la Turquie et lui exprimer le désir de vivre sur un pied d'amitié avec l'ancien suzerain. Cette démarche a un certain côté ironique. Elle n'en est pas moins un signe sérieux que la Bulgarie ne prétend pas, pour le moment du moins, à d'autres avantages qu'à la substitution de l'indépendance officielle à l'indépendance de fait. On peut tirer la même conclusion de la proclamation.de Tirnovo. Tous les termes en sont pesés pour ménager, autant que le permet un acte aussi contraire au droit public, les susceptibilités de tous les voisins du nouveau royaume. On y trouve même une allusion amicale et reconnaissante à la Roumanie. Comme la Roumanie est rattachée à l 'Autriche-Hongrie par une convention militaire secrète, et que l 'Autriche-Hongrie est partie prenante dans la combinaison, les Bulgares sont garantis contre une intervention de l'armée de Charles P^. On peut même supposer que celui-ci espère recueillir une preuve plus solide de la reconnaissance bulgare au moyen d'une rectification, depuis longtemps désirée, de la frontière du côté de Silistrie.
Ainsi, d'après les nouvelles reçues jusqu'ici, le danger de guerre n'est pas imminent. Après mûre délibération, le gouvernement ottoman a cédé aux conseils de la pru-
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dence. Il a décidé de télégraphier au prince Ferdinand qu'il protestait contre la violation du traité de Berlin et qu'il en appelait aux puissances signataires de cet Acte diplomatique. Le Comité « Union et Progrès », autorisé à prendre une certaine part à la délibération du Conseil des ministres, s'est rallié, lui aussi, à cette solution. On pouvait craindre que, plus facile à se laisser entraîner par le ressentiment, il adressât un appel passionné à l'armée, cette même armée dont il est une émanation et qui doit voir avec colère un tel coup porté à son prestige. Le Comité s'est pourtant contenté de publier une sorte de manifeste de protestation. Il y flétrit la conduite de l'Autriche-Hongrie et de la Bulgarie envers un peuple en pleine évolution vers la liberté, mais il se borne à demander à l'opinion publique de l'Europe de condamner cet attentat contre les droits sacrés d'une nation. Dès les premiers jours de la révolution turque, on espérait beaucoup du nouveau gouvernement qui avait conduit cette grande et périlleuse affaire avec une prudence et un désintéressement dignes d'admiration. Dans la crise actuelle, le Comité jeune-turc prouve à l'évidence qu'il ne mérite pas d'être comparé à nos Comités jacobins et septembriseurs. S'il continue de s'inspirer de vues aussi hautes, i-l pourra être donné en exemple aux gouvernements de l'Occident.
Voilà pour le présent. Sans rien pouvoir prédire, on doit constater que les chances d'une solution pacifique ne sont pas absolument compromises. Mais il est bon de revenir un peu sur le passé pour essayer d'éclairer l'avenir. En appréciant les derniers événements, le correspondant du Times à Paris écrit dans son journal que l'attitude de TAutriche a été, d'un bout à l'autre, guidée par un esprit « jésuitique ». Le^orrespondant du Times est dur pour les Jésuites. Depuis la révolution de Constantinople, l'œuvre
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poursuivie à Vienne a été faite de duplicité et de mensonge. Les communiqués officiels publiés après les entrevues du baron d'Aehrenthal avec M. Isvolsky et M. Tittoni étaient de simples contre-vérités. Les déclarations répétées de la presse officieuse, jusqu'au dernier moment, étaient en opposition directe avec les faits. On ne peut même pas dire que les assurances verbales des représentants de l'empereur-roi aux gouvernements étrangers étaient exactes. De Vienne, on a essayé de faire croire que la Russie et l'Italie approuvaient sans réserve l'annexion de la Bosnie-Herzégovine. Or, on a aujourd'hui de bonnes raisons de penser que ces réserves sont très sérieuses. Ni la Russie, ni l'Italie n'admettent que le statu quo balkanique soit modifié par la simple volonté des deux bénéficiaires de l'entreprise. Si la Russie a lancé son mémorandum, c'est qu'elle voulait qu'un échange de vues entre Cabinets précédât les changements projetés. Et si les lettres de l'empereur François-Joseph ont été remises plus tôt qu'il avait été convenu, c'est qu'il importait précisément de prévenir tout échange de vues.
Maintenant, il ne peut plus s'agir seulement de conversations entre ministres. La réunion d'un congrès s'impose. Les puissances signataires du traité de Berlin ne peuvent pas consentir à ce que des clauses capitales de cet acte deviennent caduques par le fait de l'un des co-signataires. Quand la Russie, en 1871, a déclaré son intention de ne plus se conformer aux dispositions du traité de Paris relatives à la mer Noire, on a réuni une Conférence. L'Autriche-Hongrie a été, alors, la plus ardente à réclamer l'intervention de l'Europe. Elle ne pourra pas s'y opposer dans le cas actuel. D'ailleurs personne ne tentera de lui arracher les deux provinces occupées. Seulement la prise officielle de possession doit être préalablement approuvée,
subordonnée à d'autres modifications, à d'autres satisfactions envers d'autres intéressés. S'il doit s'établir un nouvel état de choses balkaniques, il faut qu'il soit conforme à la justice, au droit de la Turquie, aux intérêts légitimes de tous les Etats de la péninsule. La Russie et l'Italie se sont probablement inquiétées des garanties du Monténégro. Mais que fera-t-on pour la Serbie ? Restera-t-elle toujours sans communications avec l'Adriatique ? Est-elle destinée à devenir un autre Etat « autonome » de la Confédération austro-hongroise ? Il règne en ce moment une grande émotion à Belgrade. Elle se comprend. Il importe au plus haut point delà calmer en rassurant le peuple serbe.
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