‹ L'Europe au jour le jour (volume 3)Chapitre 51 sur 134 · L'ITALIE ET L'AUTRICHE · texte numérisé non relu

L'ITALIE ET L'AUTRICHE

On lira plus loin les détails de cette séance aussi mémorable dans son genre que celle où le prince de Biilow s'est élevé devant le Reichstag contre la politique personnelle de Guillaume II. La Chambre italienne continuait la discussion de la motion Fusinato sur les affaires d'Orient, et M. Santini venait de défendre la politique de M. Tittoni en s'efforçant de démontrer que Tltalie était à l'abri de tout danger de complications, quand M. Fortis est monté à la tribune. L'ancien président du Conseil a commencé par soutenir que l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine modifiait la situation dans les Balkans au profit exclusif de l'Autriche. Puis, tout en se disant partisan de la Triplice, il a dénoncé, en termes véhéments, les mauvais procédés des Autrichiens contre les Italiens et les armements actuels de l'Autriche dirigés contre [Italie. « Il n'y a qu'une puissance, a-t-il ajouté, avec laquelle l'Italie sTiabitue à envisager la possibilité d'un conflit. Cette puissance, j'ai le regret de le dire, c'est notre alliée l'Autriche. Il faut absolument que cet état de choses cesse. Il faut qu'on ait le courage de le dire au baron d'Aehrenthal. Autrement les deux pays s'en iront chacun de son côté. Le gouvernement doit demander à la nation de nouveaux sacrifices pour mettre ses forces militaires à la hauteur de la situation. » En d'autres temps, ces paroles auraient été accueillies par les applaudissements de l'extrême-gauche, le silence du centre et les protestations du Cabinet. Hier, elles ont déchaîné l'enthousiasme. M. Fortis a été acclamé par toute la Chambre. Tous les regards étaient tournés du côté du banc du gouvernement quand on vit le président du Conseil se lever, aller à M. Fortis et lui serrer chaleureusement les mains. Etait-ce l'effet de la chaleur communicative des ovations ? Etait-ce prémédité ? On le saura peut-être demain quand le ministre des Affaires étrangères fera son

exposé. Toujours est-il que le geste de M. Giolitti provoqua un redoublement d'acclamations, tandis que M. Tittoni restait immobile à son banc. Avec une nouvelle vigueur, M. Fortis reprit son discours. Il conclut en exigeant l'abandon de Spizza par l'Autriche.

Le reste de la séance n'a plus offert qu'un intérêt secondaire malgré l'intervention de M. Tittoni, en réponse à une proposition du député républicain Mirabelli, tendant à ce que l'article 5 du Statut du royaume soit désormais interprété de façon que l'action diplomatique du gouvernement soit régulièrement soumise à l'examen du Parlement. M. Tittoni n'a pas eu de peine à prouver qu'aucun gouvernement ne pouvait s'engager à divulguer toutes les négociations diplomatiques. Demain, il sera probablement plus embarrassé pour préciser et justifier sa politique au cours des trois derniers mois. Cela ne veut pas dire que la Chambre lui infligera un vote de blâme. A la veille du renouvellement de leurs pouvoirs, les députés ont trop d'intérêt à se ménager les complaisances du ministère pour le renverser. D'ailleurs, dans les circonstances actuelles, un changement de Cabinet risquerait de prendre une signification inquiétante. Et puis, M. Giolitti lui-même n'a-t-il pas félicité M. Fortis? Seul, M. Tittoni semble en mauvaise posture. Mais, à sa place, tout autre ministre des Affaires étrangères d'Italie serait-il plus à l'aise ? Il ne faut pas publier non plus que sa collaboration vaut au ministère 'appoint d'une bonne partie des voix de droite.

Pour M. Tittoni, comme pour ses collègues de la Triplice, et pour d'autres hommes d'Etat encore, les difficultés en face desquelles ils se trouvent aujourd'hui, et qui paraissent les prendre au dépourvu, sont toutes issues d'une même erreur. Diplomates de carrière ou d'occasion, ils ont cru pouvoir manigancer les destinées des peuples dans

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des conversations de villégiature. L'habitude du pouvoir leur a donné le change sur leur autorité. Ces Messieurs se sont crus au temps de la Sainte- Alliance. Ils ont préparé un Congrès de Vérone ou de Laybach. Revenus tout fiers chez eux, ils escomptaient déjà les bénéfices de leurs ingénieuses combinaisons quand les peuples se sont mis à parler. Les Metternich du jour pensaient bien qu'on crierait d'abord, mais ils croyaient que ça ne durerait pas et qu'on saurait fermer les bouches trop sonores. Seulement, les peuples ont continué de crier, même ceux du silence desquels on était sûr, et de plus en plus fort. x\lors ces Messieurs, qui avaient sans doute promis à leur maître que tout se passerait sans esclandre, se trouvent un peu gênés. Ils ne doutent toujours pas de leur propre mérite» mais on commence à en douter autour d'eux. C'est l'affaire de leur pays de leur continuer ou non sa confiance. Quant à la France, elle doit moins que jamais se laisser enliser dans des combinaisons, des démarches qui la feraient dupe ou complice. Elle peut voir maintenant où l'auraient menée certaines compromissions. Représentant d'un Etat fondé sur la souveraineté nationale, M. Pichon n'a pas à se préoccuper d'intrigues où d'autres se sont embourbés. Sa voie est droite et claire : elle conduit à la paix par la loyauté et la justice.

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AVEUX DE M. TITTONI. — LA POLITIQUE DE CABINET ET LES COURANTS NATIONAUX. — DISCOURS DE M. GIOLITTI.

5 décembre 1908.

LES déclarations du ministre des Affaires étrangères d'Italie à la Chambre des députés se sont ressenties des incidents de la séance d 'avant-hier. Rédigées à tête reposée avant les débats, elles ont été remaniées entre les deux séances, après une conversation avec le président du Conseil. Elles constituent à la fois une confession et une défense.

M. Tittoni s'est accusé d'avoir péché par omission, par présomption et par ignorance. Il a reconnu, en effet, avoir commis trois erreurs dans son discours de Carate. En premier lieu, il a négligé de déclarer formellement que les changements apportés aux traités internationaux ne sont pas admissibles s'ils n'ont pas obtenu le consentement de toutes les parties contractantes. Or, en modifiant de son propre chef les dispositions du traité de Berlin, l'Autriche- Hongrie a créé en Europe une situation politique incertaine qui a entraîné des troubles profonds dans les autres Etats. L'Autriche-Hongrie était d'autant moins fondée à commettre cette violation du droit international qu'elle avait fait énergiquement valoir, en 1871, à la Conférence de

Londres, le principe de l'inviolabilité des traités. En second lieu, M. Tittoni s'est rendu coupable de ce qu'il appelle un excès de sincérité. Quand il a prononcé son discours de Carate, il prévoyait ce qui allait se passer, il voyait la tournure que prendraient les choses, et il a jugé superflu de formuler des réserves ou d'élever des protestations. A quoi bon encourager les Serbes et les Monténégrins dans de vaines revendications ? En Bosnie et en Herzégovine, les Autrichiens étaient beati possidentes. L'Italie ne pouvait songer à les en déloger. Enfin, M. Tittoni ne connaissait pas la mentalité de ses compatriotes. Sa psychologie a été en défaut. Il s'imaginait que l'évacuation du sandjak de Novi-Bazar et la modification des servitudes imposées au Monténégro par l^article 29 du traité de Berlin constituaient des concessions de nature à satisfaire l'opinion publique. On trouve aujourd'hui que l'annexion des deux provinces occupées modifie le statu quo balkanique. Quand il a parlé à Carate, M. Tittoni n'était pas encore au courant de cette découverte. Il était, il a toujours été un partisan résolu du principe des nationalités, en Orient et ailleurs ; il nourrit de chaudes sympathies envers la Serbie et le Monténégro ; mais il avait cru donner aux peuples des Balkans un témoignage suffisant de ses sentiments en leur conseillant la résignation.

La franchise de ces aveux mérite-t-elle l'absolution du pénitent ? Nous ne savons. En tout cas, elle justifie ce que nous disions hier de l'état d'esprit dans lequel certains ministres responsables ont négocié, entre eux, dans le secret des entrevues estivales, des remaniements territoriaux, dant la portée véritable semblait leur échapper totalement. Ils ont donné le change à l'Europe par des communiqués officieux en contradiction flagrante avec leurs arrangements, ils ont ensuite préparé l'exécution de leur

plan dans l'ombre des chancelleries, et, le coup fait, ils ont attendu les félicitations et les marques d'admiration de l'Europe. Le fait est qu'ils ont recueilli pendant quelques jours les hommages discrets des snobs, des bureaucrates de la politique et de la diplomatie : c'était de bon ouvrage, élégamment fait ; il suffirait de trouver une formule de conciliation, et l'Orient apaisé n'aurait plus qu'à rendre grâces au baron d'Aehrenthal. On sait où en est aujourd'hui l'apaisement. Il n'est bruit que de mobilisation, de rencontres entre les patrouilles et les avant-gardes sur les frontières de Bosnie, de Serbie et de Monténégro.

En ce qui concerne l'Italie, la déception, l'irritation ont été profondes. L'évacuation du sandjak et la liberté d'Antivari sont apparues comme des concessions ridicules. M. Tittoni a déclaré hier qu'il ne pouvait songer à demander davantage. Il n'est donc plus en communauté d'idées, ni avec le pays, ni avec la Chambre. Il a voulu du moins sauver la Triple Alliance du désastre. Il a fait l'éloge des services qu'elle a rendus à l'Italie dans le passé et de ceux qu'elle est appelée à rendre dans l'avenir. Il a soutenu qu'elle pouvait, qu'elle devait se concilier avec l'amitié traditionnelle avec l'Angleterre et avec l'amitié renouvelée avec la France. Il a ajouté que le rapprochement de l'Italie et de la Russie était aujourd'hui un fait accompli, destiné à produire d'importantes conséquences. Il a rendu hommage au nouveau régime inauguré en Turquie et lui a promis l'appui le plus sincère du Cabinet de Rome. Il a annoncé que l'Italie venait de se mettre d'accord avec les puissances les plus directement intéressées pour assurer l'achèvement rapide du chemin de fer Danube-Adriatique — sans dire toutefois quel tracé avait été choisi, dans quelles conditions la voie serait construite, ni quels seraient les résultats financiers de l'entreprise. Il

a terminé en demandant l'approbation de la Chambre au nom de la paix.

La Chambre, en effet, par 297 voix contre 140, a voté l'ordre du jour Fusinato approuvant la politique étrangère du gouvernement. Le vote était prévu. Encore pourtant a-t-il fallu que le président du Conseil vint au secours de son collègue. M. Giolitti, lui aussi, a chanté un hymne à la paix. Il a vanté les bienfaits de la Triple Alliance. Mais, en même temps, il a remercié M. Fortis de ses paroles patriotiques de la veille. Il faut attendre d'avoir le texte exact de son discours pour en apprécier exactement la portée. Dès aujourd'hui, toutefois, on peut considérer la situation de M. Tittoni comme très ébranlée. Le ministre des Affaires étrangères ne devait pas, décemment, tomber hier. Mais son départ ne tardera pas vraisemblablement bien longtemps. Le ministère italien peut ne pas changer ; mais il vient de sentir qu'il lui fallait changer quelque chose dans sa politique.

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