LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE AU REICHSTAG
Il n'a, certes, rien révélé de nouveau. Tous les diplomates connaissaient bien le rôle de l'homme qui a commencé sa carrière en se faisant, après 1871, l'espion du prince de Bismarck près de son chef, le comte d'Arnim, ambassadeur d'Allemagne à Paris. Les personnes qui ont suivi le scandaleux procès politique intenté par l'ancien chancelier à l'ambassadeur qui avait l'audace de ne pas partager ses opinions sur le régime qui convenait à la France, savent à l'aide de quels procédés le comte d'Armin a pu être inculpé de haute trahison. Toute la carrière de M. de Holstein est digne de ces débuts. M. Haussmann a prétendu que ce haut fonctionnaire avait l'habitude de corriger les rapports des diplomates allemands en priant ceux-ci de les renvoyer dûment modifiés de façon que l'empereur ne reçût pas d'impressions contraires à celles que M. de Holstein voulait qu'il éprouvât. Il a cité bien d'autres traits. M. de Bûlow^ a couvert entièrement son ancien subordonné. Il ne pouvait guère faire autrement. Chacun sait qu'il avait en lui une grande confiance et que, même après la démission de M. de Holstein, *il a eu de très fréquentes occasions de le voir. Tous deux sont des disciples de Bismarck. Mais il y a manière d'être disciple d'un grand homme. Nous espérons que le prince de Bûlow laissera la mauvaise à son ancien collaborateur.
Voici le principal passage du discours de M. Conrad Haussmann :
La politique que nous suivons au Maroc présente de si nombreuses traces d' excentricité que je lui trouve un cours parallèle aux vives conceptions de M. de Holstein. C^est ce qui nous fait un devoir de ne pas nous taire. M. Bassermann, parlant au nom du parti national-libéral, a regretté vivement le départ de ce diplomate qui n'aurait pas été remplacé. Y a-t-il là une invitation à le rappeler au ministère des Affaires étrangères ? (Cris. Non ! non ! parmi les nationaux-libéraux(. Veut-on du moins donner ainsi au chancelier le conseil d'aller consulter M. de Holstein en dehors du service ? Je le regretterais vivement. M. Bassermann n'a-t-il pas lu à la tribune^ le
220 L'EUROPE AU j'OUR LE JOUR
7 décembre 1906. un article de M. Théodore Wolff, paru dans le Berliner Tageblatt, où il était dit que M. de Holstein avait Vhabitude de corriger à sa guise les rapports de nos diplomates à V étranger, qu'il les leur renvoyait ensuite en les priant de modifier ces rapports dans le sens de ses corrections ? Ces rapports j ainsi maquillés, n^ étaient-ils pas ensuite envoyés à l'empereur, auquel ils fournissaient la hase de ses appréciations sur la politique étrangère ? M. Bassermann n'a-t-il pas qualifié ces procédés de fâcheux ? Les révélations de M. Théodore Wolff n'ont jamais été démenties par personne et voilà pourquoi. Messieurs, j'estime que nous pouvons nous passer de M. de Holstein en politique étrangère et que nous ferions bien de nous en passer. Puisque la France a rompu avec M. Delcassé, nous, les démocrates allemands, nous ne pouvons pas laisser passer sans protestations énergiques les appels qu'on nous lance pour réintroduire M. de Holstein aux Affaires étrangères, M. de Holstein, l'adversaire de l'arbitrage, M. de Holstein qui, dans toute l'affaire marocaine, fut notre petit Delcassé.
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POSITION DE LA QUESTION BOSNIAQUE PAR l'aUTRICHE. — NÉGOCIATIONS SÉPARÉES AVEC LES PUISSANCES SIGNATAIRES DU TRAITÉ DE BERLIN.
12 décembre 1908.
JEUDI, le comte Berchtold a remis à M. Isvolsky une note de l' Autriche-Hongrie relative aux affaires d'Orient. Le texte de ce document n'a pas été divulgué. Il semble même que le ministre des Affaires étrangères de Russie n'en ait pas communiqué la substance aux autres puissances. Il observe vis-à-vis d'elles le même silence que devant la Douma. De divers côtés, il est vrai, on annonce qu'une détente s'est heureusement produite entre Vienne et Pétersbourg et que l'accord entre les deux gouvernements est sur le] point de se faire. Il resterait seulement quelques détails et formalités à régler. Nous serions heureux de partager cet optimisme. Mais les renseignements qui nous sont parvenus ne nous permettent pas d'envisager la situation sous un aspect aussi favorable.
Il importe, en effet, de bien se rendre compte des conditions dans lesquelles une entente peut intervenir. Il faut tout d'abord que l 'Autriche-Hongrie consente à aller à la Conférence qu'il est question de réunir pour régulariser l'état de choses anormal dans les Balkans. Il faut ensuite qu'elle se résigne à donner, sous une forme ou sous une
autre, une compensation à la Turquie pour Tannexion de deux provinces ottomanes qu'elle avait simplement le droit d'administrer. Il faut enfin qu'il soit bien entendu que la Serbie et le Monténégro recevront des garanties sérieuses au sujet de leur indépendance politique et de leur liberté économique. Ces trois conditions sont inséparables. Elles ont pour but d'établir qu'aucun Etat ne peut, de son propre chef, modifier les clauses d'un traité solennel conclu avec plusieurs autres Etats, et que de nouvelles atteintes ne seront pas portées à l'équilibre balkanique. Il s'agit de sanctionner le respect d'engagements contractuels et de se prémunir contre de nouveaux empiétements.
Or, il résulte des informations venues de Vienne et de Pétersbourg que l'Autriche admet seulement le premier point, et encore sous réserve ; qu'elle ne se refuse pas absolument à s'entretenir avec la Turquie sur le second, et qu'elle rejette le troisième. Nous ne voyons pas là une détente bien sensible. La seule concession dont on puisse faire état pour parler de meilleures dispositions du gouvernement autrichien, c'est que celui-ci n'oppose plus une fin de non-recevoir absolue au projet de réunion d'une Conférence. Mais son acceptation serait subordonnée à une entente préalable, conclue séparément avec chaque puissance signataire du traité de Berlin, sur l'incorporation définitive de la Bosnie et de l'Herzégovine dans la monarchie dualiste. On ne se représente guère comment se négocieraient ces ententes séparées. Sauf la Turquie, les Etats signataires du traité de Berlin n'ont pas à demander de compensations pour l'annexion des deux provinces occupées. Ils protestent contre la violation cynique d'un contrat européen et travaillent au rétablissement de l'équilibre oriental. Ils n'ont pas à engager à Vienne des négociations particulières. D'après une dépêche Havas de Pé-
tersbourg, en date d'hier vendredi, la note du baron d'Aehrenthal stipulerait que les copies définitives des ententes séparées en question devraient être produites à Touverture de la Conférence. Cette procédure extraordinaire» contraire à tous les précédents et au bon sens, serait inadmissible. Si des ententes séparées peuvent être conclues, c'est entre l'Autriche-Hongrie et la Turquie d'une part, entre la Turquie et la Bulgarie d'autre part. Ce serait ensuite à la Conférence de les examiner, de les mettre en harmonie avec le traité de Berlin, et d'arrêter les mesures à prendre au sujet de la Serbie, du Monténégro et de la Crète.
Plusieurs journaux autrichiens ont laissé entendre que le gouvernement austro-hongrois n'aurait pas une répugnance invincible à donner à la Turquie une compensation pécuniaire. On a même mis des chiffres en avant. Mais rien n'autorise à croire encore que cette disposition soit réelle. Il semble plutôt que le Cabinet de Vienne ait voulu séduire la Turquie et l'engager à mettre fin au boycottage. Comme la menace du départ du marquis Pallavicini n'a pas intimidé la Porte et n'a, d'ailleurs, pas été mise à exécution, on a pensé que les Turcs, qui ont un pressant besoin d'argent, se laisseraient allécher par l'espoir d'une indemnité. Il est sûr que l'oflFre d'une indemnité raisonnable serait de nature à faciliter grandement les négociations. Elle consacrerait le principe des compensations nécessaires et constituerait une satisfaction matérielle appréciable. Kiamil Pacha n'y serait sans doute pas insensible. Mais elle doit logiquement précéder et non suivre l'arrêt du boycottage des marchandises austro-hongroises. D'abord, il n'est pas au pouvoir de la Porte de supprimer une mesure de représailles provoquée par l'indignation de tout un peuple. Et le pourraitelle, elle se garderait de se désarmer avant de négocier. Les
Ottomans ne cesseront le boycottage que quand ils auront l'assurance que leur pays recevra satisfaction.
Au début de la crise, le baron d'Aehrenthal a superbement déclaré que peu lui importait la reconnaissance des faits accomplis : l'Autriche s'en passerait, s'il le fallait ; le royaume d'Italie avait bien vécu, pendant des années, sans être officiellement reconnu. L'audacieux ministre s'aperçoit aujourd'hui que le consentement de l'Europe n'est pas négligeable. Il a refusé d'aller à une Conférence où l'on parlerait de la Bosnie et de l'Herzégovine. C'est pourtant la Conférence seule qui peut tirer de l'ornière où il les a jetés l'industrie et le commerce autrichiens. Les peuples ont aujourd'hui, pour défendre leurs droits, d'autres armes que les fusils et les canons. Les négociants de Vienne et de Budapest en savent quelque chose. Leur premier enthousiasme pour la grande politique a fait place à une sourde irritation. Le mécontentement gagne peu à peu toute la population, en dehors de l'armée et des cercles aristocratiques. Ce n'est pas la mobilisation qui le diminuera.