LE DISCOURS DU TRONE OTTOMAN
LA JOIE POPULAIRE ET L OTTOMANISME. — EXPLICATION DIS- CRÈTE DE LA RÉVOLUTION. — EXPOSÉ DE LA SITUATION EXTÉ- RIEURE.
i8 décembre 1908.
La cérémonie de l'ouverture du Parlement ottoman a été hier, à Constantinople, une fête nationale. Une foule immense, massée sur tout le parcours du cortège impérial et dans les environs du ministère de la justice, a salué de longues acclamations le sultan et les députés. Les luttes électorales de ces derniers jours semblaient n'avoir laissé aucune amertume dans la population. Unis dans un sentiment commun d'allégresse et de reconnaissance, tous les spectateurs de ce' grand événement ne songeaient qu'à se féliciter de l'inauguration solennelle du nouveau régime. Le peuple turc attend beaucoup de son nouveau Parlement. Le mot (( Constitution » a pour lui une signification pour ainsi dire magique. Il représente à ses yeux la fin de ses longues misères et le commencement d'une ère bénie. Pour ne pas trahir ces espérances, le Parlement devra s'imposer une rude discipline, morale et matérielle. Il lui faudra se livrer, avec méthode, à un labeur gigantesque, et m.ettre la nécessité de l'union de tous les éléments dont se compose l'empire au-dessus de toutes les autres préoccupations. (( Tous Ottomans ! » écrivait l'autre jour un jour-
nal de Constantinople. Voilà, en effet, la devise que doivent prendre les députés, et dont doivent s'inspirer tous leshommes appelés à participer aux affaires publiques.
Le discours du trône, lu à la Chambre par le premier secrétaire du sultan, n'a rien de sensationnel. C'est un document officiel dont les rédacteurs se sont appliqués à commenter la révolution turque et ses diverses conséquences sans offenser personne. Il passe sous silence les événements qui ont provoqué le changement de régime. Il justifie la suspension de l'application de la Constitution en 1877 par le fait que la population n'avait pas encore à cette époque atteint le degré d'instruction voulu, et il explique la remise en vigueur de cette Constitution par l'élévation du niveau intellectuel et moral dans l'empire. En faisant ainsi parler le souverain dépouillé de son pouvoir absolu, les Jeunes-Turcs ont donné une nouvelle preuve de leur modération. Dès lors que les plus ardents adversaires de l'ancien régime et le fils de Midhat Pacha lui-même se sont réconciliés avec Abdul Hamid, il était superflu d'insister sur la chute de l'autocratie et l'avènement de la liberté. Evidemment, les historiens n'iront pas chercher dans le discours du trône prononcé hier des détails pouvant leur servir à reconstituer la révolution de juillet 1908. Mais ils y trouveront un exemple très rare de la parfaite dignité d'un parti victorieux.
Au point de vue extérieur, le discours du trône est empreint de la même réserve. La proclamation de l'indépendance de la Bulgarie et l'annexion de la Bosnie-Herzégovine par l 'Autriche-Hongrie y sont signalées avec une tristesse accompagnée de vifs regrets. Le souverain proteste contre la violation des traités, contre l'atteinte portée au droit : il fait appel à l'assistance de la Chambre pour défendre les droits de l'Etat, mais il ajoute immédiatement