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LA CIRCULAIRE RUSSE

OPPOSITION DES VUES RUSSES ET AUSTRO-HONGROISES. — TRANSMISSION DU PROJET AEHRENTHAL.

24 décembre 1908.

LE Gouvernement russe vient enfin de faire connaître son opinion sur la crise orientale et le résultat des longues négociations engagées entre Vienne et Pétersbourg depuis le retour de M. Isvolsky. M. de Nélidof a communiqué hier au quai d'Orsay la dépêche circulaire adressée à ce sujet par le ministère des Affaires étrangères de Russie aux représentants du tsar près des puissances signataires du traité de Berlin. Le texte de ce document n'a pas encore été publié ; mais on peut tenir pour exact le résumé qui en a été publié.

La circulaire de M. Isvolsky a une importance historique. Elle expose en traits généraux la politique russe depuis que s'est rouverte la question d'Orient. Elle est incomplète en ce sens qu'elle passe sous silence les entrevues de cet automne et qu'elle glisse sur la première phase des négociations. Prenant pour point de départ la note du 7 octobre dernier, par laquelle le gouvernement austrohongrois notifiait que l'empereur François-Joseph « reprenait sa liberté d'action » vis-à-vis de la Bosnie et de l'Herzégovine, M. Isvolsky déclare que la situation créée par le traité de Berlin ne peut pas être modifiée par un

acte unilatéral de l'un des signataires. Un "admet pas non plus que la Conférence appelée à se prononcer sur cette modification se borne à en prendre acte. Fort du précédent de la Conférence de Londres, que nous avons déjà rappelé plusieurs fois, il exprime fermement l'avis que la Conférence doit examiner toutes les questions soulevées par la violation de l'article 25 du traité de Berlin et aboutir à la signature d'un nouvel instrument diplomatique où seraient consignées les décisions prises. Cette manière de voir est entièrement contraire à celle du Cabinet de Vienne qui a soutenu avec obstination que l'article 25 devait être supprimé purement et simplement. Le Cabinet de Pétersbourg a persisté dans son opinion, qui est également celle des puissances occidentales. L'Autriche, alors, a fait une concession. C'est l'objet même de la circulaire russe de la faire connaître et de la soumettre aux puissances. Le gouvernement austro-hongrois accepte ou propose, on ne sait pas très bien, que des pourparlers s'engagent entre les différents Cabinets au sujet de l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine ; ces pourparlers seraient destinés à aboutir à l'adoption de formules conciliantes ou transactionnelles qui seraient ensuite présentées à la Conférence. M. Isvolsky n'approuve ni ne critique cette procédure. Seulement il y voit un moyen de sortir des embarras actuels sans compromettre le principe du droit de l'Europe d'examiner toutes les questions se rattachant aux modifications du traité de Berlin. Il transmet donc, par esprit de conciliation, le projet du baron d'Aehrenthal aux autres puissances, et se réserve de faire connaître, par la suite, les vues du gouvernement russe plus en détail. Nous reviendrons demain sur cette circulaire qui soulève plusieurs questions annexes d'une grande importance.

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AJOURNEMENT INDÉFINI^DES SOLUTIONS. — PROJET AUTRICHIEN d'emprunt turc EN FRANCE. — LA POLITIQUE FRANÇAISE.

25 décembre 1908.

L'année s'achève tristement pour les diplomates. Ce Noël fait prévoir une Passion. Aucun des conflits soulevés par l'attentat autrichien n'a été réglé. Comme au lendemain de la proclamation de l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, la question d'Orient reste posée tout entière devant l'Europe. Les détentes successives que l'on a signalées n'ont jamais existé que dans l'imagination de personnes trop promptes à prendre leurs désirs pour des réalités. On sait que nous n'y avons jamais cru. Les optimistes comptaient que les négociations spéciales engagées depuis plusieurs semaines entre Vienne et Pétersbourg étaient le prélude d'une réconciliation générale. C'était trop augurer de l'esprit de conciliation autrichien, du détachement russe, de la faiblesse turque. Le seul résultat acquis depuis près de trois mois que la pioche a été portée dans l'édifice compliqué construit, en 1878, à Berlin, c'est que les hostilités ne sont pas ouvertes. Comme chacun se trouve aujourd'hui un peu plus préparé à la guerre, il y a un peu moins de chance qu'elle éclate. Quant aux négociations proprement dites, elles ont tourné dans un cercle vicieux. Celles qui viennent d'aboutir à la circulaire russe

ne terminent rien. La circulaire constate plutôt que le désaccord subsiste. Elle recule la réunion de la Conférence à une époque indéterminée. L' « échange de vues préalable », proposé par l'Autriche et la Russie sera un simple recommencement, s'il n'a pas lieu dans de meilleures dispositions. Voyons donc quelles sont les dispositions actuelles.

On avait annoncé de divers côtés, de Vienne, de Pest, de Berlin et de Constantinople, que le Cabinet de Vienne, renonçant à son intransigeance initiale, était prêt à faire à la Turquie de sérieuses concessions. On avait mis en avant des chiffres d'indemnité. On avait parlé d'autonomie administrative bosniaque. Nous étions restés sceptiques. Le fait est que TAutriche déclare maintenant qu'elle ne prendra à sa charge aucune part de la Dette publique ottomane, qu'elle ne versera aucune des sommes d'argent dont on a parlé, qu'elle ne permettra à personne de discuter le régime administratif des deux provinces annexées. Elle offre à la Porte le relèvement des droits de douane en Turquie, la conclusion d'une convention cogamerciale, le consentement à la création du monopole des allumettes, du papier à cigarettes, de l'alcool et du pétrole, l'abolition des capitulations et des services postaux étrangers. C'est-à-dire qu'elle propose de faire payer son acquisition de la Bosnie- Herzégovine par les Etats qui ont des relations commerciales, industrielles et politiques avec la Turquie. La semaine dernière, quand le grand-vizir, à qui l'on avait vanté le nouvel esprit régnant au Ballplatz, fit allusion devant l'ambassadeur de François-Joseph à l'autonomie bosniaque, le marquis Pallavicini répondit : « Je vois que Votre Altesse est de bonne humeur. » Malgré les préoccupations auxquelles le public le croyait en proie, le baron d'Aehrenthal est, à sa façon, d'une bonne humeur inalté-

LA QUESTION d'ORIExNT 243

rable. Jamais il ne s'est plus désagréablement moqué de l'Europe. Vis-à-vis de la France, la plaisanterie est particulièrement savoureuse. La presse viennoise précise aujourd'hui certains des moyens destinés à améliorer la condition financière de l'empire ottoman : l'un d'eux consiste dans l'émission d'un emprunt garanti par la France et l'Autriche. Plusieurs fois déjà, nous avions donné clairement à entendre que le baron d'Aehreiithal comptait sur les rentiers français pour le tirer d'affaire. Voilà l'aiîaire lancée. La présence à Paris du baron de Beck, l'ancien président, du Conseil cisleithan, n'est probablement pas étrangère à la combinaison. On compte, à Vienne, faire appel à l'épargne française pour permettre à l'influence austro-hongroise de s'établir plus solidement dans les Balkans. Les banquiers viennois espèrent sans doute toucher de bonnes commissions sur un emprunt qui constituerait pour nous un si bon placement. Ceux de Berlin consentiront peut-être aussi à prêter leur concours aux banques parisiennes. Si un homme politique d'Autriche- Hongrie a perdu le sentiment de notre dignité au point de formuler de semblables propositions, M. Pichon n'hésitera certainement pas à le rappeler à la pudeur. Il n'y a de si bonne plaisanterie qui ne prenne fin.

La France, toujours animée du ferme désir de maintenir la paix, participera dans la plus large mesure au nouvel échange de \Ties dont il est question dans la circulaire de M. Isvolsky. M. Pichon a mis, pendant ces derniers mois un zèle inlassable à travailler à la pacification générale. Il est prêt à continuer. Mais il doit être bien entendu que les concessions doivent être faites par les seuls Etats qui ont violé à leur profit le traité de Berlin. On s'est formé, à Vienne et à Berlin, une idée singulière de la politique française. Est-ce un vestige de l'esprit féodal ? Est-ce simple

ignorance ?Dans ces deux capitales, on semble croire la République mûre pour toutes les défaillances. Les ministres dirigeants des deux empires agissent en grands seigneurs qui sont persuadés de faire beaucoup d'honneur à un bourgeois en lui demandant des services. Il va sans dire qu'ils se réservent de tourner le dos au bonhomme dès qu'ils n'auront plus besoin de lui. Le baron d'Aehrenthal aurait mieux reconnu les faveurs de son souverain en lui conseillant de ne pas se lancer dans une aventure. Il a mal calculé ses chances. Il a taillé ; c'est à lui de recoudre. M. Pichon consentira peut-être à l'aider dans l'intérêt général. Mais c'est au Cabinet de Vienne à fournir lui-même les moyens de transaction suffisants.

Dans l'échange de vues qui se prépare, la France n'a rien à demander pour elle-même, ni rien à offrir. Ses amis et alliés sont dans le même cas. Elle leur reste invinciblement attachée. Les puissances de la Triple Entente ne veulent pas supporter, ni matériellement, ni moralement, les frais de l'opération bosniaque. Elles ne peuvent pas admettre qu'on déchire les traités et qu'on dispose des populations sans leur consentement sous le premier prétexte venu. On connaît le sort qui attend les Ponce-Pilate. Le jugement de la postérité ne se trompe pas. Il est souvent d'ailleurs précédé de la condamnation des contemporains. M. Isvolsky, qui parle aujourd'hui même à la Douma» ne pourra pas atténuer devant les représentants du peuple russe les termes de sa circulaire. Il sera plutôt entraîné à les accentuer. Il y a, en ce moment, une opinion russe très décidée. Tôt du tard, il faudra que le baron d'Aehrenthal en tienne compte.

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