LA ROUMANIE, L'ORIENT ET LE DANUBE
l'opinion roumaine et la crise européenne. — LES RELA- TIONS AUSTRO-ROUMAINES. — DISCUSSION DE L'.\DRESSE A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS ROUMAINE.
28 décembre 1908.
DEPUIS Touverture de la crise orientale, le gouvernement roumain n'avait pas eu l'occasion de faire connaître son opinion sur les grands événements qui ont jeté le trouble dans le sud-est de l'Europe. Tout ce qu'on connaissait de ses intentions présumées venait de source autrichienne. Dans son exposé politique devant les Délégations austro-hongroises, dans la première quinzaine d'octobre, le baron d'Aehrenthal avait dit qu'il se proposait, d'accord avec sa « grande amie » la Roumanie, de remanier les conventions relatives au Danube de manière à ïaire entrer la Serbie et la Bulgarie dans la Commission européenne du Danube. Aux termes des traités, les dispositions qui régissent cette Commission peuvent, en effet, être 'révisées tous les trois ans. On pouvait donc supposer que les Cabinets de Vienne et de Bucarest s'étaient mis d'accord sur cette question spéciale et qu'ils saisiraient de leurs propositions les autres Etats contractants avant l'expiration de la période triennale en coLirs.
Là encore le baron d'Aehrenthal s'est trompé. Malgré
sa connaissance approfondie des hommes et des choses d'un pays où il a représenté, avec activité, pendant plusieurs années l'empereur François-Joseph, il s'est mépris sur l'accueil réservé à ses avances. L'opinion roumaine a tout d'abord été déconcertée. Elle ne se rendait pas très bien compte de la portée des événements, de leurs causes et de leurs résultats. Mais, après quelques semaines, elle a pris nettement position. Dans les meetings populaires comme au Parlement, il s'est manifesté une tendance de plus en plus accentuée, sinon contre l'Autriche elle-même, du moins contre une politique qui entraînerait la Roumanie à se mettre à la remorque ou à se ranger aux côtés de l'Autriche. Il a même été question un instant, dans les milieux un peu échauffés, de faire du boycottage à l'imitation des Jeunes-Turcs. Si Ton a cru au Ballplatz que les relations très confiantes de l'empereur François-Joseph avec le roi Charles et les conversations périodiques entre les états-majors de leurs armées étaient un sûr garant de l'appui du jeune royaume, on s'est fait illusion. Si imprégnée de deutsche Kultur que soit une partie du personnel politique actuel roumain, le sentiment national est plus fort que tout le reste dans le pays. Le voulût-il, le gouvernement ne pourrait lui résister dans certaines circonstances. Or l'amitié autrichienne n'avait de valeur pour la Roumanie qu'à l'époque où la maladresse de certains agents russes, les procédés d'un Hitrowo qui se comportait comme un envoyé de Catherine II près des hospodars, faisaient craindre à Bucarest le réveil des vieilles ambitions russes. Du côté de la Bulgarie aussi, à de certains moments, il y a eu des préoccupations. Mais, aujourd'hui, les agents russes ont totalement renoncé à une politique d'un autre âge, et la Bulgarie entretient d'excellents rapports avec sa voisine de la rive gauche du Danube.
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Charles P^ et son gouvernement conservent le désir naturel de vivre dans les meilleurs termes possibles avec r Autriche-Hongrie. Seulement ni eux, ni la nation ne sont disposés à sacrifier à ces bonnes relations l'avenir même du pays. Ils l'avaient déjà prouvé en novembre, à propos des négociations commerciales engagées à Vienne. Après délibération en Conseil des ministres, les plénipotentiaires roumains avaient reçu l'ordre de suspendre les pourparlers plutôt que d'accepter les clauses relatives à l'exportation des bestiaux. Comme la guerre douanière qui avait précédé le traité de commerce expiré maintenant avait autrefois fait tomber l'exportation austro-hongroise en Roumanie de 135 à 50 millions, le Cabinet de Vienne a dû réfléchir. Dans les négociations qui sont sur le point de se rouvrir, il y a tout lieu de croire que la Roumanie obtiendra satisfaction. .
La discussion de l'Adresse de la Chambre des députés en réponse au Message du roi, vient d'être l'occasion de nouvelles manifestations. Tous les orateurs qui ont pris la parole se sont nettement prononcés contre l'introduction de nouveaux Etats dans la Commission européenne du Danube. Et cela s'explique aisément, en dehors de toute idée de sympathie ou d'antipathie envers ces Etats. La Commission européenne du Danube qui exerce ses pouvoirs de Soulina, sur la mer Noire, à Braila, comprend seulement des représentants des Etats signataires des traités de Paris et de Berlin, et de la Roumanie, puissance territoriale*. C'est dans la Commission riveraine, qui n'a jamais fonctionné, et dont les attributions devaient s'exercer en amont de Braila, que la Serbie — et la Bulgarie devenue indépendante — devraient être représentées. Les Etats non signataires du traité de Berlin et non riverains de la partie du Danube placée sous la juridiction
de la Commission européenne n'ont pas de place dans celle-ci. Il est donc bien compréhensible que la Roumanie s'oppose à l'introduction de nouveaux membres. Le président du Conseil actuel, M. Démètre Stourdza, est un chaud partisan du système germanique. Mais il a défendu avec trop d'opiniâtreté les intérêts roumains sur le Danube pour céder sur ce point à n'importe quelle suggestion.
C'est ce que vient de déclarer à la Chambre des députés M. J. Bratiano, ministre intérimaire des Affaires étrangères. « C'est un anachronisme, a-t-il dit, de croire à la possibilité de légiférer aujourd'hui sur le Danube sans notre participation ; ce n'est conforme ni à notre dignité ni à la réalité des choses. » Le 15 décembre, un autre, membre du Cabinet, M. Al. Djuvara, l'avait déjà dit en termes encore plus forts : « Tant que nous serons sur ces bancs, nous ne permettrons pas qu'on porte atteinte à nos droits sur le Danube. » Le chef de l'opposition, M. Take Ionesco, avait parlé dans le même sens à la séance du 21 décembre. Il avait opposé un non possumus énergique à toute tentative d'ingérence dans les affaires danubiennes. Qu'était donc l'accord dont avait parlé le baron d'Aehrenthal en octobre ? Il n'existait sans doute que dans son imagination.
NOTE DE l'aUTRICHE AUX PUISSANCES SIGNATAIRES DU TRAITÉ