DE BERLIN
29 décembre 1908.
LA note remise par le gouvernement austro-hongrois aux Etats signataires du traité de Berlin vient d'être publiée. Comme on le verra plus loin, c'est une analyse des pro memoria échangés entre les Cabinets de Vienne et de Pétersbourg depuis le retour de M. Isvolsky en Russie. Elle ne dit rien de plus que la dépêche circulaire russe que nous avons commentée l'autre jour. Seulement elle expose, d'une façon plus précise, les points de vue des deux parties. On peut la résumer ainsi : après une conversation de plus d'un mois, les deux Cabinets ont constaté qu'ils n'étaient pas encore d'accord sur les diverses solutions que comporte la crise orientale et qu'ils ne pouvaient plus causer utilement : toutefois, comme ils sont également désireux de prévenir tout conflit, ils s'ont d'avis qu'un nouvel échange de vues avec les autres Etats serait de nature à faciliter la réunion et le succès de la Conférence.
La conversation a porté sur les neuf points du programme de la Conférence qui a été publiée après le retour de Londres de M. Isvolsky.
Elle a eu naturellement pour objet principal l'annexion de la Bosnie-Herzégovine et les avantages qu'i^convien-
drait d'accorder à la Serbie et au Monténégro. La Russie ne conteste pas le fait même de l'annexion ; mais elle y joint d'autres questions. C'est sur ces questions connues que le désaccord subsiste. Il importe à tout le monde qu'il cesse le plus tôt possible. Mais, puisque l'Autriche désire qu'un nouvel échange de vues précède la Conférence, c'est à elle de prendre l'initiative des nouvelles conversations. Elle a tout intérêt, nous semble-t-il, a le faire promptement, sans faux fuyant, dans un sincère esprit de conciliation. Elle a tout d'abord espéré qu'avec le temps l'émotion provoquée par son usurpation s'affaiblirait et qu'elle resterait paisiblement, gratuitement, en jouissance des provinces annexées. Au contraire, l'émotion est allée en croissant. Malgré les moyens de toute sorte employés à la calmer, elle a gagné peu à peu toute l'Europe. Le baron d'Aehrenthal ferait sagement de reconnaître que l'heure du sacrifice est venue. Plus il tardera plus les sacrifices seront considérables. Ils eussent sans doute été beaucoup plus légeirs s'il était entré de suite dans la voie des concessions nécessaires. Après avoir rejeté avec hauteur le principe des compensations, il s'est vu forcé de l'accepter. Ne serait-il pas plus digne, plus prudent, plus conforme aux véritables intérêts de la monarchie de s'incliner devant l'évidence ? Qu'il cesse donc de prendre en mauvaise part les commentaires des partisans désintéressés de l'équilibre européen et qu'il se résigne de bonne grâce à l'inévitable!
Malheureusement, rien ne permet encore d'espérer que le Cabinet de Vienne soit sur le point d'en venir là. Il semble en ce moment préoccupé de faire entrer la Bulgarie dans son jeu. Il s'associe indirectement aux plaintes formulées par le Cabinet Malinof-Paprikof dans sa note relative au passage du discours du trône ottoman sur la pro-
clamation d'indépendance de la principauté. Il demande à la Porte, sur un ton inquiétant, d'avoir plus d'égards pour la Bulgarie. En même temps, il se sert de la négociation du rachat des chemins de fer rouméliotes pour peser sur le roi Ferdinand. Il se fait le protecteur du nouveau tsar près de son ancien suzerain, tout en gardant barre sur lui. C'est toujoursja diplomatie de la vieille école pratiquée par des hommes nouveaux. Elle conduit directement à la confusion générale. La monarchie dualiste peutelle y gagner quelque chose ? Elle a, croyons-nous, tout à y perdre. Le meilleur vœu qu'on puisse lui adresser, au moment où finit cette année troublée, c'est de se l'avouer franchement.
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DISCOURS DE M. MILOVANOVITCH A LA SKOUPCHTINA. RECLAMATIONS A l'aUTRICHE.
5 janvier 1909.
LA Wiener Allgemeine Zeitung^ organe officieux du gouvernement de Vienne, annonçait hier que, « les manifestations sans exemple dont la Skoupchtina serbe a été le théâtre pendant deux jours ayant épuisé la patience de r Autriche-Hongrie, le chargé d'affaires austro-hongrois, comte Forgach, avait reçu l'ordre de se rendre immédiatement aurpès du ministre des Affaires étrangères de Serbie, M. Milovanovitch, et de lui demander si le texte de son discours publié par la presse était authentique. » La Wiener Allgemeine Zeitiing ajoutait que, « si le ministre serbe répondait affirmativement, le comte Forgach lui demanderait de faire des excuses au Gouvernement austro-hongrois, et que, si M. Milovanovitch se refusait à donner cette satisfaction à l'Autriche-Hongrie, il fallait s 'attendre à ce que ce refus amenât de graves complications diplomatiques )>. Ce matin, les nouvelles de Vienne et de Belgrade nous apprennent, d'une part, que M. Milovanovitch aurait fait une réponse évasive au comte Forgach lequel aurait demandé une réponse plus précise dans les vingt-quatre heures et, de l'autre, que le Cabinet serbe aurait remis au Roi sa démission, mais que, cette démission n'ayant pas
été acceptée, on examinerait actuellement à Belgrade les conditions d'un remaniement ministériel. Il est inutile d'ajouter que, de Tun et l'autre côté, les journaux se montrent très excités et que le langage de la presse autrichienne est aussi agressif et belliqueux que celui de la presse serbe. Nous ne connaissons pas encore le texte officiel de ce discours de M. Milovanovitch. Les diverses analyses qui en ont été données sont loin de concorder les unes avec les autres : c'est ainsi que la version du TimeSy la plus développée et très vraisemblablement la plus exacte, est plus modérée que les versions publiées à Vienne, à Berlin ou même à Paris. Deux passages, en effet, du discours de M. Milovanovitch, paraissent . surtout avoir ému les esprits en Autriche. D'après les dépêches Havas, le ministre serbe aurait dit : « Il faut que l' Autriche-Hongrie cesse d'être un Etat balkanique », et il aurait ajouté : « Les frontières de droit entre l 'Autriche-Hongrie et les Balkans doivent rester la Save et le Danube, autrement il reste au peuple serbe la guerre, une guerre d'exaspération qui décidera de la vie ou de la mort de la Serbie! » Or, d'après le Times ^ M. Milovanovitch aurait simplement déclaré : « Les libertés des peuples balkaniques et l'équilibre européen ne sauraient être sauvegardés que si l'Autriche cessait d'être une puissance balkanique ; autrement elle demeurera toujours une menace pour les nations des Balkans et principalement pour sa voisine immédiate la Serbie » ; et il aurait conclu ainsi : « La Serbie doit attendre patiemment les résultats de la Conférence, où sa voix sera certainement entendue. Quant à l'Autriche, elle sait ce que demande la Serbie ; si elle veut l'amitié serbe, qu'elle considère la Save et le Danube comme les limites de sa souveraineté ; autrement, elle imposerait à la Serbie une lutte de vie et de mort {a life and death struggle) ...»
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