A LA TURQUIE
2 février 1909.
GRACE à l'heureuse initiative du gouvernement russe, on peut maintenant espérer que le conflit turcobulgare sera prochainement réglé. En présence du refus du Cabinet Malinof d'élever au-dessus de 82 millions l'indemnité réclamée par la Turquie, M. Isvolsky s'est décidé à proposer une solution indirecte qui présente le grand avantage de donner satisfaction à la fois à Constantinople et à Sofia. Depuis plusieurs jours, il était question de la combinaison, mais les détails n'en avaient pas été divulgués. Il importait que les gouvernements intéressés l'eussent tout d'abord étudiée avec l'attention qu'elle comportait. Comme elle est assez compliquée, nous reproduisons intégralement la dépêche de Pétersbourg qui nous donne, ce matin, des explications à ce sujet :
U Agence télégraphique de Saint-Pétershotirq tient de source autorisée qu étant donné les différends qui se sont élevés dernièrement entre la Turquie et la Bidgarie et les mesures d'ordre prises sur la frontière turco-hulgare, le gouvernement russe a jugé qu'il était impérieusement nécessaire de faire des
propositions spéciales aux deux gouvernements . La situation s'est aggravée de ce fait que les négociations entre la Turquie et la Bulgarie nont pas abouti à une entente^ relativement au montant de l'indemnité que le gouvernement bidgare doit s'engager à verser à la Turquie pour la reconnaissance de, l'indépendance de la Bulgarie.
Considérant cet état de choses qui met la paix en danger^ l'impossibilité où se trouvent les deux pays d'arriver à un accord immédiat et les périls qu'offriraient de nouveaux retards, le gouvernement russe a décidé de proposer sa médiation, afin de trouver une issue à la difficulté pour les deux parties.
Cette proposition est formulée de la façon suivante :
On sait que, depuis de nombreuses années, la Turquie a à verser, en vertu de la convention de 1882, une indemnité de guerre à la Russie. D'autre part, la Bidgarie est prête à verser à la Turquie une indemnité de Sz millions de francs. Or, la Russie, à qui la Turquie doit une somme beaucoup plus considérable, propose de liquider cette indemnité.
La Bulgarie contracterait un emprunt remboursable, n'excédant pas 82 millions de francs à intérêts modérés, la Turquie ne demanderait pour cet emprunt ni le contrôle, ni la garantie spéciale sans lesquels la Bulgarie ne pourrait guère obtenir cette somme sur les marchés européens, dans les circonstances actuelles.
D'un autre coté, et comme la Turquie évalue le dommage à elle causé à plus de Sz millions de francs, la Russie propose la conclusion d'un accord tendant à satisfaire complètement cette puissance, accord par lequel la Russie s'engagerait à lui payer, soit par versements annuels, soit par capitalisation proportionnelle de ces versements, les intérêts que la Bulgarie aurait à lui verser à elle-même pour l'emprunt de 82 millions ; l'état des rentes impériales russes permet à la Russie de faire
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cette opération financière sans aucun inconvénieîit pour ellemême.
Actuellement^ le gouverîievtent bulgare a donne en principe son assentiment à cette proposition et, quoiqu'on n'ait pas encore reçu de réponse du Sultan, il y a des raisons de croire que la proposition de la Russie sera également accueillie avec sympathie par la Turquie.
En même temps, le gouvernement russe a communiqué sa proposition à toutes les autres puissances signataires du traité de Berlin.
La combinaison russe demande quelques éclaircissements. L'article 19 du traité de San-Stefano stipulait en faveur de la Russie une indemnité de guerre de 1.410 millions de roubles. En raison des embarras financiers de la Turquie, la Russie déclarait accepter pour i.ioo millions de roubles certains territoires spécifiés dans le même article ; le pavement du reste de l'indemnité devait être l'objet d'arrangements spéciaux. Au Congrès de Berlin, les remaniements territoriaux furent revisés et précisés, mais aucune disposition relative à l'indemnité de guerre due à la Russie ne fut insérée dans le traité. Seulement, à la séance du 2 juillet 1878, lord Salisbur}" et le prince Gortschakof échangèrent des explications confirmant les termes de l'article 7 du mémorandum signé à Londres le 30 mai précédent par le comte Schouvalof. Il en résultait que la Russie s'engageait à ne pas prélever l'indemnité de guerre en territoires autres que ceux dont l'acquisition lui était reconnue par le traité de Berlin, et qu'elle prendrait des arrangements directs avec le gouvernement ottoman au sujet du payement de la somme convenue. Cet accord spécial a été signé en 1882. Il porte que la Turquie devra verser à la Russie soixante-dix annuités
de 8 millions de francs. Jusqu'ici, le versement de ces annuités a été très irrégulier et la* Turquie reste encore débitrice d'une forte somme.
Si nous ne nous trompons, la proposition de M. Isvolsky peut se ramener à ceci : La Turquie ne touchera rien directement de la Bulgarie ; la Russie lui fera remise d'un nombre d'annuités suffisant pour lui permettre de contracter un emprunt de 125 millions de francs, montant final de l'indemnité globale réclamée à la Bulgarie. Cet emprunt serait gagé sur les annuités de 8 millions déposées à la Banque ottomane ; il pourrait ainsi être conclu à des conditions particulièrement favorables. La Russie serait remboursée par la Bulgarie au moyen de dix-huit annuités de 5 millions. Elle ne toucherait donc que 90 millions, en capital et intérêts, au lieu des 125 millions dont elle donnerait quittance à la Porte. Par contre, elle serait assurée du payement de 90 millions à des termes réguliers. Les deux parties intéressées auraient donc avantage à se rallier à la combinaison. La Turquie pourrait se procurer à bref délai les 125 millions qu'elle réclame. La Bulgarie n'aurait à débourser en capital que les 82 millions qu'elle a déjà offerts et elle pourrait contracter dans de meilleures conditions l'emprunt de consolidation, de 100 millions au moins, qu'exige l'état de ses finances.
D'après les dépêches de Pétersbourg, la Bulgarie aurait déjà accepté. Il y a tout lieu de croire que la Turquie acceptera de même, si les conditions sont bien celles que nous venons de dire. Toutefois, il se passera probablement quelques jours avant qu'une décision ferme intervienne. Lçs opérations financières en jeu sont très délicates ; il faut laisser aux gouvernements le temps d'en mesurer toute la portée. Il suffit, pour l'instant, que le principe soit adopté. En tout cas, la Russie doit être cha-
leureusemènt remerciée pour sa généreuse initiative. Elle a trouvé un moyen extrêmement ingénieux de sortir rOrient d'embarras inextricables. M. Isvolsky avait une revanche à prendre. Il l'a prise de manière à mériter les applaudissements de toute l'Europe.
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