REUNION D UNE ASSEMBLEE NATIONALE A DOLMA BAGTCHE
21 janvier 1913.
Le gouvernement turc est appelé en ce moment à prendre une grave décision. La note identique des grandes puissances ne lui laisse aucune illusion sur les chances de
conserver Andrinople, ni sur les conditions particulièrement défavorables dans lesquelles il devrait affronter de nouveau les alliés balkaniques dans le cas où l'armistice du 3 décembre serait dénoncé. Kiamil Pacha et ses collègues ressentent les angoisses patriotiques qui étreignent tout ministre responsable en face de la nécessité de céder une partie du territoire national. Et, dans la circonstance, il s'agit non seulement d'une province, mais de toute une partie de l'empire ; il s'agit en réalité de l'abandon de la Turquie d'Europe. On comprend les hésitations et la douleur des ministres ottomans. Sans parler de leur crainte d'assumer devant leurs compatriotes la responsabilité d'une amputation aussi grave, ils doivent éprouver une répugnance instinctive presque insurmontable à mettre leur signature au bas d'un traité qui consacre la déchéance des sultans sur le continent européen. Toutefois, il est de la destinée des vaincus de subir finalement les conditions du vainqueur, quand celui-ci n'est retenu par personne dans la poursuite de ses succès. Or, toutes les grandes puissances sont d'accord pour inviter la Turquie à céder et pour lui déclarer qu'elle ne saurait attendre d'elles aucune aide d'aucun genre si elle commettait l'imprudence de recommencer les hostilités. Epuisée en hommes, en matériel, en argent, sans espoir de reprendre ce qu'elle a perdu et convaincue au fond que sa réinstallation dans les territoires conquis deviendrait pour elle une source de nouveaux périls, que peut faire la Turquie sinon s'incliner devant le destin ?
Kiamil Pacha a convoqué pour demain au palais de Dolma Bagtché une Assemblée nationale, à laquelle il soumettra les décisions à prendre. Cette Assemblée ne ressemblera point à ce que nous comprendrions en Occident sous le même nom. Ce sera plutôt ce qu'on appelait autrefois à Gauvain. — T. IV. 26
Constantinople le Grand Divan, c'est-à-dire un grand Conseil composé des principaux personnages de l'empire résidant actuellement dans la capitale. L'Assemblée ne sera pas investie de l'autorité d'un Parlement élu. Elle n'aura et ne peut avoir qu'un caractère consultatif. Dans les circonstances actuelles, le Parlement étant dissous et de nouvelles élections générales ne pouvant avoir lieu avant la conclusion de la paix, le Cabinet Kiamil n'a pas d'autre moyen de consulter l'opinion. Il eût peut-être mieux valu éviter cette consultation embarrassarfte et prendre virilement la responsabilité d'une décision. Mais, en Turquie comme ailleurs, les questions de personnes jouent un rôle parfois disproportionné et l'on s'explique que le Cabinet Kiamil n'ait pas voulu concentrer sur lui toute l'impopularité de sacrifices provoqués par la déplorable politique de ministères précédents. L'expédient de la convocation d'un Grand Divan est donc assez naturel. Toutefois, il n'est justifiable qu'à la condition que Kiamil Pacha et Noradounhgian Effendi développent devant l'Assemblée les raisons impérieuses d'adhérer à la note des puissances et la pressent de reconnaître l'inéluctable nécessité.
Nous ne croyons pas que l'Assemblée, si les ministres savent tenir le langage approprié aux circonstances, refuse de se rendre à leurs sollicitations. Des explosions de fanatisme contre la paix sont absolument invraisemblables. A Constantinople et en Asie, les musulmans sont en général consternés et résignés. Les troupes ne réclament nullement la reprise des hostilités ; elles sont très éprouvées par le climat, mal entraînées et plutôt découragées. Sans doute elles feraient un nouvel effort si le padischah le leur demandait ; mais ce serait sans élan, sans espoir. Quant à la population civile, elle est calme et désire ardemment pou-
voir reprendre ses travaux ordinaires, interrompus depuis trois mois passés. C'est seulement du côté des politiciens de l'Union et Progrès, qui rêvent toujours d'an comité de Salut public où ils feraient figure de dictateurs, qu'il y aurait quelque chose à craindre. Ces Messieurs, qui ont tout compromis, risqueraient le cœur léger de perdre tout ce qui reste à perdre pour courir de nouveau leur chance. Les membres de l'Assemblée nationale ne peuvent partager ni leurs ambitions égoïstes ni leurs folles illusions. Témoins des catastrophes récentes, ils voudront en prévenir d'autres, plus funestes encore pour l'empire, et clore un chapitre de l'histoire afin d'inaugurer une ère- nouvelle.
LA QUESTION DES ILES DE l'ÉGÉE. — LE DIFFÉREND BULGARO-