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ÉLECTIONS GÉNÉRALES EN CROATIE

23 décembre 1911.

LES nouvelles élections générales à la Diète de Croatie sont terminées. Elles ont duré trois jours, les 15, 16 et 18 décembre. Elles n'ont pas répondu aux espérances du^gouvernement. Le ban, M. de Tomasitch, qui se présentait dans trois circonscriptions, n'a été élu nulle part. La plupart des fonctionnaires qui, suivant l'exemple de leur chef, s'étaient également présentés aux suffrages des -électeurs, n'ont pas été plus heureux. Pour apprécier les résultats, il convient de se rappeler qu'en Croatie comme en Hongrie le scrutin a lieu au chef-lieu de la circonscription et que le vote est public et oral. Le président du bureau électoral est un fonctionnaire ; il a à sa disposition toutes les forces de la police et souvent, comme dans le cas actuel, les forces militaires rassemblées en vue de réprimer des troubles, réels ou factices. Presque toujours, bien avant la fermeture du scrutin, il peut prévoir à coup sûr le résultat ; si celui-ci ne s'annonce pas favorable, des bagarres

providentielles peuvent surgir qui donnent l'occasion de suspendre ou d'annuler les opérations électorales. Si l'on songe en outre qu'avant le jour du vote la pression administrative s'exerce sans la moindre retenue et que,dans les circonstances actuelles, le ban avait annoncé ouvertement l'intention d'écraser la coalition serbo-croate, on juge du courage qu'il faut aux électeurs pour oser voter en faveur des candidats de l'opposition.

Malgré l'expulsion du territoire de leur circonscription ou la mise sous la surveillance de la police de nombreux candidats mal vus du gouvernement, malgré l'arrestation et l'emprisonnement d'électeurs influents, les dissolutions de réunions publiques, les déplacements de fonctionnaires, les suspensions de maires, malgré une censure d'une rigueur allant jusqu'au grotesque, malgré le déploiement de toute la force armée locale augmentée de 20 compagnies d'infanterie venues de Styrie, le parti du ban, parti du progrès national, n'a réussi à gagner que six mandats dans les 88 circonscriptions croates. A Agram même, M. de Tomasitch a échoué : on avait bien essayé de le proclamer élu en fermant d'autorité le scrutin à une heure où il se trouvait avoir trois voix de majorité, mais tous les membres du bureau de vote ont refusé de sanctionner un pareil abus de la force. La coalition serbo-croate, qui avait été légèrement affaiblie au cours des derniers mois par plusieurs défections, conserve 24 mandats sur 32, mais elle est assurée du succès dans cinq circonscriptions où les opérations électorales ont été suspendues le jour du scrutin par décision administrative. Le parti chrétien social, qui représente les anciens partis fusionnés du feu Dr Franck et de M. Startchévitch, fait triompher 27 candidats et gagne 3 sièges ; il représente [à la fois les idées catholique et trialiste. Le parti paysan a 8 élus et perd un siège ; le parti

radical serbe a 3 élus et gagne 2 sièges ; le club indépendant qui comptait huit membres est réduit à un seul.

Le ban reste donc sans majorité après deux dissolutions à un an de distance. Il avait bien déclaré que, si les élections ne lui donnaient pas encore cette fois les résultats désirés, il les recommencerait autant de fois que ce serait nécessaire. Il est pourtant des limites qu'on ne peut dépasser sans risquer de troubler gravement les esprits à l'intérieur et de provoquer au dehors des commentaires fâcheux. M. de Tomasitch est allé à Pest s'entretenir de la situation avec le président du Conseil hongrois. Rien, paraît-il, n'est résulté de ce premier entretien et le ban devra retourner à Pest après les fêtes de Noël pour conférer de nouveau avec le comte Khuen-Hédervary. Mais M. de Tomasitch n'a rien perdu de son assurance ; il dit à qui veut l'entendre que son échec tient à « l'agitation terroriste » de l'opposition. Les étrangers n'ont point à intervenir dans ces querelles intérieures. Mais ils ne peuvent s'empêcher de remarquer qu'après le monstrueux procès d'Agram, où les plus hautes responsabilités ont été engagées, la décence la plus élémentaire interdit à un homme d'État des plaisanteries aussi lourdes. Terroristes, les électeurs qui, persécutés administrativement, traqués par la police, ont le courage de voter selon leur conscience en présence de la troupe en armes ! Comment peut-on reprocher à des électeurs de l'opposition de venir en groupes au chef-lieu de vote et de rester en masses compactes dans le voisinage du bureau ? On comprend qu'ils ne se soucient point de circuler isolés. Au lieu d'user de compression à outrance, M. de Tomasitch agirait plus sagement en tenant les promesses formelles faites à l'opposition lors de l'annulation du procès d'Agram. Tout n'a pas encore été révélé Gauvain. — T. IV. 4

de cette scandaleuse affaire. Les gouvernements de Vienne et de Pest ont-ils intérêt à ce que toute la lumière soit faite ? Ont-ils intérêt à ce que persiste en Croatie le régime illégal, inconstitutionnel, imposé ces dernières années, alors qu'ils s'apprêtent l'un et l'autre à solliciter le crédit étranger pour d'énormes emprunts ? Les capitalistes étrangers pourraient hésiter à confier leur argent à certaines mains.

CRISE EN HONGRIE. — L'ORGANISATION DE L'ARMEE ET LES AFFAIRES BOSNIAQUES

7 mars 1912.

Voici plus d'un an que les projets de loi du ministre commun de la guerre d'Autriche-Hongrie sur la réorganisation de l'armée dans la monarchie sont soumis au Parlement de Pest. Malgré la forte majorité qu'il a su s'assurer à la Chambre des députés lors des dernières élections générales, le comte Khuen-Hédervary n'a pas encore réussi à faire discuter les projets du vote desquels dépend la force militaire du pays. En dépit de sa victoire électorale (*), il se trouve aux prises avec les mêmes difficultés que ses prédécesseurs. Il est allé hier soir à Vienne porter sa démission à l'empereur-roi. Il est probable que François-Joseph ne l'acceptera pas, mais la situation n'en restera pas moins inextricable.

La masse du peuple hongrois est foncièrement hostile à

(*) V. tome II, p. 151.

LES AFFAIRES DEJHONGRIE 51

tout renforcement de l'autorité militaire commune sur l'armée hongroise. Elle n'est disposée à des concessions à ce sujet que moyennant des compensations d'ordre national. Au point de vue militaire, elle tient à obtenir satisfaction sur la question des emblèmes, sur l'emploi de la langue magyare comme langue de service autorisée dans les régiments, et sur la participation du Parlement aux décisions relatives à la fixation des contingents et à la convocation des réserves. Ce sont là des desiderata communs à presque tous les partis. Au point de vue politique, l'opposition est seule à formuler des conditions spéciales. La condition essentielle de sa renonciation à l'obstruction est l'engagement catégorique du gouvernement de procéder à la réforme électorale. La loi électorale actuelle est l'une des plus bizarres et des plus iniques qui existent. C'est un instrument de domination, ce n'est pas un mode de consultation du pays. Le roi et l 'archiduc-héritier ne cachent pas leur désir de la voir modifier. Ce n'est pas qu'ils ressentent de l'admiration pour le suffrage universel ou un suffrage analogue .Mais ils tiennent à ce que le Parlement national ait une base plus large et que l'opposition ne soit pas en mesure d'invoquer contre lui la volonté de la majorité du pays. En principe, tout le monde est d'accord, par résignation ou par conviction, sur la nécessité d'élargir le suffrage actuel, et de réorganiser profondément la loi électorale. Mais les familles aristocratiques en faveur desquelles le système actuel fonctionne repoussent toute modification qui diminuerait leur influence, et la bourgeoisie magyare tient à ce que le nouveau système assure le maintien de l'hégémonie magyare. Dans ces conditions, le président du Conseil proteste toujours de sa ferme intention de présenter prochainement un projet de réforme électorale, mais il se garde bien de le présenter.

Depuis le commencement de l'an dernier, le comte Khuen-Hédervary négocie avec les partis pour essayer d'établir enfin un accord sur les projets de loi militaires. Il serait fastidieux d'énumérer tous les incidents de ces tractations. Un jour, on lisait dans les journaux de Vienne ou de Pest que tout était arrangé ou allait s'arranger ; le lendemain, on disait que tout était rompu. Péniblement pourtant, le Cabinet était parvenu à s'entendre avec la fraction kossuthiste de l'opposition. La fraction dirigée par M. de Justh restait irréductible parce qu'elle exigeait la présentation du projet de réforme électorale, tandis que le comte Khuen persistait à promettre seulement d'en saisir le Parlement avant la fin de cette année, sans dire, d'ailleurs, en quoi il consisterait. On pensait que les justhistes, réduits à leurs seules forces, ne pourraient pas faire durer l'obstruction. Mais ils ont commencé à la pratiquer dans de telles conditions qu'on ne voit pas bien comment on pourrait venir à bout de leur obstruction sans recourir à des expédients violents. Pour comble de malechance, l'accord avec les kossuthistes, si laborieusement obtenu, provoque une crise avec la Cisleithanie et la Couronne.

L'entente s'était faite sur les emblèmes nationaux dans l'armée, sur l'emploi de la langue magyare dans les tribunaux militaires, sur la modification de l'article 3 du projet de loi militaire, et sur la convocation des réserves. Cet article 3 avait été modifié en ce sens que le territoire de la monarchie austro-hongroise y était défini « le territoire des deux États et des pays relevant de la monarchie », au lieu de « le territoire de tous les pays placés sous l'autorité de Sa Majesté impériale et royale apostolique ». Les Hongrois stipulaient ainsi que la Cisleithanie et la Transleithanie étaient bien deux États distincts et que les pays

relevant de la monarchie, c'est-à-dire la Bosnie et l'Herzégovine, ne ressortissaient point à l'Autriche. En ce qui concerne les réserves, soit que l'article relatif au droit du souverain de les convoquer fût remanié, soit qu'on recourût à une déclaration solennelle votée par les deux Chambres transleithanes, il était entendu que le droit d'approbation préalable du Parlement, approbation sans laquelle toute levée de recrues est illégale, ne serait point lésé par l'appel des réserves. C'est cette dernière disposition qui a provoqué la crise. Le ministre de la guerre commun, le chef de l'état-major général et l'archidu.c-héritier ont présenté à l'empereur-roi des observations très sérieuses. On a même dit un instant que le ministre de la guerre et le chef de l'état-major général avaient donné leur démission. D'autre part, l'opinion cisleithane est violemment excitée et proteste contre toute modification du projet de loi arrêté d'un commun accord entre les gouvernements des deux parties de la monarchie.

Devant ces résistances, le comte Khuen a repris ses négociations avec le groupe Kossuth en vue de l'amener à un compromis. Mais ce groupe est lui-même divisé, et si son chef, porté personnellement à la conciliation, faiblissait sur la question militaire, il serait aussitôt abandonné par une grande partie de ses troupes. M. de Kossuth n'a donc pu céder aux objurgations du président du Conseil, et celui-ci, qui avait donné sa parole, n'a pu la retirer. Le comte Khuen s'est ainsi trouvé acculé à la démission. Il est certain que la paix intérieure ne renaîtra en Hongrie qu'après que le gouvernement aura donné à la population et aux nationalités1 certaines' satisfactions élémentaires.

DEMISSION DU CABINET KHUEN-HEDERVARY.

8 mars 1912.

Comme nous le faisions prévoir hier, le comte Khuen- Hédervary a présenté à l 'empereur-roi la démission du Cabinet hongrois. On ne connaît pas encore la réponse du souverain. Mais, quoique certains journaux de Vienne et de Pest aient déjà annoncé que M. de Lukacs serait appelé à constituer le nouveau ministère, il y a plutôt lieu de croire que le comte Khuen sera chargé d'expédier provisoirement les affaires. M. de Lukacs, homo regius de François-Joseph, avait en vain essayé, à la fin de l'année 1909, de résoudre la crise ministérielle ouverte depuis le mois d'avril précédent. On n'aperçoit pas bien comment il réussirait mieux cette fois-ci, les circonstances étant loin d'être plus favorables. Le comte Khuen jouit de la pleine confiance personnelle du souverain et nul Hongrois n'entrerait mieux que lui dans les vues des hommes politiques de Vienne. Si, dans la question militaire, il n'a pas cru pouvoir se rendre entièrement aux désirs viennois, c'est qu'aucun ministre hongrois n'aurait pu le faire sans être renversé. Les susceptibilités nationales sont très vives à Pest et, en ce moment, le parti gouvernemental dit parti du travail est aussi ferme que les kossuthistes pour imposer à Vienne le compromis élaboré entre la majorité et la fraction la plus nombreuse de l'opposition. A la nouvelle que le Cabinet de Vienne, le ministre commun de la guerre et plusieurs hauts personnages étaient hostiles à l'adoption de ce compromis, les membres les plus importants de la majorité de la Chambre hongroise ont déclaré qu'ils se so-

lidarisaient avec le comte Khuen et ne soutiendraient pas d'autre président du Conseil que lui.

Il est donc vraisemblable que le comte Khuen, tout en restant en principe démissionnaire, continuera de diriger les affaires, comme M. Wekerlé, son prédécesseur, l'a fait pendant près d'un an dans des conditions analogues. Seulement le travail parlementaire sera singulièrement troublé. Tout d'abord la discussion du projet de loi militaire sera suspendue, et nul ne peut prévoir quand on la reprendra. Le gouvernement demandera au Parlement l'autorisation de lever, à titre provisoire, pour la durée d'un an, le nombre supplémentaire de recrues prévu par les projets en question, et d'appliquer à partir de cette année, toujours provisoirement, le service de deux ans proposé, qui ne provoque aucune objection dans les partis et dans la population. Au point de vue militaire, cette combinaison présente les plus grands inconvénients ; mais le gouvernement ne dispose d'aucun moyen d'en faire adopter une meilleure. La dissolution du Parlement hongrois empirerait la situation au lieu de l'améliorer. La Chambre des députés actuelle, élue sous la contrainte administrative, est certainement la plus gouvernementale qu'il soit possible d'obtenir. De nouvelles élections, faites sur la question militaire, seraient pour l'opposition une aubaine inespérée. La nécessité d'y recourir serait interprétée comme une faillite du système Khuen et le parti Justh, représentant les aspirations populaires, serait appelé à bénéficier largement des circonstances. De plus, la campagne électorale serait inévitablement l'occasion de démonstrations anti-autrichiennes. Les chances d'accord entre Pest et Vienne seraient diminuées. En conséquence, tout fait prévoir que la Hongrie va entrer dans une ère de régime « provisoire » d'une durée indéterminée.

Voici exactement le texte de la résolution arrêtée entre le comte Khuen et le parti Kossuth au sujet de la convocation des réserves en temps de paix :

« La Chambre des députés déclare qu'il n'y a pas lieu de comprendre parmi les circonstances spéciales qui peuvent autoriser à retenir ou à convoquer en service actif les hommes de la première classe de la réserve ou des trois premières classes de YErsatzreserve (article 18 de la loi de 1888) celles-ci :

i° Quand le Parlement refuse le contingent annuel ;

2° Quand le Parlement est empêché, dans les cas prévus au paragraphe 5 de l'article 4 de la loi de 1848, de prendre une décision ;

30 Quand le projet relatif au contingent des recrues de l'année n'est pas encore présenté.

L'article de la loi de 1848 auquel se réfère la résolution stipule le droit du roi de proroger et de dissoudre le Parlement.

Quant à la disposition susvisée de la loi de 1888, elle autorise le souverain à conserver ou à convoquer pour le service actif la première classe de la réserve et les trois plus jeunes classes de V Ersatzreserve « si des circonstances spéciales l'exigent, dans la mesure et pour le temps qu'il sera absolument nécessaire ».

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