LA CRISE AUSTRO-HONGROISE. — LA DICTATURE EN CROATIE
5 avril 1912.
Il convient d'accueillir avec réserve les nouvelles officieuses de Vienne et de Pest sur les affaires de Hongrie et de Croatie. En réalité, la situation est grave et le comte Khuen-Hédervary vient d'éprouver un échec gros de conséquences. Les discussions de ces derniers jours à la Chambre des députés ont pris une telle tournure qu'à peine rétabli à la présidence du. Conseil, le comte Khuen craint de se voir acculé à la nécessité de dissoudre sa « Chambre introuvable ». La Chambre a pris acte à l'unanimité, il est vrai, du rescrit royal exposant l'opinion de François-Joseph sur ses droits et ceux du Parlement hongrois au sujet de la convocation des recrues et des réserves. Elle ne pouvait faire autrement. Mais la motion Kossuth, maintenant en substance le projet de résolution repoussé par la Couronne, a réuni les voix des groupes Kossuth et Justh à celles du parti populiste, c'est-à-dire qu'elle a opéré la fusion des groupes d'opposition jusqu'ici séparés. Dès lors que tous ces groupes sont résolus à subordonner le vote des projets de loi militaires à certaines conditions considérées aujourd'hui comme inadmissibles par le gouvernement, on ne voit pas le moyen de venir à bout de l'obstruction. A lui seul, le groupe Justh eut déjà offert une belle résistance ; faisant front avec les amis de M. François Kossuth et les populistes, il sera inexpugnable, à moins que le ministère ne se décide à recourir à des procédés violents. Or, ces procédés n'auraient chance de réussir qu'avec
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l'appui du président de la Chambre, et le président actuel, M. de Navay, élu pourtant par la majorité gouvernementale, ne semble pas vouloir favoriser cette méthode.
Aussi le comte Khuen parle-t-il ouvertement dès maintenant de dissoudre la Chambre à la fin d'avril ou dans le courant de mai s'il ne réussit pas à triompher de l'opposition. On lui prête en attendant l'intention de remplacer M. de Navay à la présidence de la Chambre par le comte Etienne Tisza. Mais cette substitution est délicate et le président du Conseil se trouve en mauvaise posture devant l'opinion publique aussi bien pour contraindre la Chambre actuelle que pour en faire élire une nouvelle. Il avait tout d'abord approuvé à Pest et défendu à Vienne le projet de résolution sur la convocation des réserves. Comment pourra-t-il essayer d'imposer au pays une politique absolument contraire ? Certes les scrupules constitutionnels ne le gêneront point, mais son pouvoir d'intimidation et la docilité des électeurs ont des limites. Les esprits sont très surexcités dans le pays et plusieurs grands journaux donnent au gouvernement des avertissements sérieux. Le droit de la nation est opposé au droit du souverain ; on rappelle aux Habsbourg les engagements pris en 1866 ; on proteste contre les ingérences de Vienne dans les affaires hongroises ; on s'élève d'avance avec véhémence contre le dessein d'appliquer en Hongrie un régime absolutiste analogue à celui du paragraphe 14 en Autriche.
C'est ce moment que choisit le comte Khuen pour établir la dictature en Croatie. Compte-t-il ainsi offrir une sorte de compensation au chauvinisme magyar ou bien veut-il s'essayer à l'emploi de la violence ? Toujours est-il que cette mesure extraordinaire soulève autant d'émotion à Vienne qu'à Pest. Elle provoque la réprobation des chrétiens-sociaux autrichiens comme celle de l'opposition
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magyare. Les Croates, qui connaissent leurs maîtres et qui devinent le piège qu'on leur tend, restent calmes et se gardent de fournir un prétexte à une répression qui serait certainement impitoyable. Mais de grands troubles peuvent sortir de tout csla.
CHUTE DU CABINET KHUEN-HÉDERVARY.
18 avril 1913.
Le second ministère Khuen-Hédervary n'aura pas même vécu un mois. Les difficultés qui avaient provoqué la démission du premier et que nous indiquons ici les 7, 8 et 31 mars, subsistaient en effet aussi graves et aussi pressantes. Le comte Khuen n'avait réussi à regagner la confiance du souverain qu'en abandonnant le terrain sur lequel il s'était placé, d'accord avec sa majorité de la Chambre des députés, dans la question militaire. En revenant sur la décision prise au Parlement de Pest de voter une résolution réservant le droit de la nation hongroise d'approuver la convocation des troupes de réserve, il avait porté à son prestige parlementaire un coup mortel. Dans son propre parti, celui qu'il avait constitué de toutes pièces avec l'appui très énergique du comte Etienne Tisza, son autorité avait considérablement diminué. D'autre part, il s'était complètement aliéné le groupe Kossuth, dont le concours lui était indispensable pour mater les obstructionnistes du groupe Justh. Après une série de conciliabules qui firent surtout ressortir le désarroi du parti gouvtrnemental, le Cabinet dut enfin reparaître devant la Chambre. Il y éprouva aussitôt échec sur échec dans la
direction des débats. Il ne parvint point et il devint bientôt évident qu'il ne parviendrait jamais à faire discuter les fameux projets de loi militaires, à l'ordre du jour depuis plus d'un an. Se sentant soutenu par le groupe Kossuth, le groupe Justh opposa une résistance invincible. Pour en venir à bout, il eût fallu une majorité confiante et résolue, et un bureau complice. Or, la majorité était désemparée et le président de la Chambre n'était pas disposé à recourir à des mesures exceptionnelles. Un instant, le comte Khuen espéra se faire honneur près de son parti du départ du ministre de la guerre commun, le général d'Auffenberg, qui passait en Hongrie pour avoir déterminé François-Joseph à s'opposer définitivement au projet de résolution sur la convocation des réserves. Mais, à la suite d'une audience chez le souverain, la semaine dernière, le président du Conseil transleithan dut renoncer à obtenir cette satisfaction. Enfin, le 23 avril, la session des Délégations devait s'ouvrir et il était certain que le Cabinet hongrois allait subir un furieux assaut des Slaves à propos de l'établissement de la dictature en Croatie. Il ne restait donc plus au comte Khuen qu'à se retirer. C'est pourquoi il â présenté hier sa démission à François-Joseph, qui l'a acceptée.
Cette fois, la démission du chef du gouvernement est sérieuse et définitive. Ce n'est plus, comme celle du commencement de mars, une manœuvre destinée à tourner l'obstacle. C'est une chute piteuse. La manière forte inaugurée en 19 10 a fait faillite. Il est désormais prouvé en Hongrie qu'une majorité factice élue sous la contrainte grâce à un système électoral unique en Europe est incapable de gouverner. Cette majorité représentait si peu la véritable opinion du pays qu'elle n'a pas osé faire prévaloir à tout prix ses volontés. C'est la revanche de la justice. Les minorités violentées finissent par avoir leur jour
M. de Justh vient d'avoir le sien : le comte Khuen est sorti vaincu de la lutte engagée contre l'opposition et contre la réforme électorale. Car c'est toujours celle-ci qui reste le pivot de toute la politique hongroise. Lfopposition n'était pas irréductiblement hostile aux projets de loi militaires ; elle les eut même volontiers approuvés si la réforme électorale en eût été la contre-partie. Le comte Khuen connaissait si bien la situation qu'il avait inscrit cette réforme dans son programme. Seulement il était au pouvoir le représentant des familles féodales, de l'aristocratie, des grands propriétaires, et ces beati possidentes ne voulaient à aucun prix d'une réforme qui les eût privés de la plus grande partie de leur influence politique. L'opposition savait que les promesses du programme ministériel étaient un leurre. Elle tenait à ne pas être dupe et disait : donnant donnant. Il ne semble pas douteux que le successeur du comte Khuen, quel qu'il soit, devra déposer devant le Parlement un projet sincère de réforme électorale.
Une autre conséquence probable du changement de ministère devra être le rétablissement des garanties constitutionnelles en Croatie. La dictature instaurée dans ce malheureux pays au commencement d'avril est un monstrueux attentat aux libertés politiques d'un peuple. La Croatie est un pays libre qui s'est uni autrefois à la monarchie habsbourgeoise à des conditions déterminées ; lors de l'établissement du dualisme en 1867, elle est entrée dans le système transleithan avec une Constitution spéciale et les garanties d'autonomie administrative les plus solennelles. Le comte Khuen et le ban Cuvaj l'ont traitée en pays conquis. Quelle récompense de la fidélité des Croates aux Habsbourg dans les moments critiques! Les Hongrois ne méritent pas qu'un gouvernement oublieux d'engagements contractuels positifs et de la justice la plus élémen-
taire compromette leur réputation dans toute l'Europe par des mesures indignes d'un pays civilisé. Le premier devoir du nouveau Cabinet — et ce sera en même temps la mesure la plus habile — sera de rendre à la Croatie les libertés garanties par sa Constitution.