‹ L'Europe au jour le jour (volume 4)Chapitre 24 sur 110 · LES. NEGOCIATIONS FRANCO-ESPAGNOLES SUR LE MAROC · texte numérisé non relu

LES. NEGOCIATIONS FRANCO-ESPAGNOLES SUR LE MAROC

3 août 1912.

a conclusion définitive: de la convention marocaine.

1 entre la France et L'Espagne, est toujours retardée parles divergences de vues des; Cabinets de Madrid et de Londres- sur la question., de Tanger. Cette, question est tellement; complexe er touche, à tant d'intérêts qu'il est impossible de la régler avant: plusieurs semaines. De; nouvelles propositions détaillées viennent d'être remises aux gouvernements intéressés et leur examen demandera certainement un certain nombre de jours. Il est donc absolument impossible que la convention franco-espagnole soit signée avant le départ de M. Poincaré pour Pétersbourg, c'est-à-dire avant lundi. Tout:au plus les Cabinets de Paris et de Madrid pourront-ils faire provisoirement abstraction de la question de Tanger, prendre acte de leur accord sur les autres points et arrêter le texte définitif des articles se suffisant à eux-mêmes ; on auiait ainsi un projet paraphé qu'il suffirait de compléter ultérieurement par les articles relatifs à Tanger quand l'entente aurait enfin été établie à

LIQUIDATION EUE Ii AFFAIRE' MAROCAINE 75;

leur sujet.. Toutefois ce- mode- de procéder semble n'être pas très goûté à ;Madrid^oùi'on' préférerait signer toutïen même. temps ; on assure au ministère d'État' que tout pourrait: être~terminé. pour la fin du mois d'août. C'est: aussi ce que M. Garcia Friétoadéclaré hier, à Saint-Sébastien, aux journalistes- qui l'ont vu après là. réception diplomatique du, vendredi. Il est^ en effet, très désirable que5 cette: longue négociation prenne bientôt fin. Trop* d'entreprises restent en suspens : au Maroc,trop de travaux nécessaires doivent être ajournés ■; depuis trop -longtemps aussi des -polémiques désagréables divisent la. presse de France' et^d'Espagne. Il esUtemps que .l'harmonie se rétablisse et que les deux pays puissent se. témoigner publiquement l'amitié, dont la nouvelle- convention sera-le gage:. Le roi Alphonse :et son. gouvernement peuvent', être sûrs que- la* France.1 saisira* avec empressement- l'occasion de . leur - manifesten sa. profonde satisfaction du règlement des derniers1 litiges marocains.

ABDICATION nE MOULAÏ HAFID.

11 août 1912..

Depuis plusieurs mois, on peut presque dire depuis la signature de la convention de protectorat du 30 mars 1912, le sultan Moulï Hafid avait manifesté l?intention d'abdiquer. Cette décision était si bien, arrêtée dans son esprit comme une des conséquences du protectorat français que, dès le 17 octobre 191 1, avant même que là convention franco-allemande (4 novembre) fût conclue, il faisait remettre à M. de Selves, par l'intermédiaire d'El Mokri,

une lettre dans laquelle, entre autres conditions de son adhésion à un protectorat éventuel, il stipulait la faculté « de céder le pouvoir à son héritier ». Cette condition fut finalement acceptée dans une note télégraphique du 7 novembre qui fut communiquée le 9 au sultan. On se rappelle l'étonnement général que produisit en France, au commencement de mai, la brusque divulgation de ces tractations restées si secrètes jusque-là que les membres du gouvernement eux-mêmes semblaient aussi surpris que le public. Peu de semaines auparavant, le protectorat français avait été proclamé et les « vêpres marocaines » avaient ensanglanté Fez. Sans attendre l'arrivée du général Lyautey, que le gouvernement, enfin bien inspiré, venait de nommer résident général, Moulai Hafid voulait abdiquer et se rendre tout de suite à Rabat pour aller de là en France. Il fallut que M. Poincaré enjoignit à M. Regnault de convaincre le sultan de la nécessité d'ajourner l'exécution d'une résolution aussi inopportune pour que Moulai Hafid renonçât provisoirement à son projet. A son arrivée à Fez, le général Lyautey réussit à faire encore différer l'abdication. Mais il lui fallut finalement consentir à conduire Moulai Hafid à Rabat et voici que Sa Majesté chérifienne, à peine parvenue sur les bords de l'Océan, ne songe qu'à prendre le large. D'après les nouvelles qui nous parviennent aujourd'hui, l'abdication officielle du sultan ne serait plus qu'une question d'heures.

Cette abdication est éminemment regrettable à une époque où le protectorat français commence à peine de fonctionner, où la collaboration quotidienne du souverain avec le résident général serait de première utilité. Mais on ne peut contraindre un souverain à rester de force sur le trône et dès lors que Moulai Hafid refuse obstinément de continuer à remplir sa mission, il vaut encore mieux le

laisser partir. Personnellement, d'ailleurs Moulai Hafid doit nous inspirer une médiocre sympathie. C'est lui qui a provoqué les premiers grands troubles du Maroc en s'insurgeant contre son frère Abd-el-Aziz ; c'est lui qui s'est fait l'instrument de l'Allemagne en 1908 et qui nous a suscité force difficultés ; il a joué pendant les troubles du mois d'avril dernier un rôle plutôt louche sur la nature exacte duquel on est encore mal édifié. Nous ne le regretterons certainement pas pour lui-même. Seulement, dans les circonstances actuelles, son abdication ressemble fort à une désertion, et elle peut jeter le désarroi parmi les tribus déjà suffisamment troublées. Qui sait si elle ne sera point interprétée chez les mécontents comme un appel à la guerre sainte, si le souverain dégoûté de l'apparence du pouvoir et avide de plaisirs occidentaux ne sera pas représenté comme un prisonnier des Français ?

Toutefois, nous avons une aime entre les mains. Si nous sommes engagés, par l'article 2 de la convention du 9 novembre 191 1, à laisser Moulai' Hafid céder le pouvoir à son héritier et à prêter notre concours à celui-ci « pour l'installer sur le trône de ses pères », Moulai Hafid doit, de son côté, nous prêter son concours pour faciliter la transmission du pouvoir. 11 doit faire en sorte que son héritier soit reconnu comme son successeur et reçoive des autorités religieuses l'investiture d'usage. C'est seulement après cela que le gouvernement français remplira les diverses obligations prescrites par les autres articles de la convention du 9 novembre : liste civile, installations, voyages, etc. Il faut que Moulai Hafid soit bien pénétré de cette idée et'que le général Lyautey s'explique sans détour à ce sujet avec lui.

La première difficulté sera le choix du successeur. Moulai Hafid avait tout d'abord parlé d'un de ses fils, mais ji ne semble plus y tenir, et l'on met en avant aujourd'hui

;78 L ^Erir.R.TD PIE ,A.U :j>.0 U R LE JOUR

.4e nom de -son rfrère . cadet , .Moulai Youssef , .actuellement son ikhalifa à ïEez. <Gki .dit Moukï Youssef :bien intentionné ;à incrtrecégard,'.modéréiet:pieixx: .; il serait disposé à collaborer honnêtement avec notre résident général et il jouirait d'un -/prestige rr.éel dans le monde musulman. S'il .en .est -.ainsi, et .-sida transmission du pouvoir: parvient à s 'effectuer sans. trouble, la France et le ^Nlaroc -se consoleront aisément de da dispaiition de Moulai* Hand. Reconnu < comme .sultan .sur les instances de: l'Allemagne, il a trompé successivement tout le monde. Il avait renversé son frère Abd-elrAziz coupable,. aux yeux .des musulmans, d'être -.entré en arrangement. avec les chrétiens,. et, il. avait plus tard fait ; la-.même chose -que ; lui . -Son- prestige dans le monde musulman était tombé. à rien. Il occupait une place et- .c'était tout.;Puisqu'il ne -veut plus s'y tenir, qu'il -aille où il voudra — .pourvu qu'il soit . inofrensif .

LES SUITES T)E L ABDICATION DE MOULAÏ-HAFID.

13 août 19P2.

L'abdication ode Moulai 4dand est aujourd'hui un fait

accomplLLe Conseil des ministres, -réuni hier au château

de .Rambouillet, en a :pris acte et a autorisé de général

Lyautey . à prendre les mesures appropriées à ■ k situation .

MoukïiHafid était si pressé' de partir- qu'il n'a pas voulu

attendre la .désignation de son successeur. Il ne semble

même pas s'être préoccupé de savoir .qui-serart celui-ci.

Satisfait sans doute des garanties stipulées dans 1 accord- de

novembre .191 1 en faveur de ses héritiers, il a interprété

les --articles 2 et 3 de l'arrangement 'complémentaire du

LIQUIDATION DE iL 'AFFAIRE iMAEOXAINE -79

30 mars 1 9 12 dans le sens le plus large. Aux- tenues. de .ces ,artieles,«x(.le jour où S. M. chérifienne viendrait, pour une » raison ^quelconque, < -à renoncer à l'exercice du pouvoir » .elle pourrait désigner l'un de ses fils comme héritier présomptif, du trône, cher ifien,- et une entente ..devait: s-etablir avec le gouvernement de la République à ce sujet. Moulai" Hafid. n'a pas cru devoir .désigner l'un tie ses fils, dont .aucun -n'est en âge de régner, e.trs'en^st, purement et simplement remis au gouvernement. français, pour le .choix de son .successeur. De son côté, le : gouvernement < français a .confié au résident général le soin- de désigner le futur sultan. On.ne sait:.pas encore. sur- qui s'est porté définitivement le choix du -.général Lyautey ; < ce sera certainement -sur .un des fr ères > de, l'ancien -sultan, probablement -sur Moulai Youssef, qui remplit les fonctions .de .khalifa du -sultan, à Fez depuis le .départ de Moulai Hafid pour Rabat. Mais rien n'est .encore officiellement .arrêté. . Abd-rel-Aziz, le sultan déchu, conserve de fervents ; partisans parmi les «.Marocains» de Paris. Pour notre part, nous m'apercevons aucun avantagea restaurer sur le trône chérifiemun prince .qui en a été renversé piteusement; et. dont le prestige semble .avoir entièrementrSombré.Sonretour compliquerait lasituation plutôt. qu'il ne l'éclaircirait. iLe;général vLyautey est maintenant. depuis .assez longtemps au Maroc pour être .édifié à .cet, égard ; il convier.dra.de , tenir le plus; grand compte de ses. propositions.

.Le.dçpart précipité de Moulai Hafid. nous: met en singulière, posture. L'ancien sultan ne règne plus et^personne ne sait encore :qui sera le. nouveau. .C'est du moins ce qui résulter de. la note communiquée hier, àd 'issue du Conseil- des ministres. En effet,; cette note déclare que « le sultan «abdi- .qué a vaut son, départ pour, la France » ; elle ne mentionne aucune. réserve .relative à l'interrègne. C'est une impru-

dence. Nos engagements de novembre 191 1 ne nous obligeaient point à laisser Moulai Hafid abandonner le trône avant que la transmission du pouvoir fût régulièrement assurée. Au triple point de vue français, international et marocain, il y avait le plus grand intérêt à ce que cette transmission s'effectuât normalement, suivant toutes les formalités traditionnelles. Ensuite Moulai Hafid aurait pu satisfaire à sa guise ses désirs de voyage. Dans la situation actuelle, nous sommes exposés à rencontrer de sérieuses difficultés, au Maroc même et près des puissances étrangères. On connaît encore trop mal ce qui s'est passé à Rabat ces derniers jours pour porter un jugement sur les événements. Toutefois, on ne peut s'empêcher de regretter que l'abdication de Moulai Hafid, annoncée et prévue depuis plusieurs mois, n'ait pas été mieux préparée.

Depuis que la nouvelle est connue, la presse française est à peu près unanime dans ses appréciations sur le départ de Moulai Hafid. Elle ne témoigne aucune tristesse de ce que nous soyons privés de la collaboration de ce prince. Mais plusieurs de nos confrères vont un peu loin dans leurs préventions ; ils prétendent interdire à l'ancien sultan le séjour de Tanger et réduire considérablement les avantages qui lui ont été promis. Or, de deux choses l'une : ou bien, par des agissements coupables postérieurs à la signature des arrangements de novembre 191 1 et de mars 1912, Moulai Hafid a violé le pacte conclu avec nous et nous ne sommes plus tenus à rien vis-à-vis de lui ; ou bien il est resté correct et nous devons lui tenir parole tant qu'il tiendra lui-même la sienne. Si l'on peut prouver le bien-fondé des soupçons que plusieurs personnes nourrissent contre Moulai Hafid, qu'on le fasse et qu'on en tire aussitôt les conséquences. Si onjie le fait point, qu'on respecte les engagements assumés, tout en prenant naturellement toutes les précautions

LIQUIDATION DE L AFFAIRE MAROCAINE 8l

pour que leur loyale exécution ne tourne point contre nous. Mais, en vertu d'articles formels, Moulai' Hafid a le droit, après son abdication, de résider au Maroc où il lui plaira ; aucune réserve n'est énoncée dans la correspondance échangée à ce sujet, au moins dans ce qui a été publié. Nous aurions donc mauvaise grâce à nous opposer en principe à l'installation de Moulai' Hafid à Tanger, alors qu'il est de notoritété publique qu'il y a acheté des terrains et pris toutes ses dispositions pour s'y établir. Il serait certainement moins gênant à Tanger, dans la zone internationalisée, que dans toute autre ville du Maroc. En outre, nous lui avons promis « une pension honorable ». Il convient donc que cette pension soit réellement honorable ; il serait indécent et maladroit de chicaner là-dessus. La prudence et l'honnêteté commandent au gouvernement français de se conduire avec une irréprochable loyauté.

AVÈNEMENT DE MOULAI YOUSSEF.

15 août 1912.

On connaît enfin de source officielle les événements de ces derniers jours à Rabat. L'abdication de Moulai Hafid a été remise le 1 2 août au général Lyautey et Moulai Youssef a été proclamé sultan le lendemain 13. Dans sa lettre d'abdication, Moulai Hafid désignait Moulai Youssef comme son successeur. Cette particularité, que ne signalaient point les radiogrammes parvenus hier à Paris, avait une grande importance. En effet, par cette désignation immédiate et directe, l'interrègne était évité et Moulai Gauvain. — T. IV 6

Youssef apparaissait de suite devant le Maroc comme un souverain légitime. Tout de suite, les autorités religieuses de Rabat ont pu proclamer le nouveau sultan suivant les rites consacrés. Comme Fez et Mérâkech, Rabat est une des capitales de l'empire et les sultans peuvent y être proclamés aussi bien que dans l'une ou l'autre des deux autres résidences impériales. Toutefois l'investiture de Moulaï Youssef ne sera complète que quand il aura été sacré à Fez, où se trouve le tombeau de Moulaï Idriss. Cette dernière formalité ne semble, d'ailleurs, devoir rencontrer aucune difficulté. Moulaï Youssef remplit déjà à Fez les fonctions de khalifa et l'on dit qu'il est bien Vu des oulémas. Le général Lyautey a dû prendre toutes les mesures utiles pour que le changement de règne s'opère, dans la capitale du nord, dans les conditions les plus favorables. Il est peu probable que la disparition de Moulaï Hafid de la sjène politique cause le moindre regret soit aux oulémas, soit aux tribus. Sans notre appui matériel, il y a longtemps qu'il serait rentré dans le néant.

Il faut se féliciter de ce qu'il n'ait pour successeur ni l'un de ses fils, ni Abd-el-Aziz. Celui-ci était vraiment trop compromis pour reprendre le pouvoir. Sa candidature était mise en avant par les mêmes hommes qui, depuis quatre ou cinq ans, ont saboté notre politique marocaine, par ceux qui avaient voulu incarner dans sa personne l'influence française et qui l'avaient précisément perdu en le montrant comme l'instrument des infidèles. La combinaison arrêtée avec Moulaï Hafid aux mois de novembre 191 1 et mars 191 2 s'inspirait du même esprit. A cette époque, l'établissement du protectorat français était devenu certain et le clan qui dirigeait alors les affaires marocaines se préoccupait d'administrer l'empire chérifien comme une préfecture, suivant les méthodes tunisiennes. Rien n'aurait

mieux servi ce dessein que l'avènement d'un enfant et l'installation d'une régence. En fait il n'y aurait pas eu de sultan : le pouvoir eût été souverainement exercé par le triumvirat Regnault, El Mokri, Ben Ghabrit. Le massacre d'avril 1912 donne une idée des résultats que nous aurait valus ce régime.

Nous comptons que le gouvernement français, instruit par l'expérience et conseillé par le général Lyautey, se décidera à considérer enfin le Maroc tel qu'il est, et non comme le voient derrière leurs lunettes les constructeurs de systèmes. Il doit tout d'abord éviter la faute de conférer au nouveau sultan un Ordre français. Abd-el-Aziz est tombé peu de temps après avoir reçu le grand cordon de la Légion-d'honneur ; la collation des palmes académiques et du Mérite agricole à Moulai Hafid a précédé de peu le massacre d'avril. Il est inouï qu'on se soit obstiné à coller une étiquette française sur le burnous du sultan. Nous devons au contraire nous garder avec le plus grand soin de désigner par des manifestations ou des signes extérieurs le détenteur de la « baraka » chérifienne à la méfiance des musulmans. De même, il serait fou d'organiser un voyage de Moulai Youssef à Paris. Nous savons bien qu'on avait projeté ce printemps de conduire Moulai Hafid en grand apparat dans la ville où se « trouve réuni tout ce qui est épars ailleurs », comme ce prince l'écrivait le 12 novembre dernier à M. de Selves ; mais cette entreprise carnavalesque rentrait dans le système dont nous subissons les conséquences néfastes. Il faut au Maroc d'aujourd'hui un sultan sérieux, et non un souverain de boulevard. Rien ne déconsidérerait plus Moulai Youssef aux yeux des tribus et des oulémas qu'un voyage en France. La situation est trop grave et malheureusement destinée à rester grave trop longtemps pour que nous commettions de pareilles légèretés .

Afin de parer à toute éventualité, le Jules-Ferry part aujourd'hui pour les ports marocains, et un autre bateau de guerre, probablement le Jurien-de-la-Gravière, le suivra demain ou après-demain. A l'heure actuelle, toutefois, rien ne fait prévoir des complications et l'on peut espérer que la transmission du pouvoir chérifien s'effectuera sans véritables troubles au Maroc, de même que les puissances signataires de l'Acte d'Algésiras en prendront acte sans observations.

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