‹ L'Europe au jour le jour (volume 4)Chapitre 25 sur 110 · LA SITUATION A MERAKECH. — APPREHENSIONS DE MASSACRES · texte numérisé non relu

LA SITUATION A MERAKECH. — APPREHENSIONS DE MASSACRES

24 août 1912.

Contrairement à ce que l'on croyait, le personnel du consulat de France ainsi que les officiers et sous-officiers français en mission à Mérâkech n'ont pas pu quitter la capitale du sud. Partis le 15 pour la côte, conformément aux instructions reçues, ils sont rentrés le soir même dans la ville, sans doute parce que le chemin leur était coupé. Il est regrettable qu'ils n'aient pas quitté Mérâkech en même temps que les autres Européens aujourd'hui en sûreté. Ils ne semblent, il est vrai, courir aucun danger sérieux, car ils sont avec armes et munitions dans la kasbah du caïd, qui est un ouvrage fortifié, capable de tenir longtemps contre des gens sans artillerie, et, d'autre part, il y a lieu de croire que Moulaï-el-Hiba ne songe nullement à massacrer les Européens qui viendraient à tomber entre ses mains. Toutefois, il suffit qu'il y ait un risque de ce côté pour que l'opinion publique s'émeuve en France et que

les chefs des troupes expéditionnaires au Maroc soient tentés de se porter au secours de leurs camarades sans se préoccuper d'autres considérations. Or, rien ne serait plus inopportun en ce moment qu'une marche sur Mérâkech. Les troupes dont dispose le colonel Mangin dans la région de Mechra-ben-Abbou se montent tout au plus à 4.000 com battants au total et l'on ne voit guère de quels renforts elles pourraient être accrues avant longtemps. Une colonne de 4.000 hommes serait-elle en état de franchir sans accident les cent-vingt kilomètres qui séparent Mechra-ben- Abbou de Mérâkech, de chasser El-Hiba de la ville et de s'y maintenir jusqu'au moment où elle pourrait reprendre le chemin de la côte sans danger pour notre prestige ? Personne ne le soutiendra. Pour que l'opération réussît, c'està-dire pour qu'elle s'accomplît dans des conditions propres à rehausser notre autorité au lieu de la diminuer, il faudrait que la colonne expéditionnaire eût ses communications assurées et fût soutenue en arrière par des troupes au moins égales en nombre. De plus, l'évacuation de Mérâkech après une courte occupation ressemblerait fort à une retraite. Dans cette circonstance comme dans les précédentes, nous persistons à prétendre qu'on ne doit occuper militairement au Maroc que les points où l'on est résolu à se maintenir. Par les difficultés que nous rencontrons autour de Fez et sur nos lignes de communication entre Rabat et Fez, où nous avons plusieurs dizaines de mille hommes, on juge de ce qu'il nous faudrait de troupes pour asseoir notre protectorat dans la région de Mérâkech.

Cette opinion paraît généralement partagée dans la presse parisienne. Mais plusieurs de nos confrères font suivre leur opinion de réserves troublantes. Ils prévoient déjà un massacre dans la capitale du sud et la nécessité absolue en ce cas de prendre la ville; le Maroc, disent-ils,

est le pays des surprises où l'on ne fait pas toujours ce qu'on veut et où l'on est souvent contraint de faire ce qu'on ne voulait pas. Le Maroc n'est un pays de surprises que pour les personnes qui se laissent surprendre. Depuis quatre ans, il ne s'y est rien passé qu'un bon observateur ordinaire n'ait pu prévoir. L'expédition de Fez ellemême ne s'est imposée à un certain moment que parce que de puissantes influences au Maroc et en France agissaient méthodiquement dans le sens de l'expédition ; on avait délibérément laissé s'accomplir une série d'actes qui devaient fatalement engendrer la situation critique en face de laquelle on s'est finalement trouvé. Il en serait de même à Mérâkech ou ailleurs si le gouvernement d'aujourd'hui prenait pour modèle celui de MM. Monis, Berteaux et Caillaux. Heureusement, M. Poincaré comprend autrement ses responsabilités et ses devoirs. En fait, nous ne serons entraînés que là où nous nous laisserons entraîner. Dès lors que personne n'ose proposer de distraire de la défense métropolitaine les cinquante mille hommes supplémentaires qu'il serait nécessaire d'envoyer au Maroc et d'y conserver plusieurs années — soit cent mille hommes au total, comme l'ont toujours dit les personnes qui connaissent bien le Maroc, — il faut adapter notre politique marocaine aux moyens dont nous disposons. D'ici plusieurs années ces moyens ne varieront pas sensiblement. Les troupes noires ne formeront un appoint appréciable qu'après avoir reçu une solide préparation militaire, faute de quoi elles seraient plus encombrantes qu'utiles.

L'opinion française doit se résigner à voir cette pénible situation telle qu'elle est, et non comme la dépeignaient l'an dernier les hommes qui se vantaient de « donner » le Maroc à la France. Ce cadeau, qui ne leur coûtait rien, nous coûte déjà très cher et nous coûtera encore beaucoup

de sang et d'argent. Faisons au moins en sorte qu'il ne compromette pas notre propre indépendance. D'ailleurs, rien ne prouve que la méthode d'occupation lente et progressive, de la côte et de la Moulouya vers le centre, ne doive pas donner des résultats aussi prompts que le système des expéditions. En réalité, des résultats pratiques seront obtenus ainsi plus rapidement et seront incomparablement mieux assurés.

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