‹ L'Europe au jour le jour (volume 4)Chapitre 26 sur 110 · LES REBELLES MAITRES DE MERAKECH · texte numérisé non relu

LES REBELLES MAITRES DE MERAKECH

26 août 1912.

Les nouvelles du Maroc sont mauvaises. Tandis que dans le nord le colonel Pein éprouve des mécomptes dans sa poursuite des troupes du rogui, au sud la situation est gravement compromise. Moulaï-el-Hiba, le fils de notre vieil ennemi Ma-el-Aïnin, est entré à Mérâkech, où il a été proclamé sultan ; il est maître de toute la région. Le consul et le vice-consul de France à Mérâkech, les deux officiers et les cinq autres Fiançais qui avaient trouvé asile dans une maison fortifiée appartenant au frère du Glaoui ont été livrés par le Glaoui qui s'est rallié à Moulaï-el- Hiba. Cette défection est une nouvelle preuve du peu de confiance que méritent les assurances de dévouement des grands chefs marocains. Elle montre à quel point il est imprudent de se solidariser avec ces gens et de vouloir les soutenir à tout prix contre leurs rivaux quand ils ne sont pas. en état de se défendre eux-mêmes. Fidèles dans la bonne fortune, ils trahissent dans la. mauvaise. Ils exploitent notre appui plutôt qu'il ne nous aident. Comme il

eût été plus adroit de laisser tous ces caïds se déchirer entre eux! Il serait venu un moment où notre présence eût été désirée et où, devant l'exemple de la prospérité des territoires, comme la Chaouïa, soumis à notre autorité directe, notre protectorat eût été spontanément accepté.

L'entrée de Hiba à Mérâkech aurait une importance toute relative si la vie de nos neuf compatriotes prisonniers n'était point en danger. Le gouvernement, il est vrai, n'avait pas encore reçu ce matin la nouvelle de la trahison du Glaoui. Malheureusement toutes les dépêches privées concordent à ce sujet et, à moins de supposer d'étranges erreurs, doivent être tenues pour vraies. Hiba aurait promis, dit-on, de faire reconduire les prisonniers sains et saufs à la côte. Mais que vaut cette promesse, si elle a été donnée ? Le sultan dissident ne préfèrera-t-il pas garder des otages ? En cas de tumulte ou de combat, les prisonniers ne seront-ils point exposés à des accès de sauvagerie de la part de la foule ou des « hommes bleus » de Hiba ? On ne peut qu'exprimer de nouveau le regret que le personnel du consulat et les instructeurs du tabor local n'aient pas accompagné les autres Européens quand ceux-ci ont gagné la côte. Il est fâcheux que M. Maigret et nos huit autres compatriotes n'aient pas reçu l'ordre formel de revenir quand il en était encore temps. Ils ont peut-être mis leur amour-propre professionnel à rester, alors que l'intérêt général exigeait leur prompt retour. Quand ils se sont enfin décidés à partir, la voie n'était plus libre.

Il y a peu de jours encore, on pouvait se demander s'il convenait ou non de lancer une colonne sur Mérâkech. A de certains indices, on a pu croire que, malgré le caractère hasardeux de l'entreprise, le colonel Mangin et le général Lyautey nourrissaient ce dessein. La concentration de troupes prêtes à marcher avec plusieurs jours de vivres et

la liberté de mouvement officiellement laissée au colonel Mangin permettaient de supposer qu'un raid se préparait. Nous avons dit alors ce que nous pensions de ce projet. Que fût devenue, sans communications assurées, à 120 kilomètres de sa base d'opérations, sans espoir de renforts, une petite troupe de quatre mille hommes arrivant fatigués, avec des munitions limitées, devant une grande ville gardée par les troupes de Hiba comptant plusieurs milliers d'hommes bien armés ? Aujourd'hui, la question ne se pose plus. Ce sont les troupes de Hiba qui s'approchent pour livrer bataille. Réjouissons-nous de cette hardiesse. Si les gens de Hiba affrontent nos soldats dans les positions que le général Lyautey ou le colonel Mangin aura su choisir, il y a lieu d'espérer qu'ils recevront une sérieuse leçon de nature à les décourager pour longtemps. Le passage de colonnes à travers un pays rebelle ou insoumis, dont la population se dérobe, laisse peu de traces durables — sauf des ruines ; à peine sont-elles passées que l'ancien état de choses se rétablit. Au contraire, une défaite après une vraie bataille laisse des souvenirs ineffaçables. Dans les circonstances actuelles, une vraie bataille est l'événement le plus heureux que nous puissions désirer (*).

Il serait temps qu'un succès digne de ce nom rétablît nos affaires au Maroc. En Orient, tout se complique de plus en plus et nos embarras dans l'empire chérifien réjouissent nos bons amis d'outre-Rfiin. La presse allemande ne tient plus maintenant le même langage qu'au cours des négociations de l'an dernier. Elle ne prétend plus, comme M. de Kiderlen-Waechter au mois de juillet 191 1, que la

(x) La bataille eut lieu le 6 septembre à Sidi-Bon-Othman, halte dos sultans sur la route de Mérâkech. Les troupes de Hiba furent complètement défaites par la colonne commandée par le colonel Mangin 'jui fit le lendemain son entrée à Mérâkech.

question du Maroc est une Machtfrage et que notre installation dans l'empire chérifien nous procure un accroissement de puissance pour lequel l'Allemagne avait droit à un dédommagement. Elle en vient peu à peu à reconnaître ouvertement ce qu'on a toujours dit ici, à savoir que pendant de très longues années notre établissement précipité au Maroc affaiblira notre position en Europe. La semaine dernière, la Gazette de la Croix en a fait l'aveu en ces termes :

Il y a en ce moment dans l'empire chérifien 50.000 hommes. La moitié des troupes nécessaires ont été prises à l'Algérie et à la Tunisie. Ces deux pays étant dégarnis, c'est l'influence française dans tout le Moghreb qui se trouve compromise en cas de guerre sainte. On a eu beau doubler l'effectif du corps expéditionnaire marocain dans le délai d'une année, il faut de toute nécessité lui envoyer d'autres renforts ; c'est l'avis unanime de l'opinion publique aussi bien que des gens de métier. Plus on a recours aux troupes indigènes, comme du temps de la décadence romaine, plus on se verra dans l'obligation de leur adjoindre des « troupes de surveillance » pour étouffer toute révolte. Sous son apparente faiblesse, le Maroc offre une énorme puissance de résistance. C'est une marqueterie de tribus indépendantes qu'il faudra conquérir une à une dans leurs nids d'aigle. Les Français seront obligés de recourir à la méthode longue, pénible et coûteuse des « petits paquets ». Chaque poste conquis devra être occupé d'une manière stable et définitive. C'est ainsi que la route de Fez à la côte, inutilisable pendant l'hiver, est conquise chaque année par les troupes françaises et retombe ensuite avec la même régularité aux mains de l'ennemi.

Le problème de la colonisation qui se pose après celui de l'occupation n'est pas moins compliqué...

Le Maroc est pour l'Allemagne la meilleure protection à la frontière des Vosges, en même temps que le meilleur gage de paix pour l'Europe. Si la France veut conserver le Moghreb, il faut qu'elle renonce définitivement à la revanche. Même si la France abandonne l'idole adorée depuis 1870, l'empire chérifien restera une épine sous sa cuirasse. Toute l'entreprise marocaine se présente de plus en plus distinctement comme une entreprise pratiquée avec des moyens insuffisants, non par manque d'habileté, de coup d'œil et de talents d'organisation, mais parce que deux forces fondamentales et indispensables font défaut : une puissance militaire reposant sur elle-même et non sur des recrues étrangères, et une aptitude nationale à émigrer et à s'enraciner dans un nouveau pays.

Les expressions ne sont ni aimables ni toujours justes. Au fond, ces appréciations ne correspondent que trop à la realité. Pour être fructueuse sans devenir une source de périls, l'entreprise marocaine eût dû être menée avec patience, esprit de suite, sang-froid, par des ministres ne recherchant pas les succès personnels. On sait assez que l'on a suivi la méthode précisément contraire.

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