‹ L'Europe au jour le jour (volume 4)Chapitre 27 sur 110 · SIGNATURE DU TRAITE FRANCO-ESPAGNOL SUR LE MAROC · texte numérisé non relu

SIGNATURE DU TRAITE FRANCO-ESPAGNOL SUR LE MAROC

16 novembre 1912.

Après de très longues négociations extrêmement ardues, le traité franco-espagnol relatif au Maroc a été enfin paraphé avant-hier par MM. GeofTray et Garcia Priéto. Depuis longtemps, on possédait la certitude que notre différend marocain avec l'Espagne serait réglé à l'amiable. Néanmoins, on ressent un véritable soulagement à la nouvelle que l'accord est maintenant conclu. Les questions litigieuses étaient si embrouillées que plusieurs d'entre elles semblaient presque insolubles l'an dernier. De plus, l'extraordinaire désinvolture de M. Caillaux, quand il était au pouvoir, avait laissé à Madrid et dans toute l'opinion espagnole de si fâcheux souvenirs que la diplomatie loyale de M. Poincaré eut pendant des mois à souffrir des suites des incartades de son prédécesseur. Le texte du traité ne sera publié que dans quelques jours, mais il est déjà connu dans toutes ses parties essentielles. On sait que l'ensemble constitue une transaction fort honorable pour les deux pays et que la France, tout en n'obtenant pas tous les dédommage-

ments qu'elle désirait pour les sacrifices consentis par elle à l'Allemagne au Congo, a réussi à améliorer sensiblement les conditions stipulées dans les conventions secrètes franco-espagnoles du 3 octobre 1904 et du Ier septembre 1905. Aussi, quels que puissent être les regrets des coloniaux de chaque côté des Pyrénées, quelles que soient les doléances apportées à la tribune des deux Parlements, le traité qui vient d'être paraphé devra-t-il être ratifié sans hésitation.

On se rappelle dans quel état de surexcitation était jetée l'opinion des deux pays quand les négociations s'ouvrirent. L'occupation de Larache et d'El-Ksar par les troupes espagnoles après l'occupation de Fez par les troupes françaises, trois semaines avant l'envoi du Panther devant Agadir, avait provoqué en France une émotion d'autant plus considérable que le gouvernement, qui savait pourtant bien que le Gharb rentrait dans la zone espagnole fixée dans la convention secrète de 1904, ne faisait rien pour la calmer. Les ministères Monis et Caillaux entretinrent le public français dans l'erreur jusqu'à la dernière extrémité. Il sembla même un instant, au cours de la crise francoallemande, que l'on s'attachait place Beauvau à détourne.'l'irritation nationale sur Madrid et que la grande pensée du règne était de s'arranger à tout prix avec Berlin pour se retourner ensuite contre l'Espagne sous l'œil bienveillant de l'Allemagne. Il ne servirait de rien de cacher ces calculs. On en était parfaitement informé à Madrid, et c'est précisément cela qui rendit si pénible la marche des négociations engagées après la ratification de la convention franco-allemande du 4 novembre. C'est aussi l'obstination du Cabinet Caillaux à tenir le Cabinet de Madrid absolument à l'écart des conversations entre Paris et Berlin qui empêcha de prévoir dans la convention du 4 novembre les dispositions

indispensables au règlement amiable des difficultés francoespagnoles.

Nous ne reviendrons pas sur les controverses passionnées de cette époque. On constatera seulement que le système qui a définitivement prévalu et dont l'application se retrouve dans les divers articles de la nouvelle convention est celui qui a été exposé k:i aussitôt après la conclusion de la partie marocaine de l'accord franco-allemand, c'est-àdire dès la fin du mois d'octobre dernier. Nous exprimions alors le vœu « que l'Espagne nous abandonne ses droits éventuels sur une fraction de la zone où elle a des intérêts secondaires », c'est-à-dire sur sa face atlantique, et nous excluions de cette cession la face méditerranéenne et le Gharb, contrairement aux réclamations véhémentes de nos Africains. En effet, l'essence même de nos arrangements antérieurs formels avec l'Espagne et avec l'Angleterre était l'attribution des- côtes méditerranéennes du Maroc et du Gharb à l'Espagne. Pour arracher ces territoires à leur possesseur désigné, il eût fallu rompre avec ces deux puissances, et peut-être cette perspective n'était-elle pas sans plaire aux partisans d'un arrangement général francoallemand.

Heureusement, le principat Caillaux s'effondra au commencement de janvier dans le discrédit universel, et M. Poincaré prit la direction de la politique française. Ce ne fut pas le moindre mérite du nouveau président du Conseil que de reconnaître immédiatement l'intérêt capital pour la France de rétablir une parfaite confiance avec l'Espagne. Au milieu des préoccupations de toute sorte qui l'assiégeaient alors, il s'employa de toutes ses forces à rendre à nos relations avec Madrid le caractère qu'elles n'auraient jamais dû perdre. Il trouva en M. Geoffray un collaborateur inspiré de la même pensée, d'une loyauté

égale et d'une habileté consommée. Le roi Alphonse XIII, M. Canaléjas et M. Garcia Priéto rendirent promptement justice à la sincérité des intentions du gouvernement français et, dès lors, les négociations suivirent un cours à peu près paisible. Si, à de certains instants, elles furent suspendues, c'est que les difficultés à vaincre pour trouver des solutions pratiques étaient presque insurmontables. Grâce à une bonne volonté commune, elles ont enfin été surmontées. Nous nous en réjouissons pour les deux pays, libres désormais de poursuivre amicalement au Maroc et ailleurs, une politique d'entière confiance. La justice et la reconnaissance commandent aussi d'en féliciter hautement M. Poincaré et M. Geoffrav.

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