LE SÉNAT
30 mars 1913.
Le Sénat a voté hier, après une courte discussion, le projet de loi, déjà adopté par la Chambre des députés, portant approbation de la convention conclue à Madrid le 27 novembre 191 2, entre la France et l'Espagne, en vue de préciser la situation respective des deux pays à l'égard de l'empire chérifien. L'approbation du Sénat ne faisait point Gauvain. — T. IV. 7
de doute, mais elle ne pouvait tarder plus longtemps. On commençait à s'étonner en Espagne que cette convention, approuvée par les Cortès depuis plusieurs mois, ne le fût pas encore en France. Il eût été inexcusable que le Parlement français partît en vacances sans avoir réglé définitivement cette affaire. La négligence parlementaire a des limites qu'on ne saurait dépasser sans compromettre les relations internationales. M. Stéphen Pichon, qui était le rapporteur désigné du projet de loi en question au moment où le Cabinet Briand est tombé, n'a pas voulu que cette inconvenance fût commise. Il a veillé, comme d'ailleurs le voulait aussi M. Jonnart, à ce que le Sénat se prononçât avant de s'ajourner au 6 mai. En lisant le compte rendu de la séance, les Espagnols reconnaîtront que, si le Parlement français, absorbé par de misérables questions intérieures, s'est montré négligent en la matière, il restait du moins animé des intentions les plus amicales envers l'Espagne.
Aucune objection sérieuse n'a été formulée contre la convention dont tout le monde sait qu'elle est une transaction nécessaire sur une série de points des plus délicats. M. Flaissières a demandé l'assurance « que, grâce à la convention, sans que cette convention s'y oppose, il puisse être, demain, institué des cours de libre -pensée, des cours d'athéisme » dans la zone française au Maroc. Voilà comment ce sénateur socialiste comprend le contrôle parlementaire sur la conclusion des traités et la mission française dans l'empire chérifien. M. Méline a été plus sérieux. Il s'est inquiété des restrictions à notre liberté économique, de la nécessité de nous concerter avec l'Espagne pour modifier les droits de douane et de la dualité administrative dans la perception de ces droits. Aussi bien que M. Méline, M. Pichon connaît les inconvénients des clauses de la convention relatives à ces différents sujets.
Mais il ne dépendait point de nous de les rendre meilleures. Comme l'a dit le ministre des affaires étrangères, la plupart des articles de la convention ne sont que la mise au point, et comme la reproduction de clauses figurant dans des arrangements antérieurs : accord franco -anglais du 8 avril 1904, accord franco-espagnol du 3 octobre 1904, Acte d'Algésiras, traité franco-allemand du 4 novembre 191 1. En conséquence, toute récrimination au sujet de servitudes préexistantes est superflue. Il s'agit aujourd'hui de tirer le meilleur parti possible du Maroc tel qu'il existe, et non de gémir sur ce qu'il aurait pu être. Du reste, si ces servitudes sont destinées à entraver longtemps l'exercice normal de notre protectorat, les plus fougueux partisans de la politique marocaine doivent s'en prendre surtout à eux-mêmes. C'est leur précipitation inopportune qui a tout gâté. Nous payons cher et nous payerons très cher encore la gloire de voir nos colonnes sillonner en tous sens le bled marocain. Aussi nous plaisons-nous à croire que notre gouvernement, prémuni désormais contre tout empiétement extérieur au Maroc, saura réfréner avec l'énergie nécessaire les velléités des emballés qui méditent et préparent sournoisement l'expédition de Taza.
Au sujet de l'Espagne, les orateurs ont été unanimes hier. M. de Selves, qui avait succédé à M. Pichon comme rapporteur, a demandé au Sénat de voter la convention « avec cette signification particulière, au lendemain des fêtes de Madrid, qu'elle constitué une œuvre qui resserre, qui développe les liens d'amitié que nous avons et que nous tenons à avoir avec la noble nation espagnole ». A la Chambre des députés M. Jonnart avait tenu un langage analogue. Son successeur n'a pas manqué de parler dans le même sens, avec toute l'autorité que lui donnent les cinq années qu'il a déjà passées au quai d'Orsay et ses sympa-
thies bien connues pour nos voisins d'outre-Pyrénées. M. Pichon a insisté très justement sur la solidarité de l'œuvre de la France et de l'Espagne au Maroc, et sur la nécessité pour les deux gouvernements et les deux peuples de collaborer en intime union à une politique « destinée à garantir sur la terre d'Afrique la sécurité, le bien-être et la prospérité d'un empire à l'avenir duquel ils sont désormais également intéressés ». La politique d'amicale et loyale collaboration avec l'Espagne a toujours été la nôtre. Hier, le Sénat en a salué l'expression avec de chaleureux applaudissements. Nous comptons qu'il n'y sera plus porté d'atteinte.
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LE ROI DE BULGARIE A VIENNE ET A BERLIN. — LE ROI DE MONTENEGRO A VIENNE.
io juin 1912.
LA visite du roi de Bulgarie à Vienne et à Berlin et celle du roi de Monténégro à Vienne provoquent de rares commentaires dans la presse austro-allemande. En elles-mêmes, ces démarches sont parfaitement normales. Elles ne présentent d'intérêt particulier qu'en raison de la répercussion de la guerre italo -turque dans les États balkaniques. On se demande toujours si ces jeunes royaumes ne céderont pas à un certain moment à la tentation de profiter des embarras de la Turquie pour essayer de réaliser leurs grandes ambitions. De leur côté, les souverains de ces nations en formation sont anxieux de savoir ce que feraient les grandes puissances s'ils prenaient une initiative. Des deux côtés on s'observe avec une égale attention. L'affaire tripolitaine a jeté l'Europe dans un tel désarroi que tout le monde se tient sur le qui-vive.
Les toasts prononcés à Vienne et à Berlin ne jettent pas de nouvelle lumière sur la situation. En dehors des compli-
ments d'usage et des allusions de rigueur, ils ne contiennent aucun passage saillant. Le seul fait remarquable, c'est que François-Joseph Ier et Guillaume II ont insisté sur la consolidation de la paix dont la politique de leurs illustres hôtes leur semblait une précieuse garantie, et que le roi de Monténégro a répondu que le maintien de la paix était le but suprême de ses préoccupations, tandis que le tsar de Bulgarie a cru devoir observer publiquement le silence à ce sujet. Mais on aurait tort de tirer de cette différence de langage des conclusions sur la différence des intentions des deux princes récemment élevés au rang de monarque. Le silence de Ferdinand Ier sur la paix ne signifie nullement que la Bulgarie se dispose à entrer en campagne, et les assurances pacifiques de Nicolas Ier sont une faible garantie de son désintéressement.
La politique de la Bulgarie est dirigée en ce moment par les hommes les plus modérés, par des partisans d'un accord avec la Turquie, par des amis de la Russie. Sous ce rapport, elle constitue donc pour l'instant un élément de tranquillité. Toutefois, le pouvoir peut passer en d'autres mains plus nerveuses et tel événement peut survenir qui accroîtrait singulièrement la force de propagande des Macédoniens. En dernier ressort, ce sera Ferdinand Ier qui décidera. Au moment de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, il s'est déjà montré capable de contenir les ardeurs populaires et il n'est pas douteux qu'il exercerait la même influence modératrice dans une circonstance analogue. Seulement, s'il venait à croire que la hardiesse lui serait profitable, il est peu vraisemblable qu'il persistât dans la réserve. Et aux yeux de ce prince aussi circonspect qu'avisé, la hardiesse ne sera justifiée que s'il sait pouvoir compter sur les encouragements plus ou moins directs d'une grande puissance. La question bulgare se confond donc avec celle
de savoir si les grandes puissances sont d'accord pour inviter les Etats balkaniques à garder une attitude franchement pacifique. A cet égard, la volonté des puissances occidentales est manifeste et dépourvue de toute arrièrepensée. Le tsar Nicolas II partage certainement leur manière de voir qu'il a affirmée à plusieurs reprises. Restent les puissances de l'Europe centrale, alliées de l'Italie. Les toasts prononcés ces jours derniers à Vienne et à Berlin sont incontestablement une invitation à la paix. Quelles que puissent être les pensées de derrière la tête de certains, il paraît donc établi que la Bulgarie ne reçoit en ce moment aucun encouragement de personne à prendre une initiative inquiétante.
Ce qui est vrai de la Bulgarie l'est encore davantage du Monténégro. Par elle-même, la Tchernagore est beaucoup trop faible pour oser se lancer dans une aventure sans être sûre de l'appui matériel d'un tiers. Sans être trop optimiste, on peut donc espérer que la paix balkanique ne sera point troublée s'il ne survient point d'événement grave en Turquie. A ce point de vue, la sagesse du gouvernement ottoman jouera un grand rôle. L'agression dont elle a été l'objet a jeté la Turquie dans une situation si critique que les hommes chargés de la diriger doivent redoubler d'attention et de ménagements pour tous les intérêts en jeu. Au cours de la dernière campagne électorale, l'arbitraire du comité Union et Progrès a non seulement dépassé la mesure de ce qu'on peut se permettre à l'égard d'adversaires politiques ; il a compromis même l'unitéfdans le parti vainqueur qui, assuré de la quasi unanimité dans le Parlement, commence à se diviser contre lui-même. En outre, les nationalités non musulmanes ont été exaspérées. Il dépend beaucoup du Cabinet de Constantinople d'augmenter ses moyens de résistance dans le conflit actuel et les chances
du maintien de la paix dans les Balkans en donnant de bonne foi, sans aucune arrière-pensée, la justice et l'égalité de traitement à tous les Ottomans sans distinction. C'est sur ce programme qu'a été faite la révolution de 1908. C'est l'accomplissement sérieux de ce programme qui peut permettre à la Turquie de sortir à son honneur des difficultés actuelles.