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ENTREVUE DE GUILLAUME II ET DE NICOLAS II A PORT-BALTIQUE

4 juillet 1912.

L'empereur Guillaume rend aujourd'hui visite au tsar Nicolas à Port-Baltique. Nicolas II est accompagné de son président du Conseil, de son ministre des affaires étrangères de son ministre de la guerre, de la tsarine et de plusieurs de ses filles. Guillaume II n'a pris avec lui que son chancelier ; un de ses fils, le prince Adalbert, se trouve à bord du Moltke, qui rejoindra le Hohenzollem dans les eaux russes. L'entrevue de Port-Baltique a ainsi un caractère à la fois politique et familial. Mais, quels que soient les projets que puisse faire naître la rencontre d'un fils de

l'empereur allemand avec les jeunes grandes-duchesses, il est certain que la politique aura plus de part que les relations de famille dans les entretiens des deux souverains. Trop de questions sont en ce moment soulevées en Europe pour qu'elles ne soient pas l'objet des conversations de Port-Baltique. Mais on aurait tort, croyons-nous, de voir dans l'entrevue d'aujourd'hui un des événements marquants de l'époque. Sans être dans le secret de ce qui s'y dira, on peut assurer qu'il ne s'y défera rien de ce qui existe et qu'il ne s'y conclura rien de nouveau.

Les relations de la Russie et de l'Allemagne reposent sur d'anciennes bases que les événements récents n'ont point ébranlées. La portée des pactes de la Triple- Alliance et de la Triple-Entente est également connue ; aucun des gouvernements intéressés ne songe à ruiner ces systèmes... Mais l'empereur allemand est un grand tentateur et il peut essayer de nouveau de faire dévier la politique russe vers l'Extrême-Orient. Les révolutions de Perse et de Chine, les perspectives qu'elles ouvrent aux esprits ambitieux ou aventureux, apparaissent aux rivaux européens de la Russie comme d'excellents arguments pour engager ce pays à profiter de l'occasion qui s'offre. Nul doute que Guillaume II ne soit très sincèrement disposé à [garantir à la Russie la sécurité de ses frontières de l'Ouest dans le cas où elle se déciderait à hâter en Asie la réalisation de ses ambitions présumées. Il tiendrait certainement parole % comme lors de la guerre de Mandchourie ; mais les Russes connaissent maintenant par expérience le prix de cette politique et savent où elle aboutit. Encore une fois, la prétendue occasion serait la fausse occasion.

Lors de l'entrevue des deux empereurs qui précéda la guerre russo-japonaise, Guillaume II avait arboré le signal : « L'amiral de l'Atlantique salue l'amiral du Pacifique. »

Peu de temps après, la flotte russe était détruite dans le Pacifique où domine maintenant la flotte japonaise. Encore aujourd'hui pourtant, c'est le Pacifique que la presse allemande propose à la flotte russe comme champ naturel d'action. Évidemment inquiète de l'éventualité de la reconstitution prévue d'une puissante flotte russe dans la Baltique, elle engage le Cabinet de Pétersbourg à négliger cette mer fermée pour concentrer tous ses efforts maritimes dans le vaste océan qui baigne les côtes de la Sibérie orientale. C'est et ce sera longtemps encore la même tactique. L'Allemagne proteste, en toute bonne foi, de ses intentions bienveillantes envers la Russie et l'incite à se développer hors d'Europe. De même qu'elle a voulu faire de l 'Autriche- Hongrie une puissance orientale, elle tend à faire de la Russie une puissance extrême-orientale. Elle ne trouverait plus alors que la France en face d'elle sur le continent et il est inutile d'ajouter qu'elle serait enchantée de nous voir occupés au Maroc. Que deviendrait alors l'équilibre, seul garant de la paix ? Il n'est que trop probable que, ses rivales une fois immobilisées en Europe par des entreprises exotiques, l'Allemagne réglerait à son avantage les dernières grandes questions européennes.

Parmi celles-ci, la plus importante est la question turque. Dans l'état actuel des choses, l'Allemagne n'a aucun intérêt à la soulever. La situation diplomatique ne lui permet ni de donner le champ libre à l'Italie dans l'empire ottoman, ni de prêter un appui efficace à la Turquie. Elle n'est pas encore en mesure de bénéficier d'un bouleversement. Pour que celui-ci lui fût profitable, il faudrait qu'elle eût des associés européens disposant de forces de terre et de mer suffisantes. Or, on ne voit guère quelle autre puissance irait se jeter dans une aventure de cette envergure. On a dernièrement attribué bien à tort à la Russie des intentions

agressives contre la Turquie. Il est possible que le vieil esprit de croisade ait été réveillé dans quelques imaginations par l'affaire tripolitaine et que des cerveaux échauffés aient conçu de vastes projets. Mais, en Russie, le gouvernement n'a pas un seul instant médité des bouleversements et ses efforts ont constamment tendu à rétablir la paix. Plus que jamais, le maintien de l'équilibre oriental est nécessaire au maintien de l'équilibre européen. Si Guillaume II et Nicolas II s'entretiennent de la guerre italo-turque, ce sera pour examiner les moyens d'y mettre un terme, et non pour étendre le conflit. Tout récemment, l'ambassadeur d'Italie à Berlin a fait une démarche qui se rattache certainement à cet ordre d'idées.

En dehors des grandes questions à l'ordre du jour, les deux souverains réunis à Port-Baltique auront de nombreux sujets de conversation tirés des intérêts particuliers de leurs pays dans de nombreuses affaires. L'absence de M. de Kiderlen-Waechter de cette réunion comporte déjà une signification. D'autre part, la longue audience accordée récemment par le tsar à M. Georges Louis et les entretiens pleins de confiance de notre ambassadeur avec MM. Kokovtzof et Sazonof prouvent qu'aucune des solutions qui pourraient être envisagées à Port-Baltique ne heurtera les intérêts français. Nous sommes assurés d'être fidèlement tenus au courant de ce qui se passera. Comme aucun toast ne doit être prononcé, aucune parole solennelle n'indiquera au public le sens que les deux souverains désirent donner à leur entrevue. Mais des communiqués officieux ne tarderont pas à être publiés. Il ne nous paraît pas douteux qu'ils contiendront des affirmations rassurantes.

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