DEMISSION DU CABINET SAÏD PACHA
18 juillet 1912.
La nouvelle de la démission du Cabinet Saïd Pacha n'a pas dû surprendre les personnes qui suivaient avec quelque attention les événements de Turquie. Le départ de Mahmoud Chevket Pacha du ministère de la guerre était un indice certain de l'impossibilité de vivre dans laquelle se débattait le Cabinet. En effet, le ministre de la guerre était le personnage de beaucoup le plus influent du gouvernement ; c'est son prestige personnel qui soutenait les jeunes ministres représentant le comité Union et Progrès ; c'est son autorité qui maintenait la cohésion entre les éléments civils et militaires arrivés au pouvoir. Dès lors qu'il était reconnu que Mahmoud Chevket ne pouvait plus se maintenir lui-même sans compromettre le régime, les person-
nages accessoires devaient disparaître après lui. En fait, la nouvelle de sa démission ne satisfit nullement les mécontents qui réclamèrent avec insistance le renvoi de Djavid Bey et de Talaat Bey, en qui ils voyaient des chefs de clans au lieu de chefs d'un parti constitutionnel.
La cause immédiate du mouvement au développement duquel nous assistons est l'affaire albanaise. Avec une imprudence et une incohérence que nous avons maintes fois signalées, on a provoqué la plus vive et la plus légitime irritation dans cette partie de l'empire habituée à une demiindépendance séculaire. On a failli à toutes les promesses de juillet 1908 ; on a prétendu introduire par la force des réformes hâtives, contraires aux traditions les plus solidement établies ; on a imposé un alphabet dont les Albanais ne voulaient point ; on s'est mis à changer à la fois les mœurs, la langue, l'administration et les impôts. Par manie d'unité administrative dans un pays où l'administration centrale n'avait jamais pénétré, on a exaspéré les populations. Le comité Union et Progrès s'imaginait que les Albanais étaient les victimes de leurs chefs locaux qui les exploitaient et qu'ils accueilleraient les réformateurs à l'occodentale comme des libérateurs. Il s'est lourdement trompé. Il n'a pas voulu reconnaître son erreur et a envoyé des troupes pour rétablir l'ordre et installer une nouvelle organisation. Les troupes se sont heurtées à une sérieuse résistance, ont perdu le sang -froid, se sont conduites comme en pays ennemi et ont commis des actes extrêmement regrettables. Avec le temps, le mal est allé en empirant. L'Albanie s'est de plus en plus détachée du gouvernement et l'armée a fini par douter de la légitimité de son œuvre de répression. Dans les derniers temps, il était avéré que la plupart des soldats envoyés en Albanie étaient décidés à ne pas tirer sur « leurs frères ». Sous ce rapport, beaucoup
d'officiers partageaient les sentiments des soldats. C'est la connaissance de cet état d'esprit révélé publiquement qui a contraint Mahmoud Chevket à la retraite. On ne s'explique pas comment ce ministre s'est entêté jusqu'à la fin à vouloir réduire l'Albanie par les armes. Militaire, peutêtre croyait-il que les solutions militaires suffisent à tout régler. Mais, dans la Turquie d'aujourd'hui, les solutions militaires sont inefficaces.
Une autre cause du mécontentement général réside dans les atteintes portées à la Constitution. La permanence de l'état de siège, la suppression de la liberté de la presse, la concentration des profits du pouvoir entre un petit nombre de mains, l'emploi de la force au bénéfice des candidats officiels pendant les élections législatives, la formation d'un simulacre de Parlement constituaient en effet des violations flagrantes de la Constitution. Le pays a longtemps attendu avec patience que les améliorations toujours promises se réalisassent. Il était disposé à passer par-dessus beaucoup d'incorrections et d'abus personnels s'il obtenait les satisfactions essentielles liées dans l'esprit populaire à l'idée de Constitution. Mais la guerre tripolitaine vint inopinément bousculer tous les plans de réformes. D'autre part, elle fournit un sujet de justes récriminations à l 'arméecontre le ministre de la guerre et le gouvernement qui, se fiant aux assurances catégoriques des représentants de l'Allemagne, n'avaient pas cru à l'occupation de Tripoli par les Italiens et n'avaient rien préparé pour s'y opposer, malgré les avertissements répétés d'agents mieux informés. Dès lors le prestige du vainqueur de la cortrc-révolution d'avril 1909, du général incontestablement le plus populaire, du dictateur comme on l'appelait quelquefois, baissa de jour en jour. Cela est parfaitement naturel et se comprendrait en tout pays. Sous ce rapport, Mahmoud Chevket
Pacha, comme Hakki Pacha, est une victime du baron de Marschall.
Au milieu de tant de difficultés, Saïd Pacha n'était certainement pas l'homme de la situation. Malade et invisible pendant des mois tandis que les destinées de l'empire étaient enjeu, il se cramponnait au pouvoir avec une énergie sénile. Ni lui, ni les ministres affiliés au comité n'ont voulu comprendre en temps opportun qu'ils devaient faire place à des hommes moins compromis ou moins imprévoyants. Au lieu de céder devant le courant d'opinion qui gagnait de proche en proche, ils se sont acharnés à le refouler, à l'endiguer. Us ont procédé à une dissolution arbitraire du Parlement parce qu'ils sentaient que de nouvelles élections effectuées à l'époque normale leur arracheraient le pouvoir. La Chambre introuvable une fois réunie, ils lui ont demandé un vote de confiance et ont invoqué cette démonstration de créatures politiques comme la manifestation de la volonté du pays. Le pays a répondu en les sommant de partir. Et, comme dans la Turquie actuelle l'armée est la seule force organisée, ce sont les officiers qui ont remis la sommation. Cette intrusion de l'armée dans la politique est assurément déplorable. Mais elle s'explique assez dans les circonstances actuelles pour qu'on ne la considère pas comme un germe de mort pour la Jeune Turquie.
En effet, comme on vient de l'expliquer, le mouvement actuel n'est nullement dirigé contre le nouveau régime ou contre la Constitution. Bien au contraire, dans l'esprit de ses auteurs, il a pour but de faire rentrer l'empire dans la voie constitutionnelle et dans celle de l'ottomanisme. C'est au nom de la Constitution et de l'ottomanisme que la révolution de juillet 1908 s'est accomplie et a triomphé ; c'est en reprenant ce mot d'ordre, en appliquant sincèrement le principe de l'égalité de tous les Ottomans devant la loi,
sans distinction de race ni de religion, que la Turquie triomphera de nouveau de ses difficultés intérieures. Plus que jamais, la nation est attachée à ces idées. Le Cabinet Saïd Pacha vient de tomber pour les avoir méconnues et être revenu aux anciennes mauvaises pratiques. Un nouveau Cabinet pourra rétablir les affaires s'il s'inspire résolument et avec continuité du programme de 1908.