‹ L'Europe au jour le jour (volume 4)Chapitre 36 sur 110 · LÀ CRISE TURQUE · texte numérisé non relu

LÀ CRISE TURQUE

19 juillet 1912.

Le nouveau Cabinet n'est pas encore constitué. Malgré les instances pressantes du sultan qui, paraît-il, lui a télégraphié deux fois, Tevfik Pacha, ambassadeur de Mahomet V à Londres, n'a pas encore cru devoir accepter le grand-vizirat. Cette hésitation est bien compréhensible. Tout nouveau grand-vizir qui voudra gouverner conformément aux intérêts généraux du pays devra être indépendant du comité Union et Progrès. Si la^crise ministérielle devait aboutir à un simple remaniement du Cabinet actuel, c'est-à-dire au remplacement des ministres membres du comité par d'autres membres de ce comité suivant les mêmes errements, il est certain que le mécontentement ne cesserait point, que l'attitude des officiers resterait aussi menaçante et que le gouvernement serait en face de difficultés inextricables. Tevfik Pacha est l'homme qu'AbduI Hamid avait appelé au pouvoir au lendemain de la contrerévolution d'avril 1909 et que Mahomet V chargea peu de temps après de la formation de son premier Cabinet. Il est

plutôt porté vers le parti qu'on appelait alors l'Akrar, et qu'on a nommé plus tard l'Entente. De même que Nazim Pacha, son ministre de la guerre durant l'émeute d'avril, il passe pour être décidé à ne point supporter le joug du comité. Il convient d'ailleurs de se rappeler que Nazim Pacha, à qui l'on pense maintenant de nouveau pour le ministère de la guerre, est une victime du régime hamidien et un des plus énergiques partisans du nouveau régime. Comme nous le disions hier,, il faut se garder de l'erreur trop répandue en Europe que la Jeune Turquie est solidaire du fameux comité. Il y a donc tout lieu de croire qu'avant de donner son acceptation officielle, Tevfik Pacha tiendra à assurer sa liberté d'action.

Le comité est en ce moment déconcerté par les événements. Il ne croyait pas à la défection de Saïd Pacha et voulait persister dans sa résistance au mouvement militaire. Il tente en ce moment les plus grands efforts pour rétablir sa situation et ramener l'opinion à lui. Mais c'est en lui-même que l'opposition est née, ce sont quelques-uns de ses membres les plus influents, comme le vali de Salonique, qui ont pris l'initiative du mouvement actuel. Dans son état présent, il ne représente donc plus qu'une fraction du comité primitif et ses moyens d'influence ont" considérablement diminué. S'il s'inspirait d'un véritable patriotisme plutôt que de considérations personnelles, il devrait s'incliner devant la faillite de son système. Ceux de ses membres qui ont une véritable valeur seraient sûrs de retrouver plus tard une situation politique correspondant à leur mérite.

D'après les dernières nouvelles, la situation se compliquerait du fait que des torpilleurs italiens auraient paru hier devant les Dardanelles et tiré pendant une heure sur les forts. Ce bombardement semble bien étrange. Des

torpilleurs laissés à leurs propres moyens ne peuvent causer grand mal à des fortifications comme celles des Dardanelles. Si les Italiens avaient cru devoir profiter des circonstances pour essayer de forcer le passage des Détroits, ils auraient envoyé leur escadre. Il faut attendre des nouvelles plus précises pour apprécier la valeur de la démonstration annoncée.

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