LE BOMBARDEMENT DES DARDANELLES ET LA CRISE MINISTÉRIELLE
20 juillet 1912.
On n'est pas encore exactement fixé sur l'invraisemblable nouvelle du bombardement des Dardanelles par des torpilleurs italiens. Il semble bien établi que huit torpilleurs italiens ont paru devant l'entrée des Détroits ,et que les forts ont tiré sur eux. Mais aucune tentative n'a été faite pour forcer le passage. Aucun cuirassé n'a pris part à la démonstration. Il n'est pas vrai non plus que le gouvernement ottoman ait prescrit la fermeture des Dardanelles à la navigation de commerce. Il eût commis une faute inexcusable en édictant une mesure aussi contraire aux intérêts généraux européens sur la simple nouvelle d'une canonnade inoffensive de torpilleurs ; il n'aurait pas pu mieux servir les intérêts de son adversaire. Pour prévenir les dangers que peuvent causer les bateaux légers ennemis, il suffit d'une surveillance un peu attentive de la part des commandants des forts. A moins de négligence impardonnable, le passage des Détroits ne peut être forcé par surprise. Si la
flotte italienne prépare une attaque sérieuse, les Turcs auront grandement le temps d'immerger des torpilles aux bons endroits avant que les cuirassés ennemis aient pu réduire les premiers forts de l'entrée. On sait que les Détroits ont une longueur de plus de vingt kilomètres et que des forts puissamment armés jalonnent cette distance.
A Constantinople, la crise est stationnaire. Les négociations continuent avec Tevfik Pacha qui subordonne son acceptation du grand-vizirat à un certain nombre de conditions. Celles-ci sont tenues secrètes jusqu'ici, mais nous avons indiqué hier ce qu'elles pouvaient être. Le sultan se préoccupe vivement d'être exactement renseigné sur la situation intérieure qui ne lui avait pas été présentée sous son vrai jour par les membres du Cabinet démissionnaire. Il a prescrit la création d'une commission composée de membres du Parlement et de généraux, chargée de rédiger un rapport à ce sujet. D'autre part, la Porte a adressé aux patriarches des diverses églises chrétiennes une lettre leur recommandant de conseiller à leurs fidèles de s'abstenir de toute manifestation et de garder leur sang-froid. Elle redoute, en effet, que la célébration de l'anniversaire de la proclamation de la Constitution le 23 juillet ne soit une occasion de troubles. Le patriarche œcuménique (grec orthodoxe) a répondu aussitôt qu'il se conformerait au désir exprimé par la Porte. De son côté le journal arménien Tesdjuman Kakikat invite ses coreligionnaires à l'union et au calme. A moins de complication extérieure heureusement peu probable aujourd'hui, il semble certain que la constitution d'un nouveau ministère ne rencontrera aucune résistance de la part des nationalités chrétiennes qui ont eu au contraire beaucoup à se plaindre du Cabinet Saïd Pacha. Il y a donc tout lieu de croire que le nouveau gouvernement trouvera un appui sérieux dans ces milieux.
I2Ô l'europe au -jour le jour
Le sultan a adressé à l'armée la proclamation suivante qui a été lue par Hourchid Pacha, ministre de la guerre par intérim, à une soixantaine d'officiers réunis à cet effet après le sélamlik :
A la suite de la démission du Cabinet et conformément à la Constitution, après avoir pris l'avis des présidents de la Chambre et du Sénat, j'ai invité Tevfik Pacha à se charger du grand- vizirat. Je désire et je juge nécessaire que le nouveau Cabinet soit composé de personnalités ayant une large expérience des affaires de l'État et ayant des opinions indépendantes, affranchies de toute influence.
Hier, quelques revendications ont été formulées au nom de quelques officiers. Ces revendications sont contraires à la Charte et au droit suprême du khalifat et du sultanat, qui doivent être respectés par tous.
Je suis persuadé que, dans l'armée dont je suis le commandant suprême, il n'existe pas un seul soldat qui puisse formuler une revendication contraire à la Charte, à laquelle il a prêté serment. Je suppose que les soldats qui ont oublié un instant leurs obligations militaires ne constituent qu'une infime minorité.
Le devoir du soldat étant de respecter la discipline et l'ordre et de se montrer soumis, ce qui constitue la base de son attachement au khalifat et au trône impérial, les soldats doivent se tenir à l'écart de la politique, exécuter littéralement les ordres de leurs chefs, se consacrer et se sacrifier exclusivement à la défense de la patrie. Agir contrairement à ces prescriptions serait commettre une trahison envers la nation et la patrie.
Ce sont les tendances qui se sont manifestées à la suite d'un grave incident qui ont encouragé l'ennemi à oser venir dans la nuit d'hier jusqu'aux portes de la capitale. Ces faits constituent un avertissement.
Cette proclamation a été lue ensuite dans les casernes.