LE CABINET MOUKTAR-PACHA
23 juillet 1912.
Le Cabinet Ghazi Mouktar Pacha est officiellement constitué. Quoique la répartition des portefeuilles ne fût
pas encore définitive en raison de l'éloignement de Ferid Pacha, actuellement en Suisse, le nouveau grand-vizir a reçu hier l'investiture. Kiamil Pacha, qui devait prendre le ministère des affaires étrangères, a préféré la présidence du Conseil d'Etat. Sans doute, ce doyen des hommes d'État ottomans, qui a été maintes fois grand-vizir, n'a point voulu servir en sous-ordre. Il s'est contenté de faciliter par son concours la chute de son vieux rival Saïd et peutêtre n'a-t-il point été fâché de lui jouer un nouveau tour en allant occuper le poste qu'aurait pu briguer le grandvizir tombé. Enfin, de sa présidence du Conseil d'Etat, Kiamil Pacha pourra observer les événements et préparer éventuellement son retour au pouvoir. Les affaires étrangères ont été données à Gabriel Effendi Noradounghian, ancien ministre des travaux publics. On attend encore l'acceptation de Férid Pacha, dernier grand-vizir de l'ancien régime, pour le ministère de l'intérieur.
Le nouveau Cabinet est le plus fort qui pût être constitué. Présidé par le général le plus illustre de l'empire, il comprend les hommes d'État les plus qualifiés, les plus expérimentés, les plus indépendants des coteries. Si plusieurs de ses membres ont occupé les plus hautes situations sous Adbul-Hamid, il n'en faut point conclure que leur arrivée au pouvoir signifie un retour à l'ancien régime, comme essayera peut-être de le faire croire le comité Union et Progrès. Dans les dernières années du règne du sultan déchu, la plupart des hommes en place ressentaient une profonde répugnance pour le système en vigueur ; ils continuaient de servir, les uns pour ne pas se compromettre, les autres pour éviter de plus grands maux à leur pays. Mais, à l'exception des espions et de la séquelle d'agents qui exploitaient la terreur du maître d'être assassiné, tout le monde aspirait à une délivrance. Le comité
Union et Progrès fut l'instrument de cette délivrance, sans pour cela incarner le nouveau régime. L'initiative qu'il eut le courage de prendre répondait si bien au sentiment général qu'il n'eut même pas besoin de recourir à la force. Dès que la sommation à Abdul Hamid d'accepter la Constitution fut lancée, le sultan dut s'incliner ; il n'avait plus autour de lui une seule personne pour lui conseiller de résister. Il n'y a donc pas le moindre sujet de craindre que la Turquie retourne au despotisme dégradant de l'époque hamidienne.
Après avoir passé par l'épreuve du despotisme patriotique de l'Union et Progrès, elle s'achemine vers un gouvernement régulier. Si l'élément militaire a joué un rôle prépondérant dans la crise qui vient de se dénouer, c'est que l'empire ottoman est par essence, par définition, un Etat militaire. Dans cet extraordinaire amalgame de races et de religions qui constitue l'empire régi par le sultankhalife, c'est l'armée qui a toujours maintenu la cohésion ; sans elle les forces centrifuges prendraient aussitôt le dessus, tout s'effondrerait. Par conséquent il n'y a rien d'anormal à ce que, dans ce milieu, l'armée exerce une influence sur les changements de gouvernement. Il faut d'autant moins s'en étonner dans les circonstances actuelles que l'opposition n'avait pas d'autre moyen de faire reconnaître ses droits. Elle avait en vain employé tous les moyens légaux ; elle avait vu assassiner deux journalistes, entièrement acquis à la révolution, Hassan Fehmi et Samnim, coupables d'avoir rejeté le joug du comité. Après ces assassinats était venu l'état de siège avec toutes ses conséquences. Il était inévitable qu'une réaction survînt. Elle aurait pu produire une explosion à l'ancienne mode, avec massacres et dévastations. Nous n'avons assisté jusqu'ici qu'à un changement de ministère. Si ce changement s'est
effectué à la suite de manifestations militaires, c'est que ces manifestations équivalent en Turquie à ce [que sont nos grandes [démonstrations publiques. On peut trouver fâcheux que cela soit, mais cela est. Pour que cela ne fût pas, il faudrait "que [la Turquie ne fût plus la Turquie.
D'ailleurs, le Cabinet Saïd, formé le 4 octobre 191 1, avait été lui-même déjà une réaction contre la domination du comité dont le grand-vizir Hakki Pacha s'était fait le docile disciple. Il ne comprenait, à l'origine, aucun des membres influents de l'Union et Progrès. C'est plus tard seulement, subrepticement, un à un, qu'étaient rentrés au ministère les membres du comité. Avec eux était revenu l'esprit de secte ; c'est sous leur inspiration, sur leurs exigences qu'avait été prononcée une dissolution destinée à leur procurer l'instrument légal du pouvoir absolu. Par passion du grand- vizirat, Saïd Pacha avait tout accepté ; il subordonnait tout à son maintien dans la première place de l'empire ; lui qui avait conseillé à Abdul Hamid d'étrangler la révolution' était devenu plus Jeune Turc que les auteurs mêmes de la révolution. Ce système ne pouvait durer indéfiniment ; il vient de disparaître. Si les membres du comité, dont un grand nombre ont donné des preuves du patriotisme le plus élevé, placent vraiment les intérêts de l'Etat au-dessus de ceux de leur parti, ils s'inclineront devant les faits et se prépareront dans le recueillement à servir encore leur pays au lieu de conspirer contre leurs successeurs. C'est à ce critérium qu'on reconnaîtra leur véritable caractère. Ils se sont laissé emporter par l'esprit jacobin, par le goût de l'occulte, par l'impatience de toute contradiction ; ils ont aussi péché par inexpérience. Si, par dépit, ils refusent tout concours au nouveau ministère, que du moins ils ne lui suscitent point d'embarras dans la Gauvain. — T. IV. 9
I3o L'EUROPE AU JOUR LE JOUR
crise vitale où l'empire, en proie à la guerre extérieure, se trouve engagé. Autrement, ils pourraient bien renverser leurs rivaux ; mais ils renverseraient en même temps la Turquie. •