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LA SITUATION DANS L'EMPIRE OTTOMAN

24 juillet 1912.

Le nouveau Cabinet turc a pris immédiatement les mesures appropriées à la situation et correspondant au vœu général : l'état de siège et l'application de la loi martiale à Constantinople ont été supprimés ; les troupes opérant en Albanie ont reçu l'ordre de cesser leurs expéditions en montagne et de redescendre en plaine ; le sultan a adressé aux Albanais de la région soulevée une proclamation les invitant à faire confiance au nouveau ministère et à cesser toute effusion de sang. En même temps, et pour prévenir tout retour offensif du parti expulsé du pouvoir, le commandant de la place de Constantinople ainsi que les commandants de la police et de la gendarmerie de la capitale ont été remplacés par des officiers désignés par le nouveau ministre de la guerre. Grâce à ces mesures, la journée du 23 juillet, anniversaire de la proclamation de la Constitution, s'est écoulée dans le calme. Il est permis d'espérer aujourd'hui que les horreurs des dissensions intestines seront épargnées à la Turquie et que le gouvernement présidé par le ghazi Ahmed Mahmoud Pacha pourra reprendre dans la paix intérieure le travail de rénovation de l'empire ottoman compromis dans ces derniers temps par la guerre du dehors et les intrigues du dedans.

Nous avons toujours eu confiance dans l'heureux dénouement de cette grande crise. Mais il s'en est fallu de peu qu'une crise du trône succédât à la crise ministérielle. Jusqu'au dernier moment, le comité Union et Progrès a usé de tous les moyens de pression sur Mahomet V pour rendre solidaires la personne du souverain et les intérêts des ministres menacés. Il s'est attaché à provoquer la constitution d'un cabinet d'hommes sans caractère qui aurait duré assez longtemps pour laisser le comité ressaisir dans l'empire l'influence qui lui avait échappé. Une lettre de notre correspondant de Constantinople peint la situation à l'heure critique où le sultan, cédant à ces suggestions, faisait lire aux troupes par Kourchid Pacha, le 19 juillet, une proclamation condamnant en somme le mouvement dirigé contre le comité. Comme le dit M. Georges Gaulis, on voyait déjà le trône chanceler, car, de toute façon, par n'importe quel moyen, la prépondérance du comité aurait été détruite. Mais la logique de la situation ne tarda pas à l'emporter sur les combinaisons de personnes. Tevfik Pacha mit à son acceptation du grand-vizirat des conditions incompatibles avec le rôle que lui réservait secrètement l'Union et Progrès, et Mahomet V, éclairé par les fidèles soutiens du trône, se décida enfin à faire appel aux hommes jouissant du plus grand crédit dans l'empire et libres de toute attache avec les coteries.

L'immense majorité des officiers semble acquise au nouveau ministère. Depuis longtemps un très grand nombre d'entre eux s'était détaché du comité. Certaines défections, comme celle du colonel Sadik, avaient eu un grand retentissement. Plus nombreuses encore avaient été les défections civiles. Malgré ces manifestations significatives qui allaient chaque jour en s'accentuant, le comité n'avait pas voulu comprendre qu'il lui fallait renoncer à son sys-

tème ou passer la main. Il se croyait encore assez fort pour réussir à s'imposer. Il voit aujourd'hui sa faiblesse.En définitive, il a éprouvé une défaite totale sans qu'il y ait eu besoin de recourir à la force. Il faut se féliciter de ce dénouement pacifique en se rappelant que le temps n'est pas loin où un aussi grand changement n'aurait pu s'accomplir que dans des flots de sang. N'est-ce point un signe de 'progrès progrès à la turque — dans le régime du gouvernement d'opinion ?

Quant à la politique extérieure, le Cabinet d'Ahmed Mahmoud Pacha présente de sérieuses garanties à l'Europe. Il se trouve en face d'une guerre que la Turquie n'a pas provoquée, qu'elle subit, à laquelle elle n'est pas libre de mettre fin, mais que tout le monde désire voir se terminer le plus tôt possible. Il ne dépend pas de lui de rétablir la paix. Il ne semble pas douteux qu'il acceptera toute paix compatible avec l'honneur national. Mais il appartient à l'Italie de lui faciliter la conclusion d'un accommodement qui serait certainement accueilli en Italie, malgré l'exaltation apparente de la presse, avec autant de soulagement que sur le Bosphore.

En ce qui concerne les tendances ou les sympathies diplomatiques des nouveaux ministres, nous ne nous attarderons pas à les rechercher. Une entreprise de ce genre est toujours un peu vaine. Nous ne mettrons aucune étiquette, ni allemande, ni anglaise, ni française, sur aucun nom. Nous supposons que tous les ministres sont également patriotes, également soucieux de préserver l'indépendance de leur pays, également hostiles à tout assujettissement, diplomatique ou autre, à une puissance quelconque. Pour notre part, nous n'attendons point d'eux et nous ne leur demandons pas qu'ils témoignent à la France une préférence exclusive. Nous désirons seulement qu'ils se per-

suadent que, par sympathie traditionnelle, par amitié véritable et par intérêt, la France est énergiquement attachée à l'indépendance et à l'intégrité de l'empire ottoman. Cette conviction, jointe à la leçon des événements, suffira pour que les relations entre la France et la Turquie prennent un caractère de pleine confiance et de parfaite cordialité.

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