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L ANGLETERRE ET L EQUILIBRE MARITIME

26 juillet 1912.

La discussion des crédits navals qui se poursuit depuis le commencement de la semaine à la Chambre des Communes intéresse toute l'Europe. Les premières séances ont été consacrées à des exposés techniques et le premier lord de l'Amirauté a prononcé deux grands discours où il a traité dans le plus grand détail les questions relatives à la répartition des forces navales britanniques dans le monde, aux constructions nouvelles, aux dangers éventuels et aux moyens d'y faire face. La situation, telle qu'il l'a peinte tout d'abord, a paru si sombre que Lord Selborne a cru pouvoir dire qu'il ne pensait pas que jamais déclaration aussi grave eût été faite devant le Parlement. Il semblait, en effet, que la supériorité des escadres britanniques en grands cuirassés sur les flottes allemandes était ou allait très prochainement être réduite à très peu de chose. Dans son second discours, M. Winston Churchill s'est appliqué à dissiper ce pessimisme en mettant en ligne devant les Communes l'ensemble des forces navales nationales et en particulier les réserves, très supérieures à celles de tout

autre pays. Naturellement, la discussion a entraîné à tout instant les orateurs à établir des comparaisons avec les forces des autres puissances, avec l'Allemagne notamment, et personne n'a caché que les nouvelles mesures qu'il s'agissait de prendre étaient provoquées par la politique navale allemande. La presse allemande s'est émue de ces allusions et a prétendu voir dans les discours prononcés cette semaine une nouvelle preuve de l'animosité britannique. Elle s'est montrée spécialement dure pour Lord Haldane que, de colombe de la paix, elle a transformé en vautour. Hier, le premier ministre et le ministre des affaires étrangères ont pris la parole aux Communes pour remettre les choses au point.

Une considération que la presse allemande s'obstine à ignorer domine toute la politique britannique. Tous les hommes politiques du Royaume-Uni, à quelque parti qu'ils appartiennent, estiment que les flottes nationales doivent être en état d'assurer en tout temps les libres communications de la métropole avec ses colonies et le reste du monde. Ces flottes doivent donc posséder une supériorité incontestée sur celles de tout autre pays. Autrement, d'une part, le ravitaillement de la métropole serait compromis et l'on courrait le risque de mourir littéralement de faim dans les Iles-Britanniques ; d'autre part, la métropole, que défend une armée de terre très inférieure à celles des puissances continentales, risquerait d'être envahie et réduite à merci. Pendant longtemps, jusqu'à la guerre franco-allemande, la flotte française a été. la seule pouvant se mesurer avec celle de sa voisine d'outre-Manche. Depuis 1871, les conditions de l'équilibre maritime ont été bouleversées. De grandes flottes ont été créées par d'autres pays .Préoccupée surtout de la défense de ses portes de l'Est, où se trouvent les clefs de sa maison, la France a consacré le plus

gros de ses ressources à son armée de terre. Par contre, depuis la chute de Bismarck, l'empire allemand a vu son avenir sur la mer et s'est mis à construire une flotte évidemment destinée à contrebalancer, sinon surpasser, celle de la vieille Albion. En même temps qu'apparaissait cette menace matérielle, il se produisait dans l'opinion publique allemande un courant violent vers l'expansion mondiale. A travers maints articles des journaux allemands les plus lus, on lisait l'espoir d'être en état d'arracher un jour à l'Angleterre l'empire des mers, avec les avantages qu'il comporte. Fatalement, en dehors de toute question de sentiment, l'Angleterre s'est rapprochée de sa rivale séculaire de moins en moins dangereuse pour elle et a pris des précautions contre les ambitions de sa nouvelle rivale.

C'est là de la légitime défense, non de l'hostilité. Si les Allemands en prennent de l'humeur, ce ne peut être que par dépit de voir leurs ambitions ajournées, non par crainte pour leur propre sécurité, « Nous ne convoitons aucun territoire, a dit hier M. Asquith ; nous n'avons ni le désir, ni la tentation d'augmenter encore l'étendue de nos nombreuses responsabilités, qui sont mondiales. » C'est l'évidence même: l'Angleterre a maintenant trop de possessions à défendre pour désirer encore les accroître ; elle sent très bien que l'effort dépasserait ses forces et comporterait de trop gros risques. C'est de la meilleure foi du monde qu'elle affirme ne nourrir aucun mauvais dessein contre personne. Malheureusement, elle n'est pas comprise à Berlin, où l'on revendique énergiquement le droit de créer des flottes correspondant à la puissance d'un grand empire .A Londres, on ne conteste pas le moins du monde ce droit, apanage de tout État indépendant. Seulement on dit : Plus vous construirez de cuirassés, plus nous nous sentirons menacés et plus nous construirons de notre côté ; nous sommes résolus,

coûte que coûte, à conserver notre avance, seule véritable garantie de notre existence. Quels que soient les ministres et le parti au pouvoir, ce langage-là sera toujours tenu à Londres ; aucun conciliabule n'y changera rien. Actuellement même, jamais ministres plus pacifiques n'ont dirigé les affaires anglaises ; pour qu'ils'parlent comme ils le font, il faut que M. Asquith, M. Winston Churchill, Sir Edward Grey, M. Lloyd George reconnaissent la nécessité inéluctable de la politique navale qu'ils soutiennent bon gré mal gré.

Cette politique se rattache indissolublement aux alliances et aux amitiés existantes. Elle comporte forcément certaines relations avec certains pays. Les ententes avec la France et la Russie découlent de la nature même des choses. C'est pour cela qu'elles se maintiennent, contre vents et marées, « à l'épreuve du mauvais comme du bon temps », a dit hier M. Asquith. Conclues en vue de l'équilibre, il ne faut point leur demander de servir des ambitions ; mais, dès que l'équilibre est en jeu, elles agissent. Elles se sont déjà montrées efficaces et le redeviendront à l'occasion. Elles n'ont rien de provocant, elles ne peuvent inquiéter que les perturbateurs. L'Angleterre^ ni ses amis n'éprouvent donc, et n'éprouveront point dans la suite, nous en sommes assurés, le désir ni le besoin de les changer. Avec plus de force encore que lors de la dernière crise, Sir Edward Grey a répété hier qu'on ne se crée point des amitiés nouvelles qui en vaillent la peine en abandonnant les anciennes. En France et en Russie, les gouvernements et les peuples partagent certainement cet avis. Si le gouvernement et le peuple allemands venaient à s'en convaincre aussi, le repos de l'Europe y gagnerait grandement et la course aux armements, si épuisante pour tout le monde, serait peut-être arrêtée.

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