LA CRISE TURQUE
Ier août 1912.
La plupart des dépêches de Constantinople jettent plus de trouble que de lumière dans les esprits. Pour qui connaît bien Péra et sa population cosmopolite, accoutumée à se mouvoir au milieu des intrigues, ne voyant les grandes affaires que par les petits côtés, ramenant toutes les questions à des intérêts de personnes, plus bavarde qu'active et plus Imaginative que perspicace, cette confusion dans les informations venues du Bosphore n'étonne point. Les Pérotes s'étaient habitués à l'Union et Progrès comme ils avaient pris leur parti de l'hamidianisme ; ils croient volontiers à la pérennité du régime sous lequel ils vivent et ils redoutent les changements de pouvoir. Ce ne sont ni des hommes d'État, ni des philosophes, ni des héros. Ils sont régulièrement déconcertés par les événements et crient à la fin du monde quand vient à s'écrouler sous les intempéries le décor d'exposition qu'ils prenaient pour un édifice de granit. Depuis plus d'un an, nous disions ici que le système de gouvernement échafaudé par l'Union et Progrès était contraire aux intérêts de l'empire ei aux vœux de la grande majorité de la nation et qu'il était urgent de remplacer un personnel politique intoxiqué des préceptes de J.-J. Rousseau et de nos conventionnels par des hommes d'expérience. A ces exhortations, les hommes du comité s'indignaient en nous reprochant de vouloir rendre le pouvoir aux serviteurs d'Abdul Hamid. Mais, parmi ces serviteurs, beaucoup étaient acquis d'avance à la révolution et presque
tous se sont ralliés à elle sans arrière-pensée. On aurait pu se passer de leurs concours si les auteurs directs de la révolution avaient compté parmi eux un nombre suffisant de fonctionnaires compétents. Malheureusement, comme il était naturel, la presque totalité d'entre eux se composait d'enthousiastes, d'idéologues, d'affiliés aux loges maçonniques, plus aptes à accomplir un coup de main qu'à gouverner. Dans sa reconnaissance pour leur courageuse initiative de juillet 1908, le pays les a volontiers laissés à la tête'des affaires aussi longtemps que l'empire même n'était pas en danger. Mais quand, à la suite d'une politique oppressive et brouillonne, on a vu que tout risquait de se disloquer, on a mis le holà, on a rappelé les Nestors.
Telle est l'évolution aux développements de laquelle nous assistons. Elle comporte forcément des risques. Les expulsés essayent de défendre leurs dernières positions et s'efforcent de jeter le discrédit sur leurs adversaires. Ils ont intérêt à induire l'Europe en erreur et à se poser en victimes. Ils dénoncent aujourd'hui les projets de dissolution de la nouvelle Chambre comme une violation de la Constitution ; mais ils oublient qu'ils ont les premiers commis cette violation en procédant arbitrairement à des élections générales « à. coups de triques ». Comme nos ancêtres de la grande Révolution, ils se sont appliqués à mettre au service d'un nouvel absolutisme les organes du nouveau régime. S'ils avaient mieux connu l'histoire, ils se seraient rendu compte que le meilleur moyen de consolider un nouveau régime est d'employer avec discernement une partie du personnel de l'ancien ; les ambitions personnelles y perdent, mais le pays y gagne.
Il ne faut donc pointprendre au tragique toutes les nouvelles de Constantinople. Il se peut que sous l'empire du dépit et de la déception les hommes de l'Union et Progrès
se portent à des excès dangereux pour la paix publique. Mais ils sentent l'armée et la plus grande partie de l'opinion contre eux ; leurs chefs sont assez circonspects pour se prêter à dss accommodements. Le vote de confiance de la Chambre au Cabinet Ghazi Mouktar Pacha est significatif à cet égard ; il prouve que l'Union et Progrès renonce déjà à taxer d'inconstitutionnel le nouveau ministère et à recourir à la résistance ouverte. C'est un grand point. Il reste à trouver un moyen de dissoudre légalement cette Chambre élue dans des conditions anormales et à rétablir un état de choses normal. Ce n'est pas l'affaire d'un jour. Bien des incidents peuvent surgir dans l'intervalle. Il dépend du patriotisme bien entendu de l'Union et Progrès qu'aucun d'eux ne prenne des proportions de nature à compromettre l'existence de l'empire.
l'alliance russe et l'équilibre maritime.
2 août 1912.
Les discussions qui ont eu lieu la semaine dernière à la Chambre des Communes, à propos des crédits maritimes, ont montré à quel point le gouvernement et la nation britanniques se préoccupaient de mettre le Royaume-Uni à l'abri d'une coalition de nature à menacer sérieusement les communications de l'Angleterre sur mer. Cette question intéresse aussi vivement les amis^du Royaume-Uni, car il est clair que, si les flottes britanniques n'étaient plus maîtresses des mers qui baignent les côtes nationales, l'efficacité des secours que l'Angleterre pourrait porter à ses alliés continentaux en temps de guerre serait à peu près
nulle. La France et la Russie doivent donc veiller de leur côté au maintien de l'équilibre maritime, comme à celui de l'équilibre européen, de telle sorte qu'aucune coalition continentale ne parvienne à s'emparer de la maîtrise de la mer. La France avait déjà eu l'occasion de se concerter à ce sujet avec l'Angleterre, mais elle ne s'en était jamais entretenue d'une manière spéciale avec la Russie. Jusqu'à ces derniers temps, en effet, les possibilités de coopération de flottes russes avec des flottes françaises avaient paru trop faibles pour qu'il fût besoin de les prévoir. Il n'en est plus de même depuis que le gouvernement russe a décidé de procéder à des constructions navales suivant un nouveau plan et que la Douma a voté les crédits nécessaires à cet effet. C'est pourquoi l'amiral deLiéven,chef de l'état-major général de la marine russe, est venu dernièrement à Paris causer avec son collègue français.
Un de nos confrères du soir a dit hier que ces conversations avaient abouti à la conclusion d'une convention navale complétant le traité d'alliance du 22 août 1891 et la convention militaire signée en 1892 à Saint-Pétersbourg par le général de Boisdeffre. Le gouvernement français s'est abstenu jusqu'ici de confirmer cette information. Mais une dépêche Ha vas, expédiée hier soir aux journaux de province et reproduite ce matin dans la presse, peut passer pour une version officielle. En voici la teneur :
Ainsi présentée, la nouvelle n'est pas absolument exacte. Il n'y a eu aucune négociation entre les deux gouvernements, mais seulement des conversations entre les chefs d'état-major français et russe — conversations qui ont porté sur la mise au point de la convention militaire signée en 1892 entre la France et la Russie.
Jusqu'ici cette convention militaire n'avait pas été étendue à la marine. La situation navale s'étant aujourd'hui modifiée par suite des efforts faits par les deux puissances intéressées, il a paru utile aux états-majors de s'entendre à ce sujet. La question a été traitée par le prince de Liéven lors de son dernier voyage en France.
Cette mise au point de la convention militaire de 1892 ne modifie, au surplus, en aucune façon le traité existant et elle n'a, à l'égard d'aucune puissance, le caractère d'une nouveauté agressive.
D'autre part, la Gazette de Francfort dit qu'elle croit savoir que le gouvernement allemand a été tenu au courant des négociations. Enfin le langage des journaux anglais indique que le Cabinet de Londres était, lui aussi, comme il était naturel, informé de ce qui se préparait à Paris. D'après le Standard, l'importance de la nouvelle convention consisterait dans le moment choisi pour sa publication plutôt que dans son contenu ; on aurait choisi le moment actuel pour insister sur l'aspect maritime de l'alliance franco-russe. « Quelque puissante que la Triplice soit sur mer, ajoute notre confrère, l'alliance franco-russe sera dans quelques années encore plus puissante, surtout quand les parties qui la composent agiront de concert d'après un seul plan stratégique et politique. »
Peut-être le choix du moment de la publication de la convention n'a-t-il pas été déterminé par le motif allégué par le Standard s'explique-t-il par des considérations d'un autre ordre. Mais, malgré le silence des gouvernements, le fait de la conclusion d'un arrangement naval franco-russe, sous une forme quelconque, doit être tenu pour exact. Comme la flotte russe, détruite pendant la guerre japonaise, est actuellement en pleine reconstruction et qu'elle ne pourra pas avant quelques années entrer en ligne en dehors des eaux russes, l'accord doit porter plutôt sur des questions de principe et réserver pour des conversations ultérieures des dispositions plus précises. Pour l'instant, il suffit de constater qu'il constitue un complément naturel de l'alliance franco-russe et qu'il ne modifie sous aucun rapport, ni dans les faits, ni dans les intentions, le pacte de la Triple-Entente. Au-
cune puissance n'est donc autorisée à s'en émouvoir. L'équilibre maritime, que cet accord a pour but d'assurer, est si bien dans les préoccupations générales de l'Europe qu'il est en ce moment même l'objet de discussions très intéressantes dans la presse austro-hongroise. Le Pester Lloyd, dont les rapports avec le Ballplatz en ce qui touche -la politique extérieure ne sont pas douteux, à émis l'autre jour une curieuse suggestion. Tout en s'étonnant que les ministres britanniques, dans leurs exposés devant les Communes, aient pu envisager l'hypothèse d'un conflit maritime entre l'Angleterre et la double monarchie, notre confrère hongrois disait qu'il serait facile d'écarter cette hypothèse et de faire disparaître les armements maritimes austro-hongrois des inquiétudes de l'Amirauté britannique : il suffirait que l'Angleterre garantît à l' Autriche- Hongrie que les côtes adriatiques de celle-ci ne seraient point attaquées ; en retour de cette garantie, le Cabinet de Vienne s'engagerait à arrêter ses constructions navales. Quoique le Nettes Wiener Tagblatt ait affirmé que cette suggestion n'avait rien d'officieux, les personnes bien informées de l'état de l'opinion à Pest et à Vienne croient qu'elle correspond bien au sentiment général. De l'un et l'autre côté de la Leitha, on désire vivement que la flotte nationale soit exclusivement employée à la défense de la monarchie et ne devienne point un facteur de combinaisons internationales. Il serait difficile pour le Cabinet de Vienne de prendre l'engagement ferme dont parle le Pester Lloyd sans indisposer l'Allemagne. Mais le fait que la proposition est venue de Pest montre bien que le souci de maintenir l'équilibre maritime en ralentissant la course aux armements a gagné jusqu'aux puissances pour lesquelles la marine ne présentait jusqu'ici qu'une importance secondaire.