‹ L'Europe au jour le jour (volume 4)Chapitre 43 sur 110 · LA DISSOLUTION DE LA CHAMBRE TURQUE · texte numérisé non relu

LA DISSOLUTION DE LA CHAMBRE TURQUE

6 août 1912.

Comme tout le monde le prévoyait, la Chambre turque a été dissoute hier par iradé impérial. Nous avons indiqué hier comment le ministère Ghazi Mouktar Pacha a fait jouer le mécanisme constitutionnel pour aboutir à ce résultat. Conformément à une déclaration interprétative du Sénat, il a été décidé que le mandat de la Chambre réunie le 18 avril à la suite de la dissolution de la Chambre élue en 1908 était légalement expiré et que de nouvelles élections devaient avoir lieu dans le délai de trois mois. Cette interprétation des articles 7, 35 et 43 de la Constitution est d'une subtilité tout orientale. Mais le comité Union et Progrès, contre qui elle s'applique, devrait être le dernier à s'en étonner, car l'application qu'il avait cru devoir faire au mois de janvier dernier des articles relatifs à la dissolution pour abattre la résistance de l'opposition n'était guère moins ingénieuse. Il n'est pas plus fondé à se plaindre de la complaisance du Sénat ou de la faiblesse du sultan : au mois de janvier, il n'avait pas craint d'exercer la plus forte pression sur le Sénat et sur le souverain pour leur arracher leur assentiment à la dissolution. La Chambre Haute et Mahomet V s'étaient résignés à couvrir de leur autorité cette mesure afin d'éviter de plus grands maux. Il en est de même aujourd'hui. Il est certain que, si la Chambre introuvable de 1912 avait continué de siéger, elle eût été dispersée de force par l'armée interprète de l'opinion publique. Ghazi Mouktar Pacha a simplement suivi l'exemple donné

par Saïd Pacha, dont la passion du pouvoir faisait un docile instrument entre les mains de Djavid Bey et de Talaat Bey. Le tour d'escamotage constitutionnel du mois de janvier devait fatalement produire des conséquences déplorables. La responsabilité de l'état troublé d'aujourd'hui incombe tout entière aux idéologues de l'Union et Progrès qui ont traité l'empire ottoman comme une table rase.

Naturellement, l'Union et Progrès n'admet pas qu'on lui rende la monnaie de sa pièce. Ses chefs protestent avec véhémence et menacent de transférer à Salonique, Smyrne, ou toute autre ville, le siège de la Chambre qui, suivant eux, continue légalement d'exister. Mais ils seraient bien embarrassés de mettre cette menace à exécution . Salonique, berceau de l'Union et Progrès, est devenue très tiède pour ceux des membres du comité qui détenaient récemment le pouvoir ; de profondes divisions ont éclaté au sein du camité, si bien que l'un de ses membres les plus importants, le vali de Salonique lui-même, a donné sa démission il y a quelques semaines quand Halil Bey a été désigné comme président de la Chambre. Il l'a retirée, il est vrai ; mais il doit être peu disposé à faire le jeu de ce même Halil qui prétend continuer de présider, malgré tout, la Chambre dissoute. On ne voit pas très bien non plus cette Chambre récalcitrante siéger à proximité des Albanais en armes. D'ailleurs, le langage de la presse salonicienne, longtemps inféodée au comité, est devenu extrêmement froid à son égard. L'Indépendant, que l'on croyait être son organe, félicite même hautement le Cabinet actuel de vouloir mettre fin à l'arbitraire gouvernemental : « Le pays, disait-il le 2 août, applaudira de tout cœur à la suppression effective et entière des lois (appliquées à titre de provisoire) portant entrave à la liberté de la presse, à la liberté des réunions publiques et surtout la loi, en ce moment au Sénat,

ayant trait au service militaire des non musulmans âgés de vingt-neuf à quarante-cinq ans. Nous avons longuement protesté contre l'adoption de toutes ces lois qui ont été plus ou moins néfastes au pays, mais celle qui a causé le plus vif émoi et qui a produit une agitation sans pareille, la loi militaire, objet d'innombrables et légitimes protestations, doit être rejetée par le Sénat. On calmera des milliers de pères de famille qui ont vécu jusqu'à ce jour dans une véritable angoisse. » A défaut de Salonique, les autres grandes villes de l'empire se prêteraient très mal à la réunion de la Chambre dissoute. Là comme ailleurs, le prestige du comité a considérablement diminué parmi les éléments musulmans. Quant aux chrétiens, ils sont presque tous foncièrement hostiles au groupe Djavid-Talaat qui n'a tenu à leur égard aucune des promesses de 1908.

Il y a donc de fortes raisons d'espérer qu'après un mou- vement de colère et de grands gestes d'indignation, les députés expulsés rentreront tranquillement dans leurs foyers. C'est ici que les hommes comme Djavid Bey et Talaat Bey montreront s'ils sont vraiment des hommes politiques appelés à rendre plus tard, avec l'expérience acquise, de réels services à leur pays, ou bien des politiciens aspirant à la dictature. S'ils mettent l'intérêt suprême de leur pays au-dessus de celui de leur parti et de leur amour-propre, ils renonceront à l'opposition violente, à la mise en pratique des théories révolutionnaires, pour se préparer à travailler de nouveau, dans l'ordre et la paix, à la rénovation progressive de l'empire. S'ils s'abandonnent à leur ressentiment et tentent de soulever leurs adhérents contre le gouvernement actuel, ils jetteront la Turquie dans des troubles qui risqueront de provoquer une intervention étrangère, et, quand il se produit une intervention étrangère en Turquie, nul ne sait où elle s'arrête.

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