LE VOYAGE DE M. POINCARE EN RUSSIE ET L ORIENT
8 août 1912.
La dissolution de la Chambre turque n'a point encore produit les bouleversements escomptés par les partisans des grands remaniemerits balkaniques. Les députés se sont dispersés après quelques éclats de voix qui n'ont point trouvé d'écho. On dit bien que les deux membres les plus actifs de l'ancien Cabinet, Djavid B-ey et Talaat Bey, se proposent de fomenter à Salonique un mouvement contre le gouvernement actuel. Mais Ghazi Mouktar Pacha a prescrit aussitôt des mesures propres à rendre inoffensive toute tentative de soulèvement et les chefs de la fraction , de l'Union et Progrès évincée du pouvoir ne tarderont sans doute pas à se rendre compte qu'une prudence élémentaire leur commande de ne pas sortir des voies légales. Le plus grand danger n'est pas là. Il vient plutôt de l'autre coté des frontières. De temps immémorial, il y a toujours eu dans les Balkans des éléments exaltés prompts à saisir toutes les occasions afin d'essayer de mettre le feu aux poudres. Les uns veulent provoquer une intervention européenne destinée à expulser d'Europe les Turcs ; les autres recherchent un agrandissement pour leur patrie. La plupart ne reculent devant aucun moyen pour arriver à leurs fins. Ils n'hésitent même pas devant l'assassinat, par bombe ou autrement, de leurs propres coreligionnaires et compatriotes dans l'espoir de provoquer l'indignation publique contre ces crimes dont ils attribuent cyniquement la responsabilité à leurs adversaires. Ces traditions orien-
taies expliquent peut-être quelques-uns des récents attentats signalés en Macédoine. Il ne semble pas douteux que la crise gouvernementale qui se déroule en Turquie a réveillé les ambitions des pêcheurs en eau trouble et qu'une solution pacifique du conflit causerait à certains une profonde déception.
Suivant l'usage, les premières escarmouches se sont livrées sur la frontière monténégrine. Il y a toujours là des territoires litigieux dont la prise de possession à un moment propice peut provoquer un conflit. Des patrouilles échangent des coups de fusil, on investit de petits ouvrages fortifiés situés dans les échancrures de la frontière, et l'on a bien soin de dénoncer à l'Europe les empiétements intolérables du voisin. Puis on attend les événements ; s'ils sont favorables, on prononce son mouvement en accentuant ses protestations ; si l'occasion est décidément mauvaise, on se replie sur ses positions en se faisant honneur de sa modération. A la frontière bulgare, il en est quelquefois de même, avec toute la différence de caractère qui distingue le tsar Ferdinand du roi Nicolas. Celui-ci est un souverain du Moyen- âge régnant sur des monts inacessibles ; celui-là est un politique moderne extrêmement avisé, dont les Ëtats sont ouverts de presque tous les côtés. Il faut ajouter que le Cabinet bulgare actuel est d'une modération éprouvée, et que les éléments bulgares qui travaillent en Macédoine échappent le plus souvent à son influence. Quant à la Serbie, on lui doit cette justice qu'elle est d'une correction parfaite ; elle sait que son indépendance courrait les plus grands dangers si de grands remaniements venaient à s'effectuer. L'entente serbo-bulgarogrecque dont on a parlé n'est pas si solide qu'elle résiste au choc de gros événements.
Ce qu'il importe de dire, c'est qu'aucun des mouvements
locaux dans les Balkans n'aura de conséquence grave, ne déchaînera de guerre, s'il n'est pas encouragé par une grande puissance intéressée. Si hardi, si dévoré de convoitises que soit tel ou tel petit Etat, il ne risquera pas le grand conflit sans l'assurance d'être soutenu, ou tout au moins d'être protégé en cas de défaite. Or, toutes les grandes puissances ont déclaré officiellement, à différentes reprises, qu'elles entendaient maintenir le statu quo dans les Balkans. La question est donc de savoir si elles resteront fidèles à leurs déclarations ou si l'une d'entre elles se laissera séduire par quelque vaste combinaison. On peut ne pas douter de la sincérité des gouvernements ; mais, dans plusieurs des grands Etats en cause, il existe des groupes remuants, disposant d'influences considérables, qui pèsent de toutes leurs forces sur le gouvernement pour le pousser vers une intervention. De grands politiques se demandent si le moment n'est point venu de réconcilier toute l'Europe aux frais de la Turquie. C'est ici que le voyage de M. Poincaré peut exercer une action modératrice bienfaisante sur la marche des événements.
En toute occasion, depuis son arrivée au pouvoir, M. Poincaré a affirmé l'intention très nette du gouvernement français de ne se prêter, sous aucun rapport, à aucune combinaison de nature à modifier le statu quo balkanique. De toute évidence, en effet, la France n'aurait rien à gagner aux remaniements préconisés par les personnes possédées de la « fièvre de l'atlas ». A écouter certaines sirènes, elle réussirait seulement à se compromettre. Elle risquerait de sortir de ces tractations aussi diminuée qu'après Sadowa. Sur ce point, l'intérêt de l'Angleterre concorde avec le sien. Il est certain que le gouvernement britannique ne désire aucun accroissement en territoire ottoman ; il est assez occupé avec ses possessions, actuelles.
Malgré certaines apparences contraires, on peut en dire autant de la Russie. Notre alliée a d'immenses territoires à coloniser en Asie, elle doit faire face à la crise chinoise, elle est en pleine réorganisation intérieure et le temps travaille pour elle. Ce serait folie de sa part de provoquer ou seulement de tolérer la réouverture de la question d'Orient. Dans ces conditions, si les trois puissances de la Triple- Entente' sont fermement résolues à ne pas laisser modifier le statu quo balkanique, il suffira qu'elles le disent où il convient et comme il convient, pour que les velléités d'intervention s'évanouissent. Du côté de la Triple-Alliance, l'Allemagne et 1 Autriche se rallieront aisément à cette manière de voir qui est déjà officiellement la leur. Quant à 1 Italie, elle a un intérêt majeur à ce que la question d Albanie ne1 s'ouvre pas à un moment où ses forces sont immobilisées ailleurs.
Il suffit donc de s'expliquer franchement pour prévenir toute explosion dans les Balkans. Un des] résultats du voyage de M. Poincaré à Pétersbourg doit être d'éclaircir cette question de telle façon qu'aucun malentendu ne puisse de longtemps s'élever à ce sujet.
M. POINCARE A CRONSTADT.
9 août 1912.
M. Poincaré arrive ce soir à Cronstadt. Au large de Riga, le Coudé a été salué par une salve de coups de canon de trois cuirassés allemands faisant partie d'une forte escadre évoluant dans ces parages. On remarquera cette politesse cer-
tainement préméditée. Elle est sans doute destinée à faire oublier en France l'envoi du Panther devant Agadir et peut-être aussi à montrer au monde que le Cabinet de Berlin ne voit dans le voyage du président du Conseil français nul sujet d'inquiétude. Peut-être encore est-ce une sorte de réponse au fait que M. Poincaré a pris la voie de mer pour se rendre à Pétersbourg ; on aurait ainsi voulu montrer que, par l'une ou l'autre voie, le ministre français ne pouvait échapper au témoignage de courtoisie qu'on lui réservait. Quoi qu'il en soit, l'opinion française ne peut qu'être touchée de cette démonstration en souhaitant que le gouvernement allemand traduise dans les faits l'amitié qu'il met dans ses gestes.
A cet égard, le langage tenu par la presse allemande à l'occasion du voyage de M. Poincaré n'est pas encourageant. Avec la' meilleure volonté du monde, il est impossible d'y trouver un signe que de l'autre côté du Rhin on se rend compte des nécessités de la politique française. Par contre, dans les articles les moins désobligeants, écries dans l'intention de créer à Paris un courant favorable à un rapprochement, éclate à chaque phrase l'idée que la France devrait, sans abandonner ses alliés et amis, conclure avec l'Allemagne une série d'ententes partielles. Tel est, à n'en pas douter, le but de la conférence-interview que M. de Kiderlen-Waechter a récemment accordée à un rédacteur du Figaro venu à Kissingen pour recueillir ses confidences.
Les bonnes paroles de M. de Kiderlen-Waechter sont trop rares pour qu'on ne les accueille pas avec empressement. Nous en prenons acte avec joie. Mais on ne peut s'empêcher de se rappeler que jusqu'ici les amabilités en apparence les plus désintéressées venues de Berlin ont eu invariablement pour objet de détacher la France de ses
amis. Nous avons toujours dit que nous étions prêts à régler avec nos voisins de l'est, en toute bonne foi, en pleine confiance, toutes les affaires particulières intéressant les deux pays ; sous ce rapport, le quai d'Orsay ne s'est jamais dérobé devant les propositions de la Wilhelmstrasse. Mais autre chose est rechercher des affaires à traiter en commun et créer artificiellement des ententes. On a toujours observé qu'à peine une « détente » était signalée entre Paris et Berlin, on voyait accourir à Paris des intermédiaires de toute nature voulant absolument « faire quelque chose » avec nous. Il nous semble que le règlement des affaires qui se présentent naturellement entre les deux pays suffit à nous occuper assez les uns et les autres pour que nous ne nous ingénions point à monter sans nécessité des affaires en commun. En multipliant les points de contact, on multiplierait surtout les occasions de froissement. Les expériences faites sous le principat Caillaux ne nous engagent nullement à recommencer. Les consortiums engendrent la brouille ; l'enchevêtrement des ententes partielles dans les alliances produit la confusion, et la confusion amène presque fatalement des conflits.
Le Times semble partager entièrement cette opinion, que nous avons eu maintes fois l'occasion d'exprimer pendant les différentes phases de la crise marocaine. De son côté, la Rossia, organe pétersbourgeois ^officieux, publie ce matin un article 'don1- l'agence Ha vas donne l'analyse suivante :
La Rossia approuve l'opinion de la presse russe et étrangère, que l'arrivée en Russie du directeur de la politique extérieure de la puissance amie et alliée ne peut pas être considérée seulement comme un acte de courtoisie internationale • elle estime que personne n'a de raisons de s'alarmer de la nouvelle confirmation de l'alliance, car l'opinion publique en Europe a eu des occasions suffisantes de se convaincre que l'alliance franco-russe se propose des objets de plus en plus pacifiques et qu'elle ne menace aucun intérêt en Europe.
Cette alliance est fondée sur une concordance totale des intérêts politiques et économiques des deux grandes nations. Elle est devenue, en ces derniers temps, une nécessité organique de la vie internationale, étant considérée comme la meilleure garantie de la paix et de la tranquillité en Europe.
Saluant l'arrivée dans la capitale de la Russie du représentant de la nation amie et alliée, le journal exprime la certitude que la majorité énorme du peuple russe est convaincue de la nécessité d'une union toujours plus étroite de la Russie et de la France pour travailler à soutenir et à affermir la paix, nécessaire non seulement à ces deux puissances, mais à toutes les nations dont elles sont amies.