PROPOSITION AUTRICHIENNE AU SUJET DES AFFAIRES TURQUES
16 août 1912.
La diplomatie austro-hongroise vient de prendre une initiative des plus intéressantes. Le comte Berchtold a chargé les ambassadeurs de l'empereur-roi près les grandes puissances de provoquer un échange de vues sur les affaires balkaniques, afin d'encourager la politique de décentralisation dont le nouveau gouvernement ottoman semble être partisan. Le ministre des affaires étrangères de la double monarchie prend pour thèse que la politique de centralisation de l'Union et Progrès a fait complètement fiasco, et l'inauguration d'une politique de décentralisation dans que l'empire ottoman peut seule ramener la paix et l'ordre dans l'intérieur de la Turquie, en assurant les bons rapports des différents Etats balkaniques entre eux. Le comte Berchtold espère que, si les puissances des deux groupements européens réussissaient à se mettre d'accord à ce sujet et à adopter une attitude conforme, il en résulterait les plus heureux effets pour la Turquie, pour les États balkaniques et pour les grandes puissances elles-mêmes.
Nous le croyons également. Il est certain que le sytème de centralisation uniforme appliqué par les théoriciens de l'Union et Progrès était le vice fondamental des Cabinets qui se sont succédé depuis quatre ans en Turquie. Les unionistes saloniciens poursuivaient une politique contradictoire : d'une part, champions de la libre pensée, de la fraternité et de l'égalité, positivistes enthousiastes, pour la plupart francs-maçons, ils prétendaient affranchir la Turquie des vieilles servitudes théologiques et des traditions despotiques ; d'autre part, ils s'efforçaient d'établir un gouvernement centralisé à l'occidentale dans un État composé d'une mosaïque de nations et de religions unie s pêle-même sous la domination d'un peuple conquérant et du khalife de l'Islam.L'Union et Progrès avait raison de croire que le peuple conquérant n'était plus à même de contenir par la force les peuples conquis et que la puissance de l'Islam avait perdu son ancienne vertu. Mais la conséquence logique de cette constatation de la part des auteurs de l'heureuse révolution de juillet 1908 devait être l'adoption d'une politique de collaboration avec les nationalités. Ce fut bien là, en effet, le programme officiel des révolutionnaires ; ce fut ce programme qui rallia tout de suite la presque unanimité des Ottomans au nouveau régime. Malheureusement, après une courte période de sagesse et de désintéressement, l'Union et Progrès abandonna peu à peu les principes sur lesquels était fondé son prestige près des populations et céda à la tentation d'établir de toutes pièces un gouvernement suivant les formules démodées de la Révolution française. Le comité trahit ses engagements vis-àvis de ses collaborateurs de la première heure ; il comprima et opprima. Malgré les avertissements répétés de ses amis clairvoyants, il s'obstina dans la poursuite de sa chimère malfaisante. On sait comment il fut chassé du pouvoir.
Le comte Berchtold est d'accord avec tous les observateurs attentifs des choses ottomanes pour constater que le retour au programme de l'ottomanisme, avec égalité réelle de traitement pour toutes les races, peut seul conjurer de grands bouleversements. Sa raison d'intervenir près des autres puissances dans les circonstances actuelles est bien naturelle. Les bouleversements qu'il prévoit ébranleraient non seulement la Turquie, mais aussi tous les États voisins et, par répercussion, toute l'Europe. Il est donc légitime de la part des grandes puissances de prévoir les événements et de s'efforcer de leur imprimer une direction conforme aux grands intérêts enjeu. C'est pourquoi, dès l'avènement du Cabinet Ghazi Mouktar Pacha, nous avons préconisé de toutes nos forces l'application sincère de la politique de conciliation à l'égard des Albanais et des autres nationalités ottomanes, en même temps que nous pressions le Cabinet Poincaré de chercher à réunir ses efforts à ceux de nos alliés et amis pour retenir les pêcheurs en eau trouble de bouleverser les Balkans. Nous ne pouvons donc qu'accueillir avec plaisir l'initiative austro-hongroise telle qu'elle se présente, en supposant qu'elle ne recèle point de pensée secrète moins désintéressée.
Nous aurions été heureux que la Triple-Entente agît énergiquement dans le sens désiré, et peut-être l'a-t-elle fait déjà. On peut, par exemple, attribuer aux conseils de la Russie l'hésitation du roi de Monténégro à risquer la grande partie qu'il meurt d'envie de jouer. Mais nous ne voyons aucun inconvénient, bien au contraire, à ce que la Triple-Alliance agisse dans le même sens et se concerte à cet effet avec l'autre groupement. Il sera excellent que le peuple bulgare sache toutes les grandes puissances résolues à éteindre le feu que 1 '«Organisation «bulgare tente d'allumer aux quatre coins de la Macédoine. Si ardente que soit
l'ambition bulgare, elle se contiendra sûrement si, de bonne foi, les grandes puissances déclarent à Sofia qu'elles ne toléreront aucune agression contre la Turquie sous un prétexte quelconque. Devant le veto de la Russie et de l' Autriche-Hongrie, les convoitises s'apaiseront. L'initiative du comte Berchtold est donc très bien venue. Nous souhaitons qu'elle produise promptement ses effets naturels et que rien ne la fasse dévier de son but officiel.