‹ L'Europe au jour le jour (volume 4)Chapitre 46 sur 110 · COMMUNIQUÉ FRANCO-RUSSE SUR LE VOYAGE DE M. POINCARE · texte numérisé non relu

COMMUNIQUÉ FRANCO-RUSSE SUR LE VOYAGE DE M. POINCARE

17 août 1912.

M. Poincaré a quitté hier soir les eaux russes après un séjour d'une semaine qui laissera des traces ineffaçables dans les relations franco-russes. Sans doute aucun événement extraordinaire n'a signalé ce voyage. Mais l'alliance des deux pays date de vingt ans déjà et elle ne comporte aucun remaniement sensationnel. Le seul point qui restât à élucider, la coopération éventuelle des flottes, l'avait été lors du passage du prince de Lieven à Paris, et les ministres responsables n'ont eu qu'à mettre au point les arrangements convenus entre les chefs des états-majors des deux marines. Ce qu'il convient de relever, c'est que le président du Conseil français a été accueilli avec des honneurs exceptionnels, qu'il a reçu de la famille impériale les marques les plus flatteuses d'estime et qu'il a traité à fond, en pleine confiance, toutes les questions qui touchent les intérêts des deux nations. Ces questions étaient nombreuses et graves. Nous en avons signalé particulièrement plusieurs

avant le départ de M. Poincaré. Quelques-unes étaient de nature très délicate et susceptibles de créer des malentendus. Il est de la plus haute importance qu'elles aient été examinées sous toutes leurs faces et que, sur chacune d'elles les deux gouvernements aient arrêté, d'un commun accord, l'attitude à prendre. Il y a des affaires qui, arrivées à une certaine phase, se règlent malaisément par des échanges de notes et de dépêches ; des entretiens suivis entre les hommes responsables peuvent seuls élucider à souhait les questions se rattachant à la politique générale. C'est ce travail qui vient d'être fait, avec un plein succès. Il eut été contraire aux usages et aux convenances de publier en détail le résultat des conversations de Pétersbourg ; mais la note suivante, communiquée hier soir à Paris et à Pétersbourg, donne l'idée la plus exacte de ce qui a été fait :

Le président du Conseil de la République française a eu, pendant son séjour à Saint-Pétersbourg, plusieurs longs entretiens avec le président du Conseil et le ministre des affaires étrangères du gouvernement impérial.

Ces conversations ont été empreintes de la grande cordialité qui a toujours caractérisé les relations personnelles des hommes d'État russes et français. Elles ont, en outre, permis aux gouvernements de deux nations amies et alliées de traiter, dans un esprit de confiance absolue et de sincère amitié, toutes les grandes questions sur lesquelles ils ont coutume, non seulement d'échanger des vues, mais de concerter pratiquement leur action.

Les deux gouvernements ont constaté que l'accord est complet entre eux et que les liens qui unissent les deux nations n'ont jamais été plus solides.

Ils ont reconnu, une fois de plus, que l'entente des deux pays amis et alliés, fondée sur des intérêts permanents, consacrée par des sentiments invariables, et progressivement adaptée à toutes les nécessités quedok prévoir une alliance, est et demeure une garantie précieuse pour le maintien de la paix et de l'équilibre européen.

Pour commenter cette note, il faudrait reprendre une à une toutes les affaires qui sollicitent depuis des années l'attention européenne. Il y aura de fréquentes occasions

d'y revenir. Aujourd'hui, il suffit de faire ressortir quelques points principaux.

En premier lieu, les gouvernements des deux nations amies et alliées déclarent qu'ils ne se sont point contentés d'échanger des vues, mais qu'ils ont concerté pratiquement leur action. Quelquefois, avec des intentions pareilles, on envisage l'emploi de moyens différents. Il est donc essentiel de convenir des moyens à employer pour réaliser les intentions communes. L'Orient et l'Extrême-Orient, par exemple, sont des terrains où des alliés ne doivent manœuvrer qu'après s'être préalablement entendus, car la moindre initiative personnelle d'un côté ou de l'autre peut tout compromettre. Tel a été le cas, semble-t-il, pour M. Tcharykof. En posant inopinément, l'an dernier, la question de l'ouverture des Détroits, l'ambassadeur de Russie à Constantinople, tout en s 'inspirant des idées les plus amicales pour le gouvernement ottoman, avait éveillé de tous côtés des inquiétudes ; il avait engagé son gouvernement dans une impasse et fourni des armes aux personnes toujours empressées à jeter la suspicion sur la politique de leurs rivaux. En fait, M. Tcharykof avait abouti au résultat précisément contraire à celui qu'il poursuivait. Il fallut plusieurs mois pour dissiper les malentendus nés à cette occasion. Et encore M. Sazonof a-t-il cru devoir profiter du séjour de M. Poincaré en Russie pour déclarer qu'il n'avait pas été un moment question entre eux de l'ouverture des Détroits. Il a tenu à rassurer ainsi l'opinion anglaise, que certains s'efforçaient d'indisposer contre les conversations franco-russes. En outre, en associant l'ambassadeur de Grande-Bretagne à Pétersbourg, seul de tout le corps diplomatique accrédité près du tsar, aux fêtes données en l'honneur du président du Conseil français, le gouvernement russe a manifesté hautement son attache-

ment aux accords de 1907 et à l'Entente cordiale. Toute la note, dont chaque mot est à retenir, porte la marque du plus étroit accord entre les deux gouvernements alliés. Quant à sa conclusion, c'est-à-dire à l'affirmation que l'alliance franco-russe « est et demeure une garantie précieuse pour le maintien de la paix et de l'équilibre européen », elle ne risque de paraître banale qu'aux esprits superficiels. Il suffit de se reporter à des événements récents et de regarder du côté de l'Orient pour constater à quel point la stricte application de ce programme, en apparence si simple, a été pénible dans le passé et peut devenir ardue dans l'avenir. L'équilibre européen est particulièrement instable. A chaque instant, soit par le jeu des forces naturelles, soit sous des impulsions soigneusement machinées, il se produit des secousses de nature à le modifier, sinon à le renverser. Ce n'est donc pas une petite tâche que de veiller à son maintien. M. Poincaré aura rendu à la France et à l'Europe un grand service en se concertant avec les hommes d'État russes pour assurer, dans l'intérêt général et sans nulle préoccupation égoïste, cet équilibre qui est la meilleure, la seule garantie de la paix.

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