LA PROPOSITION BERCHTOLD
18 août 1912.
La proposmon Berchtold, présentée mercredi aux ministres des affaires étrangères des grandes puissances par les ambassadeurs d'Autriche-Hongrie, reçoit presque partout un accued courtois, mais réservé. Dans sa forme offi- Gauvain. — T. IV.
li2 L'EUROPE AU JOUR LE JOUR
cielle.elleest irréprochable et ne provoque aucune objection sérieuse. Comme nous le disions avant-hier, on ne peut que se féliciter de voir le Cabinet de Vienne disposé a s'unir aux autres Cabinets qui ont déjà invité leurs représentants à recommander énergiquement le calme aux gouvernements des Etats balkaniques. D'autre part, il convient d'approuver tous les encouragements à une politique de tolérance et de conciliation à l'égard des nationalités de la part du nouveau Cabinet ottoman. Mais l'Autriche-Hongrie pouvait se joindre à ces recommandations et à ces encouragements, sans saisir solennellement l'Europe d'une proposition qui, pour avoir été formulée verbalement, n en constitue pas moins une initiative diplomatique comportant nécessairement une réponse. Alors on se demande un peu partout pourquoi cette initiative a été prise, et pourquoi François-Joseph I«, sans en attendre les résultats, en a souligné Importance en conférant au comte Berchtold la Toison d'or, l'ordre le plus élevé dont il dispose, généralement réservé aux membres des familles souveraines
Tous les organes officieux de la chancellerie du Bailphnz s'attachent à démontrer que la proposition Berchtold n a nullement pour objet de résoudre la question d Orient, m de préparer une intervention en Turquie, m de semer la mésintelligence parmi les puissances. D'après eux, la politique d'intervention en Turquie est « morte et enterrée », et il s'agit uniquement de consolider la Turquie et de soutenir son nouveau gouvernement dans ses efforts pour reparer les erreurs passées ; des échanges de vues a ce sujet entre les Cabinets, par l'intermédiaire de leurs ambassadeurs, ne peuvent être que très utiles. La suggestion Berchtold serait donc plutôt une invitation à causer ensemble de la question à l'ordre du jour qu'une proposition proprement dite Cette explication est acceptable, et les puissances la
prendront évidemment telle qu'on la leur donne. Celles qu. sont le plus portées à la réserve répondront comme si elles ne doutaient pas un instant du caractère parfaitement noffens.f de 1 invitation. Toutefois, pour que la conversation se poursuive, il faudra de la matière pour l'alimenter et quand les ambassadeurs austro-hongrois auront communique a Vienne que les différents Cabinets partagent l'opinion du comte Berchtold y les affaires turques, la matière manquera. Il faudra laisseT tomber la conversation ou en venir a des précisions. On eût compris que les puissances se fussent concertées pour appuyer collectivement à Constantmople une politique de conciliation quand on v pratiqua» une politique d'oppression. On comprend moins qu on dehbere sur les moyens d'encourager une politique en cours d apphcation. Il ne manquera pas de personnes soupçonneuses pour dire que cette immixtion étrangère dans 1 exécution du programme du Cabinet Ghazi Mouktar est surtout propre à compromettre en Turquie ce programme et ce Cabinet. P
H convient donc d'attendre le développement des négociations qu. viennent de s'engager pour pénétrer plus profondément les desseins de la diplomatie austro-hongroise Ioutefois, prov.soirement, il faut utiliser les bonnes intentons qu, nous sont ouvertement révélées et remercier le Cab.net de Vienne, en l'assurant que nous unirons très vo entiers nos efforts aux siens pour maintenir le statu quo et la paix dans les Balkans. Quant à la décentralisation dans 1 empire ottoman, nous en sommes certainement aussi partisans qu'on peut l'être à Vienne. Seulement, d'une part elle ne doit pas être confondue avec l'autonomie et d autre part les puissances étrangères ne doivent s'en occuper que dans ses rapports avec le maintien de la paix l^es diplomates ne peuvent se permettre dans ce domaine
les mêmes incursions que les journalistes. En tout cas, pour produire de bons effets et ne pas aboutir au résultat contraire à celui qu'on cherche, la décentralisation doit être un moyen d'adapter l'administration aux intérêts locaux, aux traditions nationales, et non un prétexte pour tailler de nouvelles circonscriptions ou des sphères d'influence. Il n'est peut-être pas une seule province ottomane constituant une unité ethnique, ou ^igieuse. En décentralisant dans le sens occidental du mot et en cherchant à grouper les vilayets pour donner à chaque groupe une administration distincte, on déplacerait seulement les maux. On fournirait à une race le moyen d'opprimer les autres et l'on provoquerait entre les races, désireuses de s'assurer la majorité, des luttes féroces comme celles qui suivirent l'arrangement austro-russe de Muerzteg. C'est dans l'intérieur même des provinces, des communes, que la décentralisation doit être introduite, de manière à donner partout aux différentes races des garanties élémentaires de justice et d'égalité devant la loi.
Depuis les entrevues de Port-Baltique et la nouvelle du voyage de M. Poincaré à Pétersbourg, les journaux austro-hongiois manifestaient un énervement visible. Ils s'irritaient de voir qu'on parlait ici et là de régler les affaires balkaniques sans paraître se soucier de l'Autriche-Hongrie, donc les intérêts dans la péninsule étaient pourtant au tout premier plan. Ils annonçaient que, si l'on persistait à ne point mettre l'Autriche en tiers dans les entretiens, elle agirait par elle-même. Au moment où M. Poincaré s'embarqua sur le Condé, des articles significatifs à cet égard parurent simultanément à Vienne et à Pest. C'est sans doute pour entrer dans la conversation que le comte Berchtold a présenté sa proposition.