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PROJETS DE CONFÉRENCE ORIENTALE

* 22 août 1912.

Si limitée en apparence, si prudemment calculée dans les termes que soit la proposition formulée verbalement, il y a juste une semaine, par les ambassadeurs d'Autriche- Hongrie accrédités dans les Ëtats signataires du traité de Berlin, elle a provoqué de toutes parts des commentaires propres à engendrer la confusion. On ne pTense généralement pas que le dessein du comte Berchtold soit de restreindre aux objets indiqués par ses ambassadeurs "lel échanges de vues qu'il propose d'instituer. On ne peut s'empêcher de remarquer une contradiction flagrante entre les commentaires officieux du premier jour des o7ganes de la chancellerie austro -hongroise et les articles ultérieurs des autres journaux. Alors que les premiers insistaient sur la portée strictement limitée des conversations à engager et désavouaient énergiquement toute pensée d'intervention, tout projet de conférence, les seconds agitent presque tous des projets d'autonomie macédonienne et de conférence diplomatique. Ces déformations de la proposition primitive ne semblent point mal vues à Vienne, de sorte qu'il est permis de se demander si l'initiative du' comte Berchtold n'est pas,sous une apparence .anodine, le point de départ d'événements plus graves. La collationinopinée de la Toison d'Oràson auteur est un indice. A Constantinople, où une longue expérience a affiné une circonspection naturelle, on est unanime à regarder avec méfiance ce « bloc enfariné ». On redoute à la Sublime Porte que les encouragements officiels étrangers à la décentralisation

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apparaissent comme une sorte de pression de l'extérieur, et discréditent le système que l'on prétend affermir. Il est sûr [que des encouragements de ce genre, donnés sans discrétion, deviendraient une arme excellente aux mains de l'opposition au cours de la prochaine campagne électorale.

Xous n'avons rien à retirer des commentaires favorables par lesquels nous avons accueilli en principe la proposition Berchtold, en les entourant d'ailleurs de réserves. On ne tardera probablement pas longtemps à savoir si ces réserves sont justifiées, et si les conversations utiles, mais inoffensives, dont il est jusqu'à présent question sont destinées à se transformer en autre chose. Mais il convient de signaler tout de suite, pour le combattre sans plus attendre, le mouvement qui se dessine déjà visiblement en faveur d'une conférence.

Dans une lettre adressée au directeur du Temps et insérée en tête du numéro d'hier de notre confrère, M. Philippe Crozier, encore tout récemment ambassadeur de France à Vienne et actuellement en villégiature à Marienbad, croit devoir rappeler les conversations qu'il a eues avec le comte d'Aehrenthal quelque temps avant la mort de cet homme d'Etat :

Dès le début de la guerre italo-turque, après que la Turquie et l'Italie eurent fait connaître les conditions auxquelles chacune subordonnait le rétablissement de la paix, le comte d'Aerenthal disait : « L'Italie a parlé ; la Turquie a parlé ; tout le monde parle. Mais quand viendra donc le tour de l'Europe, de la vieille Europe ? Elle a bien aussi son mot à dire. Sans doute il faut d'abord qu'elle reprenne conscience d'elle-même ; mâisTcroyez-moi, là, et là seulement est le salut: seul l'ensemble des cinq puissances non belligérantes aura assez d'autorité pour se faire écouter le moment venu, rétablir la paix et éviter la terrible aventure que serait la réouverture aiguë de la question d'Orient. » Il faisait en même temps auprès des puissances, en vue d'engager une conversation générale, une démarche qui a paru ne pas avoir été partout comprise. Au surplus, cette démarche était prématurée et ne pouvait alors avoir de résultat immédiat ; le comte d'Aehrenthal n'était pas éloigné de le reconnaître,mais il « tenait à poser le principe » et à le poser sans retard.

L'initiative du comte Berchtold ne serait-elle point la suite de cette première démarche du comte d'Aehrenthàl ? M. Philippe Crozier a représenté trop longtemps la France à Vienne et connaît trop les finesses du métier diplomatique pour avoir écrit sans motif sérieux une lettre destinée évidemment à être publiée. Il est de notoriété publique qu'il possédait pendant sa mission officielle et il est vraisemblable qu'il a conservé de réelles sympathies dans le monde politique viennois. Il fait en ce moment une cure dans une des deux villes d'eaux de Bohême, très proches d'ailleurs l'une de l'autre, où se trouvent réunis en cette saison beaucoup de diplomates et de personnages politiques. Il n'est donc pas interdit de penser qu'il a écrit au Temps après avoir causé avec des diplomates austro-hongrois et que ^sa lettre est un jalon sur le chemin d'une conférence.

Si l'on pense sérieusement à Vienne à saisir solennellement l'Europe des affaires turques, nous espérons que ce plan sera ruiné avant d'être formulé. Il n'y a pas de matière pour un programme de conférence. Il est inutile de se réunir autour d'un tapis vert pour décider de conseiller le calme à Cettigné et à Sofia ; on peut envoyer plus utilement et plus rapidement ces conseils après s'être concerté par télégrammes. D'autre part, l'organisation de la décentralisation administrative dans l'empire ottoman n'est point un sujet de délibérations diplomatiques. Les personnes qui ont l'habitude des conférences ne peuvent songer sans rire à des discussions de plénipotentiaires européens sur la meilleure manière d'administrer les diverses provinces de l'empire ottoman : ce serait le gâchis et un gâchis qui durerait indéfiniment. La conférence aboutirait au ridicule ou à une crise. Nous ne supposons pas que le comte Berchtold recherche le ridicule ; irait-il au-devant d'une crise? La

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situation de l'Italie, engagée à fond en Tripolitaine, semblet-elle offrir une occasion propice ?

Un journal de Vienne a porté sur la proposition Berchtold un jugement de nature à suggérer d'utiles réflexions. « Personne, dit la Zeit, ne peut préciser quels sont, au juste, les remèdes préconisés par le comte Berchtold. Son programme manque de précision. Une seule chose est claire : c'est une modification des principes de non-intervention que l 'Autriche-Hongrie professait depuis l'avènement du régime constitutionnel en Turquie. Tout d'un coup, sans y être prié, nous allons donner dans ce nid de guêpes de la politique intérieure turque, et nous allons conseiller au gouvernement turc de pratiquer la décentralisation. Comment osons-nous donner de semblables conseils alors que nous appliquons les plus rigides principes de centralisation en Croatie, et qu'à tous les coins de la double monarchie, en Galicie et en Bohême, il y a de semblables problèmes d'autonomie qui nous intéressent de plus près que ceux de Macédoine et d'Albanie ? » Voilà un thème tout trouvé pour les plénipotentiaires ottomans à la future conférence.

Au point de vue international, la conférence ne peut que jeter le trouble parmi les puissances. Elle accentuerait les dissentiments existants et serait l'occasion d'en créer d'autres. Les puissances de la Triple-Entente doivent se garder de se mettre dans ce guêpier. Quand on a parlé pour la première fois d'une conférence, au mois de mai dernier, M. Jean Herbette a dit dans le Siècle ce qu'il fallait penser de cet expédient : « Les congrès européens n'ont jamais été profitables ni à l'empire ottoman, ni à ceux qui s'étaient fatigués pour le vaincre. Ils ont le grand défaut de faciliter les spoliations en divisant les responsabilités. » C'est encore ce qu'il convient de répéter aujourd'hui.

VISITE DU COMTE BERCHTOLD A SINAlA.

27 août 1912.

• Le comte et la comtesse Berchtold, accompagnés du comte Hoyos, conseiller de légation, viennent de faire à Sinaïa un séjour qui ne doit point passer inaperçu. Ils ont été, au château de Pélesch, les hôtes du roi Charles et de la reine Elisabeth ; un grand dîner de gala auquel était invité le corps diplomatique a été donné en leur honneur ; ils ont été entourés d'attentions exceptionnelles. Le comte Berchtold a reçu la grand 'croix de l'Ordre de Charles Ier. C'est la première fois qu'un ministre des affaires étrangères d'Autriche-Hongrie vient en Roumanie se présenter aux souverains après son arrivée aux affaires. Cette visite anormale n'est point seulement une marque de déférence à l'égard des souverains roumains ; c'est aussi le signe évident des rapports très étroits qui lient les deux gouvernements ; suivant l'expression employée par la Nouvelle Presse libre, c'est une Bundnissbesuch, une visite d'alliance.

Le comte Berchtold et le comte Hoyos emporteront-ils de Sinaïa un papier contenant de nouvelles clauses relatives aux obligations internationales des deux pays ? On ne nous le dira probablement pas. Mais il est superflu de se mettre en campagne pour essayer de le savoir. Avec ou sans traité, l'Autriche-Hongrie et la Roumanie sont décidées à marcher d'accord en Orient.Le bruitqu'on a fait autour de la conclusion de conventions serbo-bulgaro-grecques a pu déterminer les Cabinets de Vienne et de Bucarest à resserrer leurs

liens et à l'indiquer publiquement. Les « succès diplomatiques »,pour vains qu'ils soient souvent, provoquent presque inévitablement une action en sens contraire. Ils ne seraient vraiment des succès que si l'on n'en parlait pas ; mais la vérité oblige à dire qu'on ne les recherche le plus souvent que pour en faire parler. Les succès efficaces, mais obscurs, ne sont pas à la mode. Il est donc assez naturel qu'en face de l'ensemble imposant de traités qu'on déployait de l'autre côté du Danube, l 'Autriche-Hongrie [et la Roumanie se soient aussi livrées à une petite manifestation de solidarité politique. Certes, cette solidarité n'apparaît point dans l'opinion nationale des deux pays. Les affaires des Roumains de Transylvanie sont un sujet quotidien de récriminations réciproques ; les Roumains du royaume considèrent toujours au fond de leur cœur les habitants d 'outre -Carpathes comme des frères irrédimés ; les questions de subventions roumaines aux écoles et aux églises transylvaines, celles de recrutement pour les conscrits de nationalité douteuse provoquent une correspondance quelquefois aigre entre Bucarest et Vienne et des polémiques assez vives dans la presse. Mais ces petites querelles laissent intacts les rapports généraux. Le roi Charles et l'empereur François-Joseph saisissent toutes les occasions de se témoigner leur mutuelle affection et les ministres roumains des affaires étrangères, qu'ils soient de droite ou de gauche, qu'ils aient ou non tenu un langage ultra -nationaliste dans l'opposition, conforment entièrement leur politique à celle de leur roi.

Cette politique n'est ni secrète, ni compliquée. Le roi Charles est un partisan résolu du statu quo balkanique. Se reposant sur ses glorieux lauriers de Plevna, il n'ambitionne point de conquêtes nouvelles ; il ne reste plus de terres roumaines à prendre. La Roumanie, dont la popu-

lation augmente d'un million environ tous les dix ans — elle vient d'atteindre sept millions — peut attendre dans la paix les chances de l'avenir en poursuivant son très remarquable développement économique. Seulement le roi tient énergiquement à s'agrandir si ses voisins s'agrandissent. Il ne veut pas que l'équilibre balkanique se modifie à son détriment. Comme cet équilibre est constamment menacé et que sa rupture subite pourrait prendre à l'improviste une Roumanie isolée, Charles Ier s'est constamment préoccupé, depuis 1878, de ne point rester isolé en cas de remaniement. Les puissances occidentales sont loin ; elles seraient d'un faible secours en cas de danger. La Russie et l 'Autriche-Hongrie sont les seules alliées sérieuses possibles. Malheureusement, la Russie a été desservie à Bucarest par des agents d'une choquante maladresse après l'épreuve de la guerre de 1877 ; elle a découragé des sympathies qui avaient besoin d'être réveillées et soutenues après l'annexion de la Bessarabie. L'Autriche a gagné tout le terrain que la Russie a perdu. Elle a eu soin de se faire représenter à Bucarest par des agents de premier ordre dont deux, le comte Goluchowski et le comte d'Aehrenthal, sont devenus ministres des affaires étrangères, tandis que d'autres pays envoyaient sur les bords de la Dambovitza des hommes fatigués et économes. Les affinités germaniques aidant, l'accord s'est fait naturellement entre le Habsbourg et le Hohenzollern. On ne peut douter qu'en cas de conflit dans les Balkans les deux souverains — ou leur successeurs — marcheront ensemble. C'est une des raisons qui doivent faire désirer le maintien de la paix orientale. Les agrandissements éventuels prévus dans les conversations austro-roumaines ne peuvent s'effectuer qu'aux dépens d'un des Etats balkaniques. Il n'est pas difficile de deviner lequel ; il n'en est qu'un qui

soit à la fois voisin des deux alliés. Dans l'intérêt même de la Roumanie, on doit souhaiter que l'éventualité prévue ne se présente point et qu'une guerre heureuse ne lui livre point une partie de la Serbie. L'avenir de la Roumanie, si elle en a un en dehors d'elle-même, n'est point sur la rive droite du Danube, barrière naturelle providentielle. En s 'agrégeant des territoires difficiles à garder et à assimiler, la Roumanie susciterait de terribles désirs de revanche qui l'exposeraient aux plus redoutables hasards. Pour elle et pour l'Europe, on doit souhaiter qu'elle ne cède jamais à la tentation de s'associer à un attentat contre une quelconque de ses voisines, rendues en même temps qu'elle à l'indépendance.

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