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LE .GACHIS ORIENTAL ET LE MASSACRE DE KOTCHANA

31 août 1912.

La situation reste trouble en Orient. Comme il arrive chaque fois qu'une crise intérieure éclate en Turquie, les voisins de « l'homme malade » s'efforcent de hâter l'ouverture de la succession. Cette fois, les voisins ont été avertis sérieusement que les grandes puissances ne voulaient pas que la succession s'ouvrît, et jusqu'ici on a pu éviter un conflit. Mais il y a dans les Balkans des personnes décidées à provoquer à tout prix une conflagration et la question se pose de savoir si elles réussiront à entraîner les gouvernements.

Les attentats en Macédoine ont coïncidé avec la chute de l'Union et Progrès à Constantinople. Mais ils n'avaient

aucun rapport direct avec cette crise gouvernementale ; ils n'étaient dirigés ni pour ni contre l'un des deux grands partis ottomans en présence ; leurs auteurs n'appartenaient ni à l'Union et Progrès, ni à l'Entente libérale. Ils avaient été machinés par des Macédoniens suivant la vieille méthode locale : on jette des bombes qui frappent la population inoffensive, musulmane ou chrétienne ; les musulmans exaspérés contre les « bombistes », qui appartiennent généralement à 1' « Organisation intérieure » bulgare, s'abandonnent pendant quelques heures à la sauvagerie de l'instinct et se livrent à des représailles féroces. Immédiatement, une clameur d'indignation s'élève dans les pays voisins, des meetings monstres s'organisent pour exiger des réparations, on somme les gouvernements d'agir par la force, on envoie des pétitions et des délégations aux grandes puissances et à la presse occidentale. Fondée sur la psychologie des populations et les conditions d'existence des gouvernements balkaniques, cette méthode est d'une efficacité certaine. Son emploi provoque infailliblement une vive émotion dans le public et de graves incidents diplomatiques.

Tel est le cas pour le récent massacre de Kotchana. On ne connaît pas encore les résultats de la commission d'enquête. Toutefois, celle-ci a travaillé rapidement, a conclu sans retard, et le Cabinet ottoman a donné immédiatement des ordres pour que justice soit faite sans délai. Afin de hâter les opérations judiciaires, il a prononcé l'état de siège dans le district de Kotchana, de façon que la procédure plus expéditive des conseils de guerre pût être appliquée. Il semble donc qu'il ait fait tout ce qui était en son pouvoir pour donner satisfaction à l'opinion étrangère et aux réclamations bulgares. S'il persévère dans cette voie, il faudra lui reconnaître un certain mérite, car le procès et l'exé-

cution de la sentence ne manqueront pas d'aviver toutes les passions nationales. En pareil cas, les co-nationaux des accusés et des victimes fondent leur opinion sur leurs sympathies de race ou de religion plutôt que sur les pièces du procès. Quelle que soit la sentence rendue, elle irritera violemment une partie de la population et deviendra une nouvelle source d'effervescence. C'est bien là-dessus que comptent les « bombistes ». Suffira-t-il pourtant de l'audace de quelques bandes pour provoquer un bouleversement balkanique qui risquerait de dégénérer promptement en conflagration générale ? Cela dépend de l'énergie des gouvernements. Si ceux-ci laissent aller les événements sans rien tenter pour les diriger, ils seront certainement entraînés bien au delà de leurs intentions et le grand conflit deviendra inévitable. Mais s'ils emploient de bonne foi toute leur force à redresser le courant, ils resteront maîtres de la situation.

Ici, le gouvernement turc n'est point en cause. Il désire évidemment la paix qui, seule, peut lui permettre de réorganiser l'empire. En aucun cas, la guerre ne lui profiterait, tandis qu'elle serait probablement suivie d'un nouveau démembrement de l'empire. Il en est presque de même de la Serbie. Prise entre l 'Autriche-Hongrie et la Roumanie, elle courrait les plus grands périls ; ses chances d'agrandissement seraient très faibles et les risques de diminution très sérieux. En Bulgarie, le Cabinet Guéchof est sincèrement pacifique et modéré. Il se rend compte que, dans l'état actuel de l'Europe, une initiative belliqueuse serait peu profitable au jeune royaume. Sur la rive gauche du Danube, la Roumanie veille à ce que l'équilibre de la péninsule ne soit point modifié à son détriment. Une déclaration de guerre à la Turquie à propos de Kotchana, comme le réclament les meetings nationalistes tenus ces

jours-ci à Sofia et dans nombre d'autres villes, mettrait la Bulgarie entre deux feux. Qu'y gagnerait-elle? Si elle n'était point soutenue par une grande puissance, elle s'exposerait à un écrasement qui pourrait lui coûter quelques districts voisins de la Dobroudja. Or, la Russie tient à Sofia un langage très pressant en faveur du maintien de la paix et les autres puissances donnent des conseils dans le même sens. Ceux des Bulgares qui sont enragés de guerre affirment bien que, bon gré mal gré, la Russie finirait par être entraînée dans le conflit par l'agitation panslaviste. Mais le tsar Nicolas est en mesure de détromper le roi Ferdinand à cet égard. De ce côté, on peut donc dire que le risque peut être conjuré par les gouvernements.

Au Monténégro, la situation échappe davantage aux prévisions. Par ses propres forces, ce royaume minuscule est impuissant contre la Turquie. Mais il peut à tout moment se servir de ses populations naturellement belliqueuses et constamment armées pour provoquer des incidents répétés, des bagarres, des troubles tels que toute la région a voisinante serait en feu et que l'incendie pourrait gagner toute la Macédoine. Il est extrêmement difficile de connaître les idées de derrière la tête du roi Nicolas. Sa politique intérieure et sa diplomatie s'inspirent de conceptions médiévales. Il s'appuie à la fois sur Saint-Pétersbourg et sur Vienne, et nous doutons que la Russie ou l'Autriche soit jamais sûre de lui. Dans les circonstances présentes, il est certain que les incidents de frontière ont coïncidé avec la crise turque. A Cettigné, l'on prétend qu'ils sont dus aux bizarreries de la frontière actuelle et qu'ils cesseraient si la Turquie ratifiait le protocole de délimitation récemment dressé par une commission mixte. Mais, à Constantinople, on répond que la délimitation proposée

attribuerait quelques terres albanaises au Monténégro et que l'instant n'est vraiment pas propice pour fournir aux Albanais une nouvelle cause de mécontentement. Si le roi Nicolas est de bonne foi, il doit lui suffire pour le moment de laisser la frontière en l'état et de veiller à prévenir des incursions. Quand le calme sera rétabli, on pourra plus utilement 'procéder à une rectification définitive.

En somme, les dangers de guerre résident donc plutôt dans les convoitises des héritiers présomptifs de l'homme malade que dans les faits eux-mêmes. Mais il appartient aux puissances de réfréner ces convoitises. Si, comme tout permet de le croire, elles veulent réellement le maintien de la paix, elles disposent des moyens nécessaires pour faire prévaloir leur volonté commune.

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