‹ L'Europe au jour le jour (volume 4)Chapitre 50 sur 110 · LA TURQUIE ET LA DECENTRALISATION · texte numérisé non relu

LA TURQUIE ET LA DECENTRALISATION

Ier septembre 19 12.

Une légère détente se manifeste dans les Balkans. Voyant que la campagne d'incidents et de crimes inaugurée au lendemain de la crise turque n'a pas produit le bouleversement général désiré, les agitateurs nationalistes semblent renoncer provisoirement à de nouveaux attentats. D'autre part, les puissances ont renouvelé dans les capitales balkaniques leurs exhortations au calme sur un ton énergique. Un arrangement spécial a même été conclu entre le ministre de l'intérieur du Monténégro et Djavid Pacha, chargé par la Porte de rétablir l'ordre dans le district

de Bérane et qu'il ne faut pas confondre avec le général du même nom dont la campagne de répression en Albanie 1 an dernier a laissé un triste renom. Conformément à cette entente, les gens de Bérane réfugiés au Monténégro seront autorisés à réintégrer leurs foyers et indemnisés par la Turquie des dommages qu'ils auraient subis. Sur cette frontière, tout peut donc rentrer dans l'ordre grâce à la bonne volonté des gouvernements, si des excitations révolutionnaires ne provoquent pas d'autres troubles. En Bulgarie le manifeste adressé par le roi à la nation, à l'occasion des fêtes de son jubilé, ne fait aucune allusion à l'attentat de Kotchana ni aux incidents ultérieurs ; les Bulgares du royaume et de Macédoine n'y trouveront aucun aliment pour entretenir les passions artificiellement déchaînées par 1' « Organisatiou intérieure ». A Belgrade, les étudiants qui semblaient avoir pris pour modèles leurs camarades de Sofia, ont mis une sourdine à leur exaltation.

C'est dans ce calme relatif que les puissances signataires du traité de Berlin vont prendre connaissance des précisions apportées par le comte Berchtold à sa suggestion primitive, accueillie favorablement en principe par tous les Cabinets pressentis. Si ces précisions sont conformes à la pensée officiellement exprimée précédemment, nul doute qu'elles ne reçoivent aussi un accueil favorable. Mais pour qu'il en soit ainsi, il est bien entendu qu'il ne doit être question m de conférence, ni d'intervention. Les journaux officieux de Vienne et de Pest se sont attachés ces jours derniers à désavouer toutes les interprétations extensives données ici et là à la proposition Berchtold depuis qu'elle a été présentée. Nous souhaitons vivement qu'ils reproduisent exactement cette fois la pensée du gouvernement austro-hongrois. En effet, nul n'a songé à tenir l'Autriche- Hongrie à l'écart du règlement des affaires balkaniques ; Gauvain. — T. IV

la Triple-Entente n'a jamais eu non plus l'intention de s'assurer des avantages particuliers dans les Balkans ou de rouvrir la campagne orientale de 1909, comme l'en soupçonne la Gazette de Francfort. S'il s'est produit dans les commentaires de la presse occidentale un revirement au cours de la semaine dernière, ce n'est point parce que les dispositions à l'égard de l' Autriche-Hongrie s'étaient modifiées, mais seulement parce que des articles d'amis zélés ou certains « sondages » ont fait apparaître la proposition Berchtold sous un aspect moins inofTensif.

Pour être bienfaisante, la décentralisation que le comte Berchtold propose d'encourager en Turquie et que, pour notre part, nous n'avons cessé de recommander à nos amis ottomans, doit être fondée sur l'égalité de toutes les races et de toutes les religions devant la loi. Il ne doit pas s'agir de créer des privilèges, mais d'assurer les droits de chacun. Il ne faut pas oublier que l'ancienne résistance des musulmans aux réformes en faveur des chrétiens venait surtout de ce qu'ils n'admettaient point que les chrétiens fussent admis au bénéfice d'avantages dont ils n'étaient point appelés à jouir eux-mêmes. Jamais on ne fera entrer dans la tête d'un Turc ou d'un musulman qu'un Bulgare, un Serbe, un Grec ou un Arménien soit assuré dans l'empire ottoman de garanties spéciales, alors que lui-même restera exposé à l'arbitraire. Ce raisonnement est facilement compréhensible. L'établissement du régime constitutionnel a eu précisément pour objet de faire disparaître toutes ces inégalités et de permettre l'instauration d'un nouvel état de choses où tout le monde trouverait des sûretés. C'est pour cela que sa proclamation a été saluée en 1908 par un si grand enthousiasme d'une extrémité de l'empire à l'autre. Malheureusement, les Jeunes-Turcs de l'Union et Progrès n'ont pas tardé à fausser le système dans un intérêt de parti, et les

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troubles sont survenus. Pour que l'ordre se rétablisse, il est essentiel que les puissances ne se mêlent point de déterminer le régime applicable à telle ou telle province. Ce serait un moyen infaillible de faire tout échouer. Il est des moyens plus pratiques et plus discrets de collaborer au maintien de la paix et au développement de l'ordre dans la Turquie d'Europe.

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