DE L 'EUROPE
3 octobre 1912. (l)
LA mobilisation générale des armées de tous les Etats de la péninsule balkanique est aujourd'hui un fait. L'arrêter est impossible. Elle ne s'est pas accomplie au hasard des circonstances ; elle a été concertée emre quatre gouvernements intéressés conformément à des accords antérieurs. Elle a été décidée simultanément dans les quatre royaumes. Ce n'est point une simple démonstration. D'après des nouvelles concordantes des principales villes des Balkans, tous les préparatifs militaires en voie d'exécution ont effectivement pour but de mettre les troupes bulgares, serbes, grecques et monténégrines sur le pied de guerre et de leur faire prendre des dispositions de guerre. Il n'est plus permis d'espérer que les quatre gouvernements rétracteront leurs ordres de mobilisation par
(!) L'auteur ayant été absent de Paris du 2 septembre au 2 octobre n'a publié aucun article pendant cette période de la crise.
DECLARATIONS DE GUERRE BALKANIQUES l8l
déférence pour les grandes puissances. Ils n'ont pas cédé aux conseils de modération très pressants qui leur, ont été donnés, presque chaque jour, depuis plusieurs semaines par les Cabinets des puissances signataires du traité de Berlin. Ils s'inclineront encore moins devant des conseils du même genre après avoir pris délibérément une attitude ouvertement hostile à l'égard de la Turquie. La Grèce, en particulier, qui est le plus exposé des quatre royaumes de la péninsule aux représailles ottomanes, ne s'est pas aventurée dans une mobilisation déclarée sans être sûre d'être soutenue. Il faut donc recourir à d'autres moyens que les bonnes paroles pour agir sur la direction des événements. Les raisons qu'on donne à Sofia, Belgrade, Cettigné et Athènes pour justifier la mobilisation ne peuvent être considérées, au point de vue international, que comme des prétextes. On l'a déjà démontré. Mais, aux yeux de la population de ces quatre pays, elles suffisent à légitimer l'initiative de leurs gouvernements, qui sont certainement plus modérés que l'opinion. Dès lors que les gouvernements eux-mêmes ont décidé de marcher, on ne pourra contenir leur action dans certaines limites que par la force ou par des satisfactions équitables. Or l'emploi de la force semble irréalisable dans les conditions actuelles de l'Europe, où l'on réussit à s'entendre plutôt pour ne rien faire que pour agir en commun. En outre, dans leur forme officielle, les réclamations des quatre États balkaniques ont une apparence de justice. On ne saurait, sans choquer beaucoup de consciences, se livrer à des mesures coercitives avant d'avoir soi-même accompli tout son devoir. Et, jusqu'ici, l'Europe a très mal rempli son devoir dans les Balkans. Elle y a fait une politique d'affaires au lieu d'une politique de gouvernement. Ses diplomates s'y sont conduits plus en courtiers qu'en hommes d'Etat. On y a piétiné quoti-
diennement le traité de Berlin dont on se réservait d'invoquer les clauses à titre comminatoire pour obtenir de temps à autre des avantages d'ordre exclusivement matériel. Si l'Europe veut que les petits Etats en cause reprennent confiance dans sa parole, si elle tient- à regagner dans les affaires orientales l'autorité morale indispensable pour imposer des solutions, elle doit tout d'abord tenir ses anciens engagements solennels.
Ces engagements sont formulés dans les articles 23 et 61 du traité de Berlin. Aux termes de l'article 23, des règlements analogues au statut organique crétois de 1848, adaptés aux besoins locaux, devaient « être introduits dans les autres parties de la Turquie d'Europe, pour lesquelles une organisation particulière n'a pas été prévue par le présent traité », c'est-à-dire pour toute la Turquie d'Europe, sauf la Bulgarie et la Roumélie orientale, incorporée depuis à la Bulgarie devenue indépendante. La Sublime Porte devait charger des Commissions spéciales où l'élément indigène serait largement représenté, d'élaborer les détails des nouveaux règlements « dans chaque province ». Les projets d'organisation résultant de ces travaux devaient être soumis ensuite à la Sublime Porte qui promulguerait les actes destinés à les mettre en vigueur après avoir pris l'avis de la Commission européenne instituée pour la Roumélie orientale. Cette Commission a bien élaboré un statut pour la Roumélie orientale, mais elle s'est séparée sans s'être occupée effectivement des autres provinces de la Turquie d'Europe. On sait comment Guillaume II prit Abdul Hamid sous sa protection, chèrement payée. D'autre part, en 1897, la Russie et l 'Autriche-Hongrie s'entendirent pour se partager ce qu'on appelait « l'influence » dans la péninsule et couvrirent les pires excès d 'Abdul Hamid. D'après l'article 61, la Sublime Porte s'engageait à
« réaliser sans plus de retard » les améliorations et les réformes qu'exigeaient les besoins locaux dans les provinces habitées par les Arméniens et à garantir leur sécurité contre les Circassiens et les Kurdes. Il serait trop cruel de rappeler ce qu'il advint de cette sécurité.
L'inertie traditionnelle des grandes puissances fournit aux nationalités dont les droits sont en jeu et aux Etats congénères de faciles arguments contre l'Europe quand celle-ci veut les arrêter avec des promesses. Il faut que ces promesses se changent en actes. Dans l'été de 1908, la Russie et l'Angleterre avaient résolu de s'engager dans cette voie. C'est alors que survint la révolution turque destinée, dans l'esprit de ses auteurs, à rendre la liberté et les droits les plus élémentaires de l'homme à la fois aux Turcs et à tous les autres sujets de l'empire, confondus désormais sous le nom d'Ottomans. Après un essai qui fit concevoir de belles espérances et qui eût pu donner de beaux résultats si Abdul Hamid n'eût pas tenté de ressaisir l'autorité despotique au mois d'avril 1909 et si, à la suite de cette fatale contre -révolution, le pouvoir ne fût pas tombé entre les mains d'hommes trop jeunes, trop inexpérimentés, trop passionnés et trop ambitieux, on retomba peu à peu dans l'anarchie et dans l'exclusivisme. A la dictature hamidienne succéda la dictature du comité Union et Progrès. Sous le couvert d'une comédie constitutionnelle et électorale, on enleva de nouveau toute représentation 'et toute garantie aux nationalités non turques. C'est le découragement de ces nationalités qui est la cause de la crise actuelle.
Il faut donc revenir au traité de Berlin et à ses applications pratiques. Il faut y revenir immédiatement, et prouver sa volonté par des actes.