LA CRISE BALKANIQUE ET LES GRANDES PUISSANCES
5 octobre 19 2.
Conformément à la politique qu'il a résolument pratiquée dès son arrivée au pouvoir avec une vue très nette des intérêts français, M. Poincaré travaille avec activité depuis plusieurs jours à sauver cet équilibre européen qui a subi de si terribles secousses depuis quatre ans. Il a reconnu que l'unique moyen de conjurer dans les Balkans une conflagration de nature à gagner toute l'Europe consistait à agir sans retard à la fois près des quatre Ëtats balkaniques alliés et à Constantinople. Au premier abord, il est vrai, il peut sembler injustifié d'exercer une pression sur la Turquie afin de lui arracher des engagements formels relatifs à des réformes que le nouveau Cabinet ottoman, animé des intentions les plus dignes d'éloges, avait déjà spontanément décidé d'introduire. Mais la situation actuelle ne permet plus de s'arrêter devant certaines susceptibilités, légitimes ou non. Il s'agit de savoir si la guerre éclatera ou non. Or, si elle peut être conjurée en obtenant de la Turquie des engagements fermes, conformes d'ailleurs à ses propres projets et aux clauses du traité de Berlin restées inobservées jusqu'ici, il ne faut pas hésiter à recourir à ce moyen. En aucun cas, la Turquie n'aura sujet de se repentir d'avoir déféré à la demande des puissances signataires du traité de Berlin. Si le conflit est ainsi conjuré, elle bénéficiera du prestige que lui vaudra le recul des quatre alliés ainsi que de la reconnaissance des grandes puissances. Si les petits Ëtats balkaniques passent outre, elle aura dévoilé leur jeu et mis les torts de leur côté.
Quant à la pression sur les quatre alliés, elle est également nécessaire. Mais elle devrait être exercée par tous les Etats intéressés et non pas seulement par l'Autriche et la Russie. On appelle souvent ces deux puissances « ées plus intéressées » dans les affaires balkaniqu s. Ce n'est exact que relativement. Toutes les puissances signataires du traité de Berlin ont un intérêt de premier ordre à ce que l'équilibre oriental ne se modifie point à leur détriment. La France est dans ce cas. On ne peut abandonner à deux puissances en particulier le soin de régler les conflits locaux. L'accomplissement prétendu d'un mandat leur fournirait l'occasion d'occuper « provisoirement » des territoires qui ne seraient jamais rendus à leur propriétaire. Les protocoles de désintéressement signés au préalable ne seraient respectés ni dans la lettre, ni dans l'esprit. Mais il est bien exact qu'aucun conflit balkanique ne peut être réglé sans que la Russie et l'Autriche soient d'accord et, dans le cas actuel, il est indispensable que cet accord se manifeste dans le langage comminatoire tenu simultanément à Sofia, Belgrade, Athènes et Cettigné.
Seulement, est-ce encore possible ? A entendre les déclarations officielles, on devrait croire que toutes les grandes puissances ont la conscience également pure et qu'elles sont également libres d'exercer dans les capitales balkaniques la pression nécessaire ; on devrait espérer que leurs efforts communs réussiront. A suivre les événements dans leur ordre naturel, on se prend à douter et l'on aboutit à des conclusions déconcertantes.
L'entente dite défensive, qui se manifeste aujourd'hui par une mobilisation générale simultanée dépourvue de toute justification juridique, a été conclue il y a plusieurs mois entre les quatre petits Etats balkaniques. Elle a été certainement connue de plusieurs grandes puissances qui
n'ont pas découragé les contractants. On peut assurer, sans risque d'erreur, que la diplomatie italienne l'a même inspirée et s'est attachée à lui faire produire tous ses effets. Ces effets éta^nt inévitables. Il eût été puéril de supposer que la Bulgarie, la Serbie, le Monténégro et la Grèce s'uniraient par une alliance militaire dans le seul dessein de se prémunir contre une attaque de la Turquie, alors que l'intérêt capital de celle-ci, reconnu par tous les hommes politiques ottomans sans exception, est de maintenir la paix dans les Balkans. Forcément, l'alliance avait un caractère offensif. Alors, comment les deux puissances dites « les plus intéressées » dans les Balkans n'ont-elles pas levé un doigt pour empêcher d'abord sa conclusion, ensuite sa mise en vigueur ? Si elles ont assisté de sang-froid à la préparation du drame, comment s'opposeraient-elles aujourd'hui à son accomplissement ?
Pour apprécier tous les événements balkaniques, il convient de ne jamais perdre de vue que, dans plusieurs pays, de puissantes forces agissent dans le sens de la grande liquidation orientale. Les éléments d'influence ne sont pas toujours gouvernementaux, quelquefois même ils agissent en pleine indépendance. Mais ils ont des rapports avec les gouvernements et ceux-ci, sans pousser à la grande liquidation, n'éprouvent point de scrupules à s'en servir pour satisfaire leurs ambitions propres. C'est ainsi que nous avons assisté à l'annexion de la Bosnie -Herzégovine et à celle de la Tripolitaine. L'Autriche-Hongrie comme l'Italie ont déclaré avec ostentation qu'elles professaient le plus grand respect pour l'intégrité de l'empire ottoman, dont elles s'étaient portées garantes dans des traités solennels ; mais, en fait, elles saisissaient une partie des territoires de cet empire. Les petits États balkaniques, dont les appétits territoriaux ne sont pas moindres,etqui sont cons-
tamment stimulés par des patriotes très ardents, ont été mis en goût. Il s'agit de savoir aujourd'hui s'ils ont de fortes raisons de compter sur des complicités tacites et si, consciemment ou non, leur action actuelle est destinée à préparer autre chose.
Dans un article récent, la Gazette de V Allemagne du Nord disait : « Il est vrai que, par suite des récents événements, la possibilité du conflit est devenue plus vraisemblable; mais elle a été envisagée depuis longtemps par les Cabinets européens. Ceux-ci ont donc eu tout le temps nécessaire pour s'entendre au sujet de la position qu'ils prendraient dans un cas semblable. » D'après une dépêche d'hier, l'ambassade d'Autriche à Péter sbourg assure qu'il n'y a aucun antagonisme entre la Russie et l'Autriche dans la question balkanique et que la diplomatie russe se montre très rassurée. Dans une autre dépêche de Pétersbourg, on lit : « Il n'y a pas de raison de s'alarmer outre mesure, la guerre, si elle éclate, devant avoir de toutes façons pour résultat d'apaiser les cinq puissances balkaniques, aussi bien la Turquie que les quatre autres, en les affaiblissant toutes les cinq. » D'après une information de Londres, il est certain que l'achat des quatre bateaux de guerre construits pour le compte de la république Argentine a été effectué non pas tout dernièrement, sous la pression des circonstances, comme on l'a dit, mais il y a bien des semaines. La Serbie, si jalousement surveillée en temps ordinaire par l 'Autriche- Hongrie, mobilise et envoie une partie de ses troupes en Bulgarie sans paraître se préoccuper de sa frontière hongroise. La Roumanie, qu'on assurait engagée envers Vienne à empêcher la Bulgarie de marcher de l'avant, ne bouge point et son souverain reçoit le titre de feld-maréchai russe.
Tous ces faits, nous le savons, peuvent être expliqués en dehors de l'hypothèse d'une liquidation orientale, mais
on a aussi le droit de les interpréter dans le sens dune action concertée. Peut-être toute cette mise en scène n'a-teile été imaginée que pour permettre à l'Italie de se tirer du guêpier tripolitain ; l'Italie a des diplomates tiès fins et prodigieusement actifs. Mais alors, que dire des diplomates d'autres pays qui, pour faciliter un arrangement à un tiers, allument l'incendie aux quatre coins de l'Orient ? Les forces balkaniques sont comme les agents atmosphériques ; une fois déchaînées, elles obéissent aux lois de la nature. Si certains diplomates ont cru pouvoir s'en servir comme de jouets, ils porteront devant l'histoire la responsabilité des événements qui se préparent.
NOTE DU GOUVERNEMENT OTTOMAN AUX GRANDES PUISSANCES. — LA LIGUE BALKANIQUE.
6 octobre 1912.
Le gouvernement ottoman a adressé aujourd'hui la note suivante aux puissances :
Nos représentants en Bulgarie, en Serbie et en Grèce signalent des mobilisations générales simultanées dans ces pays.
Les mesures agressives du Monténégro étaient déjà notoires.
La simultanéité de l'action peut seulement être interprétée comme l'exécution d'un plan concerté. Nous en avions des indices. Cependant, jusqu'à ces jours derniers, nous refusions de croire que, sans avoir donné aucun motif d'irritation aux États sus-mentionnés, leur action pût revêtir le caractère d'une menace.
Soucieux avant tout d'assurer le développement des institutions du nouveau régime et animé des meilleures intentions, le gouvernement impérial s'est appliqué constamment à ne suivre, à l'égard des États balkaniques, qu'une politique pacifique et conciliante, même, en bien des cas, empreinte d'une longanimité que la malveillance seule a pu interpréter comme une marque de faiblesse. '
Il serait superflu de rappeler toutes les occasions dans lesquelles le nouveau Cabinet a témoigné de sa patience excessive en répondant aux provocations d'éléments perturbateurs encouragés par la tolérance, sinon la complicité de certaines autorités. Il a même hésité à donner une trop grande importance aux tentatives des États balkaniques de s'occuper abusivement des affaires intérieures de l'empire, estimant que la seule réponse à faire était d'étudier, conformément à son programme, les mesures les plus efficaces à prendre pour satisfaire sans retard aux demandes et aux réclamations légitimes des diverses populations de l'empire.
Non seulement le nouveau Cabinet n'a fourni aucun prétexte à l'action des États voisins contre l'empire, mais encore il a évité avec soin tout ce qui aurait pu paraître une provocation.
S'il s'est vu obligé de prendre d'urgence des mesures militaires de précaution, c'est uniquement à la suite des nouvelles importantes et inquiétantes provenant surtout de la Bulgarie, où le gouvernement risquait de ne pouvoir enrayer l'effervescence belliqueuse provoquée dans la masse par des agitateurs dangereux.
Quant aux manœuvres, dont on a cherché à dénaturer le caractère et la portée, elles se réduisent à des exercices d'entraînement qui n'ont rien d'anormal et sont exécutés séparément par nos divisions, surtout en raison de la convocation annuelle des rédifs.
Il ne restait donc comme motif de préparation de guerre que le simple désir des États balkaniques de satisfaire leurs ambitions particulières, au mépris du droit des gens et des principes humanitaires, ainsi que des intérêts de la paix générale.
En signalant cet état de choses à l'attention la plus sérieuse des puissances, la Turquie croit devoir les prévenir qu'en présence de cette attitude manifestement agressive des États, elle se réserve toute liberté d'action, convaincue que le monde civilisé ne manquera pas de rendre justice à son attitude, toute de modération, qui ne peut pas exclure le souci de sauvegarder la dignité et la sécurité de ses droits.
Cette note est conçue en termes d'une grande modération. La Porte n'y fait qu'une légère allusion à la complicité « de certaines autorités » avec les comitadjis, auteurs d'attentats répétés qui trouvent un sûr refuge dans un État voisin où ils sont considérés comme des héros, alors qu'ils sont en fait chargés de crimes de droit commun. Pourtant, dans des relations internationales normales, cette complicité constituerait un grief des plus graves. Noradounghian Effendi ne mentionne également qu'en passant la singularité, au point de vue du droit international, de Tinter-
vention habituelle des États balkaniques dans les affaires intérieures de l'empire ottoman à propos de la situation de sujets ottomans. On a beau dire que ce droit d'intervention, s'il ne découle pas du droit international ou des usages diplomatiques, est tiré d un droit naturel supérieur à tous les autres. Si cette théorie avait cours, combien d'autres États seraient fondés à élever de véhémentes réclamations contre leurs voisins ! Le droit de contrôle sur l'exécution des réformes en Turquie appartient exclusivement aux puissances signataires du traité de Berlin, qui le tiennent de la Turquie elle-même, puisque celle-ci l'a reconnu expressément en apposant sa signature au bas de ce traité. C'est donc à ces puissances et non aux États balkaniques d'assurer le contrôle, et c'est pourquoi M. Poincaré a pris l'initiative des négociations actuelles, en vue d'une action simultanée près des quatre membres de la Ligue balkanique et à Constantinople.
Le Cabinet ottoman n'a pas voulu aborder ce terrain de discussion, car, malgré les articles 23 et 61 du traité de Berlin, il repousse le contrôle européen. Mais il fait justement remarquer que la situation intolérable qu'on l'accuse de laisser subsister est en grande partie due à des agitateurs qui trouvent des encouragements en Bulgarie. Nous avons eu plusieurs fois l'occasion de constater que les attentats qui soulevaient la plus violente indignation dans les États balkaniques coïncidaient régulièrement avec les velléités d'intervention de ces États. On croira difficilement que, dans la crise actuelle, il n'en a pas été de même. Quand les circonstances paraissent l'exiger, les patriotes bulgares n'hésitent point à verser le sang bulgare dans l'espoir de faire retomber sur autrui la responsabilité des troubles.
En ce qui concerne le grief de la Ligue tiré des manœuvres de l'armée turque en Thrace, il était facile de
le réfuter. Il était notoire, avant que ces manœuvres fussent ordonnées, que la Serbie et la Bulgarie préparaient avec activité leur mobilisation ; le Monténégro, où chaque homme possède à la maison son fourniment de guerre, était prêt depuis longtemps ; la Grèce achetait des' bateaux de guerre. Il eût fallu que la Turquie fût résignée au suicide pour quelle ne prît de son côté aucune précaution.
Ce qui est caractéristique dans la situation, c'est que la Ligue balkanique prépare publiquement la guerre sans •avoir encore dit ce qu'elle réclame de la Turquie. On annonce bien qu'un ultimatum va être remis d'un jour à l'autre à Constantinople ; mais les jours s'écoulent sans que l'ultimatum soit remis et les termes mêmes de ce document changent à chaque heure, d'après les dépêches reçues des diverses capitales balkaniques. Rien ne prouve mieux qu'on a seulement des prétextes et non des raisons à invoquer. Il semble même qu'on appréhende de formuler des demandes raisonnables, de crainte qu'elles soient acceptées, à la suite d'une pression des puissances. Parmi les demandes figurant sur le programme balkanique, il en est une notamment qui est bien peu sérieuse : c'est celle de l'autonomie de la Crète. Depuis longtemps déjà, la Crète jouit d'une autonomie, totale équivalant à l'indépendance. La Turquie n'y exerce plus la moindre autorité sous aucun rapport. Le seul desideratum crétois qui n'ait pas été satisfait, c'est l'annexion à la Grèce. Mais autonomie et annexion sont choses bien différentes. Si la Ligue balkanique ne réclamait que des concessions comme l'autonomie de la Crète, elle recevrait immédiatement satisfaction sans difficulté.
En réalité, ce duel protocolaire n'aura aucune conséquence sur la direction des événements. La question reste toujours de savoir si la crise actuelle est une mise en scène
imaginée pour faciliter à l'Italie la conclusion de la paix tripolitaine ou si de plus vastes desseins sont en voie d'exécution.