LE RÔLE DE L'EUROPE. — L'APPLICATION DU REGLEMENT MACÉDONIEN DE
On entend dire de tous côtés depuis quelques jours qu'il n'y a plus d'Europe. On cherche l'Europe et il paraît qu'on ne la trouve pas. Dans toutes les grandes crises, on a toujours entendu les mêmes lamentations. On s'imagine ingénument qu'il fut un temps où il y avait une Europe unanime à résoudre les grosses difficultés à mesure qu'elles se présentaient et l'on déplore que le bon vieux temps ne soit plus. Or, avant le xixe siècle, il n'a pas existé d'Europe dans ce sens-là. Au cours du xixe siècle, on a bien connu deux époques où l'on a pu dire, en langage diplomatique, qu'il y avait une Europe : c'est après la chute de Napoléon Ier et celle de Napoléon III. Il y a eu l'Europe de Metternich et celle de Bismarck. Ce n'est pas à la France de regretter leur disparition. D'ailleurs, même au temps où les deux grands chanceliers dominaient la diplomatie de l'époque, les fausses notes éclataient à chaque instant dans le concert des grandes puissances. Aujourd'hui le système européen comprend deux grands groupes de puissances qui se disent d'accord pour maintenir l'équilibre et le statu quo. Mais, dans aucun de ces groupes, on n'est assez prévoyant ou assez énergique pour empêcher de se produire
les événements qui conduisent fatalement, tôt ou tard, aux grands conflits d'intérêts. Les éléments qui tendent à pousser bon gré mal gré les gouvernements hors de leur programme et à leur faire assumer certaines tâches à un moment inopportun, finissent par triompher grâce à des complicités diverses,à la faveur de certaines circonstances. Il en a été ainsi dans l'affaire marocaine. Il en sera ainsi dans l'affaire orientale.
On pouvait empêcher la coalition des quatre États balkaniques ; on l'a laissée s'accomplir. Les contractants en ont conclu qu'ils pouvaient poursuivre la réalisation des desseins qui étaient la base même de l'union ; ils ont combiné les mesures appropiiées et, quand ils se sont trouvés prêts, ils ont mobilisé immédiatement. Ce n'est plus la mobilisation préventive de l'automne 1908 dans les Balkans divisés. C'est une mobilisation concertée et agressive des quatre Etats alliés décidés à obtenir des lésultats déterminés. L'Europe est en bien mauvaise posture pour prévenir maintenant une conflagration. Ne s 'étant pas résolue à faire un petit effort au moment où il pouvait être efficace, comment en ferait-elle maintenant un grand alors que les chances de réussir sont réduites à presque rien ? M. Poincaré déploie une énergie et un talent admirables pour accorder les instruments du concert européen. Mais un d'eux n'est pas plus tôt en état qu'un autre se détraque . Il en est toujours ainsi dans ces sortes de négociations : on est soi-disant d'accord sur tout ; seulement, à l'instant de conclure, il se trouve toujours quelqu'un pour demander une modification d'expression ou un changement de virgule. Et, si l'accord .finit par s'établir, c'est qu'il a abouti à une solution qu'on sait d'avance inefficace.
Après les quelques jours de très actifs pourparlers qui viennent de s'écouler, on doit conclure que la paix balka- Gauvain. — T. IV. 13
nique ne peut plus être maintenue qu'à la suite d'un recul mortifiant de la Bulgarie, âme de la coalition, ou de la résignation volontaire de la Turquie à l'accomplissement de ce que ses héritiers présomptifs appellent la fatalité historique. Malgré toutes les tentatives de conciliation, la Bulgarie jugera toujours insuffisantes les concessions que l'Europe unie croira pouvoir exiger de la Turquie, et la Turquie ne consentira jamais de bonne grâce à quelque chose de plus. Dès lors que les forces militaires ont été mises en branle, ce sont d'autres forces de même nature qui seules pourraient régler le conflit. Mais la mise en mouvement de ces nouvelles forces, quelles qu'elles fussent, provoquerait inévitablement de telles conséquences que chaque puissance préfère s'en tenir provisoirement à l'abstention. On attend. C'est le jeu naturel de la machine européenne.
On ne saurait considérer comme un événement propre à modifier le cours de la crise la décision prise hier par la Sublime Porte d'appliquer « les réformes élaborées en 1880 pour les provinces de la Turquie d'Europe par les délégués ottomans, en accord avec la Commission internationale pour la Roumélie orientale, réformes qui s'appliquaient également à toutes les provinces de l'empire ». Ce règlement, resté toujours lettre morte, avait été élaboré à Constantinople précisément pour éluder l'application de l'article 23 du traité de Berlin qui prévoyait des règlements rédigés pour chaque province par des Commissions spéciales composées en partie de représentants des nationalités balkaniques. Il est de bonne guerre de la part de la Sublime Porte de tirer maintenant de ses cartons le règlement de 1880, mais on n'aperçoit pas commeni: la résurrection de ce mort-né pourrait sauver la situation.
Par contre, il est intéressant de constater que l'Autriche,
tout en adhérant à la proposition légèrement modifiée concertée au quai d'Orsay, fait déclarer par ses journaux qu'elle se réserve une entière liberté d'action. En outre, la Roumanie, qui avait depuis assez longtemps un Cabinet de transition sans force, va reconstituer son ministère sous la direction effective, sinon nominale, de M. Take Jonesco. A coup sûr, le roi Charles prévoi* de graves éventualités ; il a tenu à liquider ses difficultés intérieures, afin d'être en mesure de faire face à une liquidation extérieure.
DÉMARCHE AUSTRO-RUSSE DANS LES BALKANS. — DEMARCHE DES GRANDES PUISSANCES A CONSTANTINOPLE. — LE RÔLE DE LA ROUMANIE.
8 octobre 19 12.
La démarche austro-russe près des membres de la Ligue balkanique et celle des ambassadeurs des puissances signataires du traité de Berlin, l'Italie exceptée, près de la Sublime Porte doivent avoir lieu aujourd'hui. Peut-être certains ministres des affaires étrangères sont-ils préparés a n'attacher qu'une importance de forme aux instances, pressantes ou non, de certains ambassadeurs. Ils ont pu déjà recevoir des lumières de plus haut. Toujours est-il qu'il est difficile de croire à l'efficacité de démarches purement diplomatiques à l'heure actuelle. Elles étaient nécessaires ; les puissances, un moment d'accord pour l'accomplissement de ce rite professionnel, se retrouveront ensuite chacune sur ses positions. Mais, si énergiques que fussent les efforts d'un homme comme M. Poincaré pour maintenir
la paix de i'Orient, ils ne pouvaient aboutir si, avant qu'éclatât le conflit, plusieurs Cabinets l'avaient prévu sans chercher à le prévenir. Or, il résulte de l'observation des faits que, pour des raisons diverses, les grandes puissances qui passent pour les plus intéressées dans les Balkans sont disposées à laisser les petites se battre avec la Turquie. Le résultat espéré est sans doute différent ; mais le moyen de l'atteindre est le même.
Comme on l'a vu hier, le Cabinet ottoman, fidèle aux traditions de la Sublime Porte, a devancé la démarche des ambassadeurs en annonçant sa décision de mettre en vigueur le règlement macédonien de 1880 qui dormait dans ses cartons depuis trente-deux ans. Noradounghian Effendi répondra donc aux ambassadeurs que le sultan est allé aii-devant de leurs vœux en édictant des mesures de nature à donner pleine satisfaction aux populations macédoniennes de toute race et de toute religion. Si, comme nous en pressions la Turquie après la révolution de 1908 et comme un grand nombre d'hommes politiques ottomans le désiraient alors, on avait appliqué dès 1908 des réformes analogues à celles que l'on promulgue hâtivement ces jours-ci, il est très probable que nous n'aurions point à déplorer le déchaînement de la crise actuelle. Mais, aujourd'hui, ce ne sont plus seulement les Macédoniens qui réclament des réformes, ce sont les États balkaniques qui prétendent exercer un contrôle sur ces réformes. La Turquie, qui ne veut déjà pas reconnaître effectivement ce droit de contrôle aux grandes puissances, le déniera certainement aux petites. S'il y avait vraiment un concert européen, les grandes puissances pourraient tenter d'obtenir de la Porte l'exercice de leur propre droit de contrôle et se retourner ensuite du côté des petits États balkaniques en leur enjoignant d'avoir à se contenter de cette satisfaction. Seulement, il faudrait
que les membres du concert européen fussent d'accord pour exercer sur toutes les parties en cause la pression nécessaire et malheureusement, suivant nous, cet accord n'existe pas. Certaines puissances savent déjà que les démarches diplomatiques concertées à Paris ne conjureront point le conflit et elles n'en sont point autrement fâchées. Les nouvelles de Bulgarie confirment cette impression. On télégraphie de Sofia dès ce matin, avant que la démarche austro-russe ait eu lieu, que la Bulgarie repoussera toute solution ne comportant pas une autonomie macédonienne avec contrôle européen auquel participerait la Bulgarie. Celle-ci doit être bien sûre de n'être point gênée dans l'exécution de son plan pour formuler pareille revendication. Comment douter que Ferdinand Ier ait trouvé à Vienne les assurances convenables ? Comment croire que la Serbie collabore à une œuvre aussi scabreuse avec la menace d'une intervention autrichienne ? Comment la Roumanie ne prend-elle aucune des dispositions militaires prévues pour pareille éventualité? Un homme politique étranger, au courant de toutes les finesses des choses roumaines, nous écrit :
Bien que la Roumanie ait toujours déclaré, même dans un discours du Trône, qu'elle ne permettrait pas que la paix fût troublée dans les Balkans, il était à prévoir que le royaume ne mobiliserait même pas.
Une mobilisation de l'armée roumaine aurait été considérée à Saint- Pétersbourg comme un acte de suspicion de la part de l'Autriche-Hongrie et aurait fatalement été suivie d'une mobilisation partielle de l'armée russe, laquelle eût provoqué à son tour d'autres mobilisations.
C'est parce que, en ce moment, il n'y a entre Vienne et Saint-Pétersbourg aucune suspicion, que la Roumanie se tient tranquille et a même changé le thème de ses grandes manœuvres en les éloignant de la Dobroudja pour les transporter au pied des Carpathes.
A un moment donné, l'état-major général avait préparé une éventuelle mobilisation du 4e corps d'armée, celui du nord de la Moldavie. Mais comme cela eût été une véritable provocation à l'adresse de la Russie, on a démenti qu'on ait eu même cette intention.
Si la guerre éclate dans les Balkans, à moins d'un mandat européen —
ce qui,dans la circonstance,veut dire un mandat austro-russe — la Roumanie restera tranquille comme les grandes puissances, et ce ne sera qu'à la fin des hostilités qu'elle tâchera d'avoir des compensations, si de la guerre vient à résulter un agrandissement notable du territoire de la Bulg arie.
On est en droit de trouver dans cette attitude de la Roumanie la preuve que le développement de la crise actuelle a été examiné sous ses différentes faces au cours du récent séjour du comte Berchtold à Sinaïa et que, à Vienne comme en d'autres capitales, on savait dès ce moment qu'on se battrait prochainement dans les Balkans. Dans ces conditions, comment croire au désarmement des Etats de la Ligue ?
En attendant, il importe de constater les faits acquis au jour le jour : l'Autriche et la Russie ont reçu un mandat européen pour agir près des Etats balkaniques ; le gouvernement austro-hongrois annonce l'intention de présenter aux Délégations une demande de crédits spéciaux militaires et navals de 250 à 275 millions alors qu'il y a peu de temps encore le comte d'Aehrenthal refusait absolument au ministre commun de la guerre l'autorisation de demander des crédits supplémentaires ; on ne voit pas jusqu'ici que la situation se développe dans le sens de la politique des puissances occidentales.