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DÉCLARATION DE GUERRE DU MONTENEGRO A LA TURQUIE

9 octobre 1912.

Hier matin, le Monténégro a déclaré la guerre à la Turquie. Aujourd'hui ou demain on apprendra que la Bulgarie, la Serbie et la Grèce ont accompli la même for-

malité ; leurs représentants à Constantinople font ostensiblement leurs préparatifs de départ et les hostilités commenceront sur toutes les frontières dès que la concentration des troupes des cinq Etats sera effectuée aux points prévus par les plans de mobilisation. Telle est la réponse aux démarches des puissances dans les cinq capitales balkaniques. La plupart de nos confrères se demandent ce matin si l'initiative prise hier par le Monténégro sera suivie par les autres membres de la Ligue balkanique ou si le conflit sera limité entre la Turquie et le royaume minuscule du roi Nicolas. Il faut pousser l'optimisme à un degré anormal pour douter de la réponse. La guerre va éclater dans toute la péninsule balkanique, du Danube à la mer Egée ; elle éclatera parce qu'il en a été ainsi décidé non seulement entre les petites puissances balkaniques, mais aussi entre plusieurs grandes puissances européennes. De nouveau, toute la question d'Europe est ouverte.

La situation est sensiblement plus grave qu'en octobre 1909. Alors, les puissances, petites ou grandes, qui se hâtaient de saisir l'occasion de la révolution turque pour liquider de vieux comptes se bornaient à consolider la partie de l'œuvre exécutée depuis 1876^ obtenir la propriété de possessions acquises à titre précaire. C'était déjà beaucoup et, en fait, cela suffit pour bouleverser la diplomatie européenne'pendant six mois. Cette fois, c'est bien autre chose. Il s'agit de modifier l'état politique et territorial établi par le traité de Berlin. La Ligue balkanique affirme solennellement qu'elle recherche exclusivement, en dehors de tout agrandissement, des satisfactions pour les frères chrétiens de Macédoine. De leur côté, les grandes puissances déclarent qu'elles sont d'accord pour maintenir le statu quo territorial, et peut-être sont-elles de bonne foi. Mais, que ces assurances diverses soient sincères ou non, nous ne

croyons pas qu'elles répondent à la réalité. On ne réussira pas plus à contenir les ambitions des Bulgares, s'ils sont vainqueurs, qu'on n'a pu empêcher le déchaînement de la guerre. La semaine dernière, hier encore, les Cabinets affectaient une noble confiance dans l'efficacité des pressions diplomatiques pour prévenir le conflit. Il est permis de douter qu'ils soient capables, s'ils le désirent, d'arracher toutes leurs conquêtes aux vainqueurs. Il serait bien étonnant que des projets de partage ne fussent point déjà en cours d'examen, sinon élaborés.

Dans ces drames qui mettent les peuples aux prises, il y a une part de comédie. Nous sommes trop peu dans les secrets des chancelleries pour fixer cette part. Mais il est évident qu'il se joue maintenant sur le théâtre européen une pièce en plusieurs actes, où certains acteurs ont appris leur rôle avec un soin tout particulier depuis assez longtemps. Il se déroule dans les coulisses une action très différente de celle qui est figurée sur la scène. On peut même distinguer parmi les acteurs ceux qui ont choisi la pièce à représenter et ceux qu'on a voulu plus tard enrôler, de plus ou moins bon gré, dans la troupe. Jusqu'ici, les uns et les autres accordent leurs gestes, mais il n'est pas éûr quf la représentation s'achève dans la même harmonie. On se rappelle que, dans l'été de 1908, MM. d'Aerenthal et Isvolsky avaient arrêté de concert un plan relatif à l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, et que, à peine le plan en voie d'exécution, la brouille éclata. Il en est souvent ainsi des combinaisons diplomatiques où l'on se passe du consentement des peuples. Avec l'assentiment ou la tolérance de plusieurs grandes puissances, les quatre membres de la Ligue balkanique se jettent en ce moment sur la Turquie afin de réaliser des ambitions séculaires. Le danger pour la paix de l'Europe est aussi grand dans l'hypothèse de leur

succès que dans celle de leur défaite. Si les Bulgares parviennent victorieux devant Constantinople, un tel enthousiasme secouera tous les chrétiens de la péninsule et les peuples slaves, que les petites combinaisons des diplomates s'effondreront et qu'il faudra chercher de nouvelles solutions au milieu du fracas des armes. Dans le cas de la déroute des alliés, l'opinion russe, déjà très surexcitée, ne permettra pas au gouvernement du tsar d'abandonner les frères slaves. Si quelques diplomates se croient capables d'endiguer ces grands mouvements populaires, ils ont dans leur force personnelle une confiance que l'expérience d'événements récents permet difficilement de leur accorder.

Nous voilà donc entrés dans une période troublée où vont s'accomplir des événements d'une portée politique exceptionnelle. Depuis longtemps, nous avons annoncé qu'il fallait s'attendre à les voir se produire d'un jour à l'autre et que les destinées de la France seraient en jeu» C'est pourquoi, de toute notre énergie, nous avons détourné les Cabinets qui se sont succédé depuis 1909 de s'engager à fond dans l'affaire marocaine. Nous aurions voulu que la France conservât toutes ses forces métropolitaines disponibles sur le continent afin qu'elle ne risquât point de sortir diminuée, moralement ou matériellement, de l'inévitable crise^orientale où de si grands intérêts français sont compromis. Plus nos moyens militaires s'affaiblissaient sur le continent, plus nos rivaux devaient être tentés de jouer leur grande partie en Europe. Quoi qu'en puissent penser des patriotes excellents, mais inconscients de la gravité de la situation générale, nous sommes déjà trop engagés au Maroc. Le Cabinet de M. Poincaré doit Veiller avec une extrême attention à ce que, sous aucun prétexte, nous ne nous engagions davantage. Il ne s'agit plus d'expansion plus ou moins hâtive en Afrique, il s'agit de la France.

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