PROCLAMATION DU ROI DE MONTENEGRO. — DECLARATIONS DE M. THÉODOROF
10 octobre 1912.
Aucune nouvelle déclaration de guerre n'a eu lieu depuis hier, mais la situation n'est nullement améliorée. Le Monténégro a pris position le premier pour bien marquer que les démarches diplomatiques concertées entre les grandes puissances ne réussiraient point à prévenir la lutte armée et aussi parce que l'ouverture officielle des hostilités ne compromettrait en rien ses préparatifs militaires. Les autres membres de la Ligue balkanique, au contraire, peuvent avoir intérêt à ce que la guerre soit déclarée le plus tard possible en ce qui les concerne de façon que les règles sur la neutralité ne soient pas applicables et qu'ils puissent recevoir jusqu'au dernier moment des approvisionnements divers qui, après la déclaration, devraient être considérés par les neutres comme contrebande de guerre. De son côté, ni diplomatiquement, ni militairement, la Turquie n'a intérêt à prendre l'initiative des hostilités. Jusqu'au dernier moment, elle doit s'efforcer de ne fournir aucun grief ni aux adversaires qui essayent de faire retomber sur elle la responsabilité des événements, ni aux puissances neutres qui tentent encore de conjurer une conflagration. Au point de vue militaire, les observateurs compétents sont d'accord pour dire que le temps profite à la Turquie dont la mobilisation s'opère plus lentement que celle de la Bulgarie en raison de l'immensité des distances et de la médiocrité des moyens de transport.
Mais, d'un côté et de l'autre, il ne s'agit que de retards. Les derniers doutes doivent être levés par la proclamation du roi de Monténégro à son peuple et les déclarations du ministre des finances de Bulgarie à nos confrères. Le roi Nicolas affirme qu'il sera loyalement aidé dans la guerre qu'il vient de déclarer à la Turquie par les rois de Serbie, de Bulgarie et de Grèce. Comment, en effet, aurait-il franchi le Rubicon sans avoir des garanties positives ? Quant à M. Théodorof, il dit : « Tout ce qui pense, écrit et agit, toute l'aristocratie intellectuelle, commerciale et financière, est partie pour la frontière, et nous sommes prêts aujourd'hui à jouer sur cette seule carte toute notre destinée. Quand un peuple comme la Bulgarie jette toute sa vie comme enjeu, il faut considérer qu'il a longuement réfléchi auparavant et qu'il a envisagé toutes les conséquences de sa détermination. » La Bulgarie et son souverain réfléchissaient depuis longtemps, très longtemps. S'ils n'ont pas agi plus tôt, c'est parce qu'ils ne recevaient d'encouragements d'aucun côté et qu'ils ne voulaient pas risquer leur enjeu devant une Europe hostile et avec une Roumanie prête à envahir leur territoire dès qu'ils auraient euxmêmes passé la frontière turque. Aujourd'hui, Ferdinand Ier sait qu'il bénéficiera, au moins jusqu'à un certain moment, de la passivité des grandes puissances dites les plus intéressées et qu'il peut compter sur la neutralité de la Roumanie. Donc, il marche.
Le conflit se réglera entre le Rhodope et Constantinople. Il est invraisemblable que la Turquie prélève sur le gros de ses forces des effectifs considérables pour les envoyer contre les Monténégrins. Il serait extrêmement difficile de venir à bout du Monténégro che£ lui et l'entreprise, stérile en fin de compte, exigerait un déploiement de troupes disproportionné au résultat — et un temps très long. Par
contre, hors de chez lui, le Monténégro est presque inoffensif pour la Turquie. Son organisation militaire ne lui permet pas de pousser ses troupes très avant, ni de les entretenir longtemps hors de ses frontières. Il n'est dangereux qu'avec le concours des populations du territoire envahi. Mais, si les Monténégrins entrent dans le sandjak de Novi-Bazar où vivent de nombreux Serbes prêts à se soulever, l'Autriche interviendra. Sur l'autre face de la frontière ottomane, on se heurte immédiatement aux Albanais musulmans et ceux-ci semblent subordonner leurs griefs contre Constantinople à l'intérêt supérieur de l'islam. Les progrès des Monténégrins sont donc peu inquiétants et la Turquie doit concentrer la presque totalité de ses forces dans la région d'Andrinople. Il se livrera là une bataille dont les conséquences seront aussi grandes que celles de Kossovo. Des deux côtés, la lutte sera âpre, féroce. Après, les interventions européennes se produiront, si certains incidents militaires dans le sandjak ne les ont pas déjà provoquées. Alors se révéleront les desseins des puissances qui laissent s'accomplir les événements.