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LA CRISE ORIENTALE ET LES ALLIANCES

il octobre 1912.

Le conflit oriental aura pour effet non seulement d'allumer la guerre dans les Balkans, mais de jeter un trouble profond dans les esprits par toute l'Europe. Au point de vue français, le danger consiste autant dans les complications qui résulteront de la guerre que dans les risques de

dislocation des alliances et ententes. On parle beaucoup de reconstituer le concert européen, et nous serions les premiers heureux du succès de cette grande entreprise. Mais il nous semble que le premier devoir de la France est de maintenir le système politique qui est la base de sa politique extérieure et d'en tirer pour elle le meilleur parti, tout en favorisant les intérêts bien entendus de ses amis. Il ne semble pas malheureusement que tout le monde comprenne ainsi la situation. A deux reprises, nous venons de voir diriger contre la politique britannique dans la crise actuelle des attaques qui font la joie de nos rivaux.

Une première fois, à propos d'un prétendu retard dans la réponse du Foreign Office à la proposition élaborée au quai d'Orsay, plusieurs journaux de Paris se sont élevés avec acrimonie contre l'inertie de Sir Edward Grey. On n'a pas eu de peine à expliquer à Londres qu'on avait procédé avec toute la diligence compatible avec la gravité de la question et que le Cabinet britannique avait déféré aux désirs de celui de Paris avec un empressement très remarquable si l'on se rappelle la politique traditionnelle suivie par l'Angleterre en Orient. Il était incontestablement désirable que les démarches diplomatiques concertées fussent faites d'urgence sans la moindre perte de temps. Mais il est compréhensible aussi que le Cabinet Asquith ait pris quelques heures de réflexion avant de donner son adhésion sans réserve à une démarche qui comportait des conséquences aune grande portée. De plus, Sir Edward Grey avait peut-être déjà des raisons de croire à l'inefficacité certaine de toute démarche diplomatique et jugeait celle-ci superflue. Toutefois, dans l'intérêt de la paix et de l'accord général, il s'est rallié finalement à toutes les formules proposées. En fait, si la remise de la note collective des puissances a éprouvé un léger retard, il ne paraît pas que le

gouvernement britannique en soit responsable. D'ailleurs, il suffit de comparer le texte de cette note, tel que le publient les journaux de ce matin, et les revendications de la Ligue balkanique pour constater que l'acceptation de la note par la Turquie ne modifierait en rien la situation. Alors pourquoi partir en campagne contre Sir Edward Grey? ,

De nouveau, aujourd'hui, plusieurs de nos confrères s'en prennent à l'Angleterre. Le Matin déclare que si la guerre éclate « ce sera l'Angleterre qui aura la plus grande part des responsabilités ». Voilà une affirmation catégorique qui demanderait à être expliquée. Notre confrère se borne à rappeler la politique orientale de Gladstone qu'il oppose à celle du Cabinet Asquith. Les Anglais auraient beaucoup à répondre à propos de la politique du greal old man, qui a engagé son pays dans des voies bien dangereuses. Mais les circonstances actuelles n'ont rien de commun avec celles de 1876. Aujourd'hui, la guerre est provoquée délibérément par quatre Etats décidés à dépouiller la Turquie et qui ont suscité avec préméditation des troubles dans les Balkans, afin de s'en prévaloir contre le gouvernement ottoman. Cette guerre es*" déclarée précisément au moment où le pouvoir se trouve à Constantinople enfre les mains d'hommes convaincus de la nécessité des réfoimes et résolus à les entreprendre. Il suffit de lire le Matin même pour être édifié. Quelques centimètres au-dessus de l'article où l'Angleterre est rendue responsable de la guerre, on lit la déclaration suivante d'un ancien président du Conseil bulgare reproduite en tête du numéro : « Si la Turquie accorde le minimum de ce que nous lui demandons, elle se suicide ». Il faut se boucher les yeux pour ne pas voir que la Ligue balkanique n'acceptera aucune concession et que ses exigences croîtraient indéfiniment

si les premières étaient admises. Notre confrère, qui est justement fier de la multiplicité de ses informations, trouverait assez facilement les véritables responsabilités de la crise s'il prenait la peine de les chercher. Pourquoi cherchet-il seulement à Londres ?

Dans le Figaro, M. Gabriel Hanotaux rappelle que Lord Salisbury « a déposé sur la table du congrès de Berlin la proposition qui ouvrait la porte à la Germanie balkanique ». Mais M. Hanotaux, qui est historien et qui a été plusieurs années ministre des affaires étrangères, ne sait-il pas que la porte dont il parle a été ouverte par la Russie ? A-t-;l oublié que, bien avant le congrès de Berlin, au commencement même du conflit russo-turc, la Russie s'était engagée à Reichstadt à laisser l' Autriche-Hongrie occuper la Bosnie-Herzégovine ? Par une contradiction qui n'est pas unique dans l'histoire de la diplomatie pétersbourgeoise, la Russie avait, avant d'attaquer la Turquie pour affranchir les frères slaves, abandonné une notable partie de ces frères slaves à la monarchie rivale. Si Lord Salisbury a déposé sur la table du congrès de Berlin la proposition qui consacrait une acquisition arrêtée en principe au début de la guerre, c'est parce qu'il avait reçu satisfaction lui-même sur d'autres points et parce que, dans les congrès, ces sortes de propositions ne sont jamais présentées par la puissance la plus intéressée. Pourquoi donc M. Gabriel Hanotaux donne-t-il aujourd'hui à entendre au public que c'est l'Angleterre qui a livré la Bosnie-Herzégovine à la « Germanie balkanique » ?

Dans la crise qui s'ouvre, les puissances occidentales, un peu négligées par les autres, ont des intérêts de tout premier ordre à défendre. Elles doivent rester unies et non récriminer l'une contre l'autre.

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