LA CRISE ORIENTALE ET LE DEVOIR DE LA FRANCE
12 octobre 1912.
Quoique les démarches diplomatiques tentées près des divers Ëtafs balkaniques soient destinées à échouer, il n'en est pas moins intéressant d'observer l'attitude des personnes près de qui elles sont faites. Le gouvernement ottoman délibère et c'est bien naturel : la note collective remise avant-hier à la Porte au nom des grandes puissances ne constitue peint un ultimatum. La Turquie n'a commis aucun acte qui justifie de la part des grandes puissances une mise en demeure. Il est de son intérêt bien entendu de prendre une décision dans le plus bref délai et de conformer sa réponse à ses engagements contractuels antérieurs ainsi qu'aux besoins reconnus de l'empire. Mais la gravité de la situation actuelle ne résulte point de son fait et elle est en droit de réfléchir avant de répondre. Quant aux membres de la Ligue balkanique, leur conduite est de plus en plus caractéristique. Militairement, ils poussent leurs préparatifs avec la dernière énergie et prennen* toutes les dispositions nécessaires pour envahir le territoire ottoman suivant un plan combine. Diplomatiquement, ils se gardent avec le plus grana soin de présenter officiellement leurs demandes ; ils déclarent la guerre à la Turquie ou se préparent à la lui déclarer en invoquant hautement des griefs qu'ils négligent de formuler. Sous prétexte de se concerter entre eux — il y a beau temps qu'ils l'ont fait! — ils attendent que les
puissances et la Porte aient elles-mêmes parlé, de manière à pouvoir rédiger une formule qui s'éloigne le moins possible de celle des puissances tout en étant inacceptable pour la Porte. Ils espèrent ainsi se concilier l'opinion publique.
Malgré ces finesses, malgré le savant travail exercé sur l'opinion, malgré le très sincère désir des Etats occidentaux de voir s'améliorer réellement la condition de tous les Macédoniens sans exception, il est douteux que l'opinion approuve finalement ces combinaisons élaborées depuis longtemps dans le secret des Cabinets. Elle constate chaque jour de la part de la Bulgarie la volonté préméditée d'allumer la guerre dans les Balkans. Nous en avons déjà donné des preuves. En voici une nouvelle. Un membre du gouvernement de Sofia a communiqué au correspondant du Matin le minimum des réformes exigées par la Bulgarie, et ce minimum comporte la division de la Turquie d'Europe en zones autonomes administrées quasi souverainement par des gouverneurs neutres, ce que le gouvernement turc n'admettra jamais de bon gré. Mais on savait déjà cela. Ce qui donne toute sa valeur à la déclaration du ministre bulgare, c'est la demande de garanties qu'elle contient : « Démobilisation immédiate de l'armée turque, les armées des alliés restant mobilisées jusqu'à ce que les réformes aient reçu un commencement d'exécution ». Ainsi, la Turquie devrait désarmer, tandis que les alliés resteraient sous les armes. Il est difficile de pousser plus loin le cynisme politique et de mieux montrer la vérité de ce qu'un ancien président du Conseil bulgare disait avant-hier au même correspondant : « Si la Turquie accorde le minimum de ce que nous demandons, elle se suicide. »
Dans ces circonstances, quel est le devoir de la France ? La France a largement contribué à l'affranchissement de Gujvain. — T. IV. 14
l'Orient, elle a consenti pour cela de gros sacrifices et, d'accord avec la Turquie, elle est arrivée à de plus grands résultats que ceux obtenus contre la Turquie par les patrons officiels des nationalités balkaniques. On doit s'en souvenir en Roumanie et en Serbie. Mais, en Occident, on oublie trop l'histoire. Chez nous, il semble qu'on fasse de la politique au jour le jour, en cédant à des pressions ou à l'inspiration du moment, sans s'attacher à coordonner l'action de la France au dehors suivant des traditions qui ne sont point de la routine, mais qui correspondent à des intérêts permanents. Il est bien fâcheux qu'en 1878 la France, encore meurtrie, n'ait pas été en mesure de prémunir l'Angleterre contre les fautes de sa diplomatie d'alors et de coopérer efficacement à la reconstitution logique de la Macédoine. Elle eût ainsi rendu un éminent service à l'Angleterre elle-même, qui voit mieux aujourd'hui ce qu'elle aurait dû faire ; à la Russie qui fut profondément déçue ; aux peuples balkaniques, qui eussent enfin joui de la paix intérieure ; à la Turquie enfin, à laquelle auraient été épargnées des secousses mortelles et qui aurait pu consacrer ses ressources naturelles à son développement intérieur en concentrant ses efforts là où ils pouvaient réussir.
Aujourd'hui la France, dans la plénitude de ses forces, est en situation d'exercer une action modératrice du même genre. Sans porter atteinte aux droits d'aucune puissance, elle peut travailler au succès de solutions balkaniques répondant aux intérêts généraux de l'Europe, Balkans compris, et assurant le maintien de l'équilibre. Il est malheureusement impossible, à l'heure actuelle, d'éviter un conflit armé dans les Balkans. Mais il faut en prévoir les suites et combiner dès maintenant son action de façon que le conflit local ne tourne pas à la conflagration gêné-
raie. Pour cela, tout en gardant soigneusement le contact avec les puissances de l'autre groupement, il importe tout d'abord de rester unis dans la Triple-Entente. Nous disions hier qu'on incriminait à tort et bien imprudemment l'Angleterre et nous sommes heureux de voir le Figaro d'aujourd'hui défendre lui-même la thèse que nous soutenions hier contre M. Hanotaux. La France et l'Angleterre ont d'autant plus le droit de ne pas s'associer aux excitations des organes panslavistes que la crise, dans les conditions où elle se développe, pourrait bien tourner contre certains Slaves. Le bel avantage d'avoir déchaîné la guerre dans les Balkans et bouleversé l'opinion européenne si, en fin de compte, l'agrandissement de la Bulgarie devait être payée d'un nouveau Drang nach Osten de la Germanie!