BULGARIE
13 octobre 19 12.
Le bruit a couru hier soir que les négociations italoturques étaient rompues et que le gouvernement italien avait donné l'ordre à l'escadre de l'amiral Viale de se rendre immédiatement dans la mer Egée pour reprendre les hostilités avec une énergie redoublée. De ce côté, la situation n'est pas aussi sombre. Comme il arrive fréquemment en pareil cas, des difficultés o.nt été soulevées au dernier moment ; chacune des parties cherche à exploiter le désir de l'autre de conclure et tente un dernier effort pour arracher une concession. On assure, par exemple, que les délégués
ottomans, sans demander la modification des clauses arrêtées en principe, auraient voulu subordonner leur exécution, en ce qui concerne la Turquie, à la ratification du Parlement ottoman. Nous ne savons si, et dans quelle forme, ce désir a été exprimé. Mais, dans tous les pays constitutionnels, les traités comportant une aliénation de territoire -sont soumis à la ratification du Parlement et, puisque la Turquie est actuellement sous le régime constitutionnel, le gouvernement turc ne peut se dispenser de réserver cette ratification. Cette réserve même n'avait pas à être exprimée, car elle est de droit. Ce qui est invraisemblable, c'est que les délégués ottomans aient demandé l'exécution immédiate des clauses engagant l'Italie, pays également constitutionnel, sans avoir qualité pour engager la Turquie dans la même mesure. En pareil cas, il y a certaines clauses immédiatement exécutoires de la part des deux belligérants — ce sont notamment celles qui concernent les opérations militaires, armistice, etc. — et d'autres dont l'exécution est forcément ajournée à la signature du traité définitif. C'est pourquoi l'on commence d'ordinaire par signer des armistices et des préliminaires de paix. Il ne peut s'agir en ce moment, entre l'Italie et la Turquie, que de préliminaires de paix. Il n'y a donc rien d'extraordinaire à ce que des divergences de vues se soient manifestées au dernier moment à Ouchy sur les mesures immédiatement exécutoires ; chacun des belligérants doit prendre ses précautions pour que l'autre ne puisse pas s'assurer des avantages avant l'échange des dernières signatures.
Nous continuons de signaler au jour le jour les petits faits caractéristiques de la politique balkanique. Après avoir rendu compte d'une conversation tenue hier avec M. Guéchof, président du Conseil bulgare, le correspondant du
Matin conclut : « En résumé, le peuple bulgare, décidé à faire la guerre, laisse aux puissances toute la responsabilité de la rupture de la paix. » Nous avons déjà dévoilé ce calcul, mais il n'est pas indifférent de le voir avoué avec cette netteté. Toutefois, M. Guéchof et le peuple bulgare se trompent sur ce point : non, toute la responsabilité de la rupture de la paix n'incombera pas aux puissances. Celles-ci sont surtout coupables d'avoir failli àleur mission sous le règne d'Abdul Hamid et d'avoir laissé grossir toutes les sources de conflit au lieu de s'attacher à les tarir. Mais la crise actuelle a été volontairement provoquée par les Etats balkaniques, la Bulgarie entre autres, qui ont voulu à tous risques se jeter sur la Turquie pendant que celle-ci était aux prises avec l'Italie, et sans que le gouvernement ottoman leur ait fourni un grief sérieux. On peut même ajouter, sans crainte de se tromper, que les Etats balkaniques s'ingéniaient à entretenir le Cabinet de Constantinople dans une fausse sécurité avec des assurances de bon vouloir et d'amitié, tandis qu'ils préparaient déjà leur mobilisation. Bien avant qu'il eût été question d'une mobilisation partielle en Thrace, les troupes bulgares se concentraient méthodiquement sur la frontière. Le correspondant spécial du Times à Sofia donne à ce sujet des détails inédits du plus grand intérêt qu'il termine par cette réflexion [: « La Bulgarie avait appris la leçon que le secret et l'initiative, qui dépend beaucoup du secret, sont les premières conditions du succès dans la guerre. » M. Guéchof et ses alliés ont bien mis à profit cette leçon, mais ils se moquent du monde quand ils rejettent sur autrui la responsabilité des événements.