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ULTIMATUM DE LA LIGUE BALKANIQUE A LA TURQUIE

14 octobre 191 2.

Les ministres des affaires étrangères des États de la Ligue balkanique ont remis hier soir aux représentants de l 'Autriche-Hongrie et de la Russie la réponse de leur gouvernement à la démarche faite dans les quatre capitales balkaniques au nom des grandes puissances. En même temps, ils ont remis aux représentants de la Turquie une note contenant les mêmes conditions et qui peut être considérée comme un ultimatum. Si l'ultimatum n'a pas été adressé directement à Constantinople, c'est que l'état des communications télégraphiques ne le permet pas. On ne connaît pas encore à Paris, à l'heure ou nous écrivons, le texte complet de ces documents qui sont assez longs. La note aux grandes puissances ne sera probablement communiquée officiellement que dans le courant de cet après-midi à M. Poincaré par les ministres des puissances balkaniques. Mais on en possède un résumé qui suffit à l'apprécier.

Après des remerciements de style aux grandes puissances, dont l'Autriche-Hongrie et la Russie ont été les interprètes, pour la sollicitude qu'elles témoignent en faveur de l'amélioration de la situation des chrétiens de la Turquie d'Europe, la note formule les revendications des alliés. Ces revendications reproduisent exactement sur presque tous les points les conditions déjà divulguées et que nous avons dites. Elles comprennent :

i° L'autonomie administrative des provinces de la Turquie d'Europe à la tête de chacune desquelles serait placé un gouverneur général chrétien, belge ou suisse. La

délimitation de ces provinces ne serait plus celle d'aujourd'hui ; elle correspondrait aux conditions ethniques de chaque région. — C'est-à-dire que chacun des quatre alliés se fixe d'avance une part d'héritage qui lui serait attribuée en toute souveraineté à la première occasion favorable. Peut-être ce calcul n'est-il pas aussi nettement conçu dans l'esprit de chacun des quatre alliés ; mais il est impossible à tout gouvernement ottoman, quel qu'il soit, de voir là autre chose que la préface d'un démembrement.

2° L'institution d'assemblées provinciales électives. — Cette revendication ne serait point inadmissible puisqu'elle est déjà prévue dans le projet de règlement de 1880. Mais il s'y ajoute peut-être des articles spéciaux ayant pour but de rendre nul en fait le contrôle du pouvoir central, car la note contient une annexe explicative dont les dispositions ne sont pas encore publiées.

30 La réorganisation de la gendarmerie. — Cette demande est en soi parfaitement justifiée. Il est extrêmement fâcheux que les efforts tentés en ce sens avant la révolution de 1908 aient été en partie détruits sous la funeste inspiration du comité Union et Progrès. Dans cet ordre d'idées, les grandes puissances seraient certainement disposées à prêter un concours efficace. Les instructeurs européens de la gendarmerie ottomane devraient être investis dans les provinces d'Europe d'attributions notablement élargies.

40 L'institution de l'enseignement libre. — Cette clause serait également acceptable avec quelques réserves. Depuis longtemps, les écoles chrétiennes sont florissantes dans l'empire ottoman, dont les autorités ne s'ingèrent pas dans l'administration des écoles étrangères. Sous ce rapport, les difficultés en Macédoine sont plutôt nées des rivalités entre les races chrétiennes elles-mêmes.

50 L'organisation de milices locales. — Ce point est très

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délicat. La ligue balkanique désire un recrutement régional et une instruction militaire locale qui aboutiraient en somme à la formation de petites armées bulgare, serbe et grecque, annexes de celles des petits royaumes indépendants et prêtes à se joindre à elles au moment d'une liquidation définitive. La Porte ne peut admettre une pareille combinaison. Dans l'ordre militaire, elle ne pourrait se rallier qu'à un recrutement européen en principe, sans distinction de régions, et au renforcement d'une gendarmerie avec cadres internationaux.

6° Application des réformes confiées à un conseil supérieur composé de chrétiens et de musulmans en nombre égal, sous la surveillance des ambassadeurs des grandes puissances et des ministres des États balkaniques à Constantinople. — La dernière partie de la phrase est la principale, celle à laquelle la Ligue tiendrait évidemment le plus si la discussion était sérieuse. Les quatre petits États balkaniques, issus de démembrements antérieurs de l'empire otto man, émettent la prétention d'exercer un contrôle personnel sur le reste de la Turquie d'Europe. Il est possible qu'ils considèrent ce contrôle comme la seule garantie véritable de la sincérité de l'application des réformes. Mais ils doivent savoir aussi qu'une pareille exigence constitue un outrage pour la Turquie et que, comme l'ont avoué les ministres bulgares, son acceptation par la Porte équivaudrait au suicide.

Telles sont les conditions proprement dites qui sont développées dans l'annexe dont nous ne connaissons point la teneur. Il est inutile de s'attarder à les discuter plus longuement, et les gouvernements qui les présentent ne s'attendent point à ce qu'on les discute. La note d'hier est un programme dont l'exécution plus ou moins large ne peut être obtenue que par la force des armes. Les alliés ne comptent que sur la force pour le faire adopter. Ils s'en

remettent au dieu des batailles du soin de décider dans quelle mesure leurs ambitions nationales séculaires seront réalisées. Toute négociation est condamnée à échouer. Les diplomates peuvent encore accomplir quelques rites et échanger des papiers : ils s'y sont pris beaucoup trop tard pour prévenir le choc armé — à supposer que tous se soient vraiment inspirés de l'esprit de conciliation. Depuis une semaine au moins, aucun doute ne pouvait plus subsister à ce sujet.

C'est aussi la conclusion de la note. Les alliés déclarent en terminant qu'ils demandent à la Sublime Porte d'accepter les conditions sus-énoncées et, comme preuve de son acceptation, de rapporter immédiatement toutes les mesures de mobilisation. Aucun délai n'est fixé. Le mot « immédiatement » indique assez que les signataires de la note n'attendent pour se jeter sur la Turquie que le moment où la concentration de leurs armées sera au point. Il n'est même plus besoin de déclaration de guerre : la sommation de démobiliser immédiatement, sans réciprocité, est un défi suffisant. On peut considérer dès maintenant la guerre comme déclarée dans toute la péninsule balkanique. Saurat-on la localiser ?

LA RÉPONSE TURQUE AUX PUISSANCES. — L'ANNEXION DE LA CRÈTE PAR LA GRÈCE.

15 octobre 1912.

Le gouvernement ottoman a remis hier matin à l'ambassadeur d'Autriche-Hongrie, doyen du corps diplomatique, sa réponse à la note collective des grandes puissances

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communiquée le 10 octobre à la Sublime Porte. Comme

la note de la Ligue balkanique, celle de la Turquie n'aura aucune influence sur la marche des événements, mais elle est également caractéristique d'un état d'esprit.La Sublime Porte a toujours possédé des rédacteurs extrêmement habiles dans l'élaboration des notes diplomatiques et dans la recherche des points faibles de l'argumentation de ses interlocuteurs. Cet art est resté souvent stérile, parce que les habiletés de rédaction ne sauraient prévaloir contre la force des faits. Ce sera encore le cas cette fois, mais on doit reconnaître que la réponse remise hier au marquis Pallavicini, tout en constituant une fin de non-recevoir, est en somme ce qu'elle pouvait être.

On peut la résumer en deux phrases : en premier lieu, la Porte attribue principalement la cause du retard dans l'amélioration de la situation à l'intérieur des vilayets d'Europe à l'état de trouble et d'insécurité causé par les attentats de tous genres commis par les Macédoniens en vue de provoquer une intervention soit de l'Europe, soit des États balkaniques ; ensuite la Turquie n'admet pas qu'on invoque contre elle les stipulations d'un article spécial du traité de Berlin contenant des obligations à sa charge alors que d'autres articles stipulant en sa faveur des garanties formelles ont été impunément violés. Gabriel Effendi Noradounghian formule ces protestations en termes adoucis. Mais c'est bien là qu'est le centre du débat. Si le conflit actuel devait être résolu en droit, la thèse turque aurait de grandes chances d'être consacrée par le tribunal compétent. Les avocats de la Sublime Porte n'auraient point de peine à énumérer les nombreuses circonstances où la Turquie, dont l'entrée dans « le droit public européen » a été solennellement proclamée en 1856 au congrès de Paris, a été traitée comme hors la loi européenne. Mal-

heureusement, de son côté, la Turquie a commis à différentes reprises des actes qui, aux yeux du public, la faisaient retomber au rang des États barbares. Quoique le gouvernement actuellement au pouvoir à Constantinople soit le premier à le déplorer, les faits passés n'en sont pas moins de redoutables témoins à charge. Peut-être, en raison de la situation créée par l'ancien régime, un gouvernement qui n'aurait pas à compter avec l'opinion publique aurait-il accepté dans une mesure compatible avec le respect de son indépendance le contrôle des représentants de l'Europe dans l'application des réformes en Macédoine. Mais, aujourd'hui, cette concession n'eût certainement pas empêché la guerre et elle eût exaspéré la plus grande partie de l'opinion publique dans l'empire à un moment où toute la nation unie doit faire face à des ennemis coalisés.

Gabriel Effendi Noradounghian ne pouvait donc qu'éluder la question du contrôle en invoquant la résolution déjà prise par la Porte de faire sanctionner et appliquer dans le plus bref délai le projet de loi de 1880 sur les réformes macédoniennes. Il n'a pu lui échapper toutefois que sa réponse ne résolvait pas la difficulté et que l'administration ottomane, avec sa composition actuelle, se trouvait dans l'impossibilité d'assurer, dans les vilayets d'Europe, l'application des réformes. Il n'a pas voulu s'en préoccuper pour l'instant puisque la guerre doit décider. Mais cela ne touche pas au droit des puissances de continuer de s'intéresser à la question. Sauf dans le cas d'une victoire complète d'un côté ou de l'autre, et peut-être même en ce cas, elles auront à intervenir dans le règlement des affaires macédoniennes. Il est de leur devoir d'étudier des solutions toutes prêtes à être présentées au moment opportun.

Les quarante Cretois élus députés à la Chambre grecque y sont entrés hier au milieu des acclamations. M. Venizélos les a salués en déclarant que, quels que soient les événements, la Grèce et la Crète auront désormais un même Parlement. Avec une finesse ulysséenne, il a ajouté qu'il fallait se contenter provisoirement du statut international élaboré par les grandes puissances. Ces deux déclarations sont difficilement conciliables. Le statut international exclut absolument la représentation de la Crète à la Chambre grecque. En réalité, M. Venizélos a proclamé hier l'annexion de la Crète à la Grèce, tout en protestant de son respect pour les grandes puissances dont il violait ouvertement les décisions. On ne s'y est pas trompé à Athènes, d'où l'on a immédiatement télégraphié à Candie que la Crète venait d'être annexée à la Grèce. Il n'est pas douteux que l'île de Minos figure dans la part attribuée au roi Georges Ier dans le programme de la Ligue balkanique. La guerre décidera.

SIGNATURE A OUCHY DES PRELIMINAIRES DE PAIX ENTRE L'ITALIE ET LA TURQUIE.

Les préliminaires de paix entre l'Italie et la Turquie ont été signés hier soir, à six heures, à Ouchy. Comme nous l'indiquions lundi, les gestes de rupture esquissés par les négociateurs n'étaient de part et d'autre qu'une contenance destinée à intimider l'adversaire pour l'amener à compo-

sition. Il ne convenait point de les prendre au tragique : il en est ainsi dans les tractations diplomatiques comme dans les affaires privées. Comme on ne connaît pas encore dans tous leurs détails les propositions initiales des deux parties et les clauses finalement adoptées, il n'est pas possible de dire qui, de l'Italie ou de la Turquie, a réussi à faire prévaloir sa volonté. D'après ce que l'on sait, on doit conclure que les préliminaires d'Ouchy constituent une transaction et que cette transaction est une équivoque.

Le 24 septembre 191 1, le gouvernement italien décidait le rappel de la classe 1883 ; le 27, il signifiait un ultimatum à la Turquie ; le 29, il lui déclarait la guerre. Les hostilités étaient ouvertes avant même l'expiration du délai de l'ultimatum, tellement on était d'avance résolu à Rome à pousser l'affaire jusqu'au bout. Le 4 octobre, des troupes débarquaient à Tobrouk, et le 5 à Tripoli. Le 5 novembre, un décret royal proclamait la souveraineté de l'Italie sur la Tripolitaine et la Cyrénaïque. Aussitôt après la réunion du Parlement, ce décret était converti en loi. On ne sait pas encore très bien ce qui détermina le Cabinet Giolitti à couper ainsi les ponts derrière lui. Toutefois il est certain que, sans cette décision malencontreuse et incompréhensible au point de vue international, la paix aurait été conclue sans peine peu de temps après les premières opérations militaires. Dans l'impossibilité de faire passer dans son vilayet d'Afrique des secours efficaces, la Turquie était résignée à le perdre en fait pourvu qu'elle y conservât une suzeraineté nominale dont le maintien officiel lui permettrait de dire à l'islam qu'elle n'avait pas livré un pays musulman à un État chrétien. Au contraire, sous peine de s'exposer à une crise politique et religieuse mortelle dans l'empire, il lui était impossible de reconnaître la souveraineté de l'envahisseur avant que celui-ci eût effectivement

conquis tous les territoires cédés. L'islam s 'incline devant le fait accompli ; il ne cède rien sans y être contraint par la force . Or, malgré un déploiement de forces très considérables, l'Italie ne réussit point à pénétrer dans l'intérieur de la Libye. Les derniers combats livrés, il y a quelques semaines, se sont déroulés à portée de canon des escadres italiennes. En un an, les progrès ont été insignifiants ; 120.000 hommes, appuyés par une flotte importante, ont été impuissants à dépasser les oasis de la côte, et encore n'étaient-ils point maîtres de toute la côte. Le temps s'écoulait sans qu'on aperçût la probabilité d'une occupation effective. Et les sacrifices s'accumulaient. Les pertes d'hommes, sans être considérables, étaient sérieuses et pénibles. Le matériel militaire et naval s'usait. Les frais étaient immenses : il y a un mois, le Cabinet Giolitti a accusé une dépense de 403 millions pour les seuls ministères de la guerre et de la marine jusqu'à la fin de cet été. Mais il faut y ajouter les dépenses des autres ministères ne serait-ce que de l'intérieur et des affaires étrangères, celles qui ont été l'objet de virements, celles engagées dans ces deux derniers mois, et enfin les frais de reconstitution du matériel. Au total, cela doit faire un bon milliard. C'est, d'ailleurs, le chiffre donné par plusieurs journaux italiens. L'Italie avait donc un intérêt majeur à traiter, même en dehors de toute complication européenne. La guerre balkanique, dont elle a pu se servir comme d'un moyen de pression sur l'ennemi, l'engageait encore davantage à se dégager du guêpier tripolitain pour avoir les mains libres en Europe. Quelle que soit l'intimité de ses relations avec l'Allemagne et l 'Autriche-Hongrie, elle ne pouvait se défendre de certaines appréhensions en se voyant menacée d'être réduite à l'inaction en Europe au moment où s'ouvrait une grande crise. En outre, ses deux partenaires de la Triplice doivent

lai avoir exprimé le désir qu'elle ne compliquât pas, en prolongeant la guerre, la situation très difficile de la Turquie. Enfin, dans l'intérêt de la paix générale que la participation d'une grande puissance à la guerre balkanique aurait gravement compromise, les autres grandes puissances, la France entre autres, souhaitaient la réconciliation italo-turque.

La Turquie se trouvait dans un extrême embarras et partagée entre des sentiments divers. Son exaspération contre les États balkaniques la poussait à conclure avec l'Italie, afin de ramasser toutes ses forces contre ses nou- • veaux ennemis, incomparablement plus menaçants que l'ancien. Mais sa rancune contre l'Italie, sa crainte de l'opinion arabe et des susceptibilités militaires, le sentiment que des complications européennes pourraient la servir en ce moment la faisaient hésiter. On s'explique aisément ses répugnances à céder. Elle s'y est résolue pourtant et fort sagement, car les préliminaires d'Ouchy sont parfaitement honorables pour elle.

Sur le point capital, celui de la souveraineté, la Porte ne capitule point. L'Italie maintient unilatéralement sa loi d'annexion, mais la Porte ne la reconnaît point. Le sultan proclame seulement l'indépendance delà Tripolitaine et de la Cyrénaïque,il y conserve son autorité de calife et un représentant. Il se borne à s'engagera rappeler ses officiers et soldats sans se porter garant de la cessation de la résistance locale. L'Italie gagne la faculté de conquérir le pays sans être troublée par la Turquie,et c'est à peu près tout. Après l'apurement des comptes, beaucoup d'Italiens trouveront sans doute que ce n'est pas beaucoup. L'impérialisme coûte cher et, dans le cas particulier^ ne rapportera guère. Les îles de l'Egée occupées par l'Italie seront restituées après exécution des autres clauses de l'accord et à condition

que les habitants bénéficient de la plus large amnistie : c'est le rétablissement pur et simple du statu quo ante bellum. C'était prévu ; mais ce sera une désillusion pour l'opinion italienne imprudemment fanatisée et une perte de prestige pour l'Italie dans le Levant.

Les autres clauses sont accessoires ; En somme, l'Europe doit se féliciter de la fin d'une guerre entreprise dans des conditions extraordinaires et qui se prolongeait d'une façon anormale. Elle doit également 32 réjouir de la simplification apportée par la paix dans la guerre balkanique. Quant aux deux Etats contractants, ils éprouveront des sentiments mélangés, qui se traduiront par des manifestations peut-être houleuses de l'opinion publique.

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