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PROJETS DE LOCALISATION DE LA GUERRE BALKANIQUE

17 octobre 1912.

Les dernières informations sur les intentions des puissances dites les plus intéressées dans les affaires balkaniques sont provisoirement rassurantes. Par l'intermédiaire de la Nouvelle Presse libre et de la Rossia, les Cabinets de Vienne et de Pétersbourg ont fait connaître leurs vues. Les articles de ces deux journaux peuvent être considérés comme des communiqués.

Il en résulte, du côté austro-hongrois, que le gouvernement n'a point l'intention de saisir l'occasion d'incursions serbes ou monténégrines dans le sandjak de Novi-Bazar pour réoccuper ce territoire. Les Serbes ont déjà donné l'assurance que leurs troupes n'entreraient point dans cette

chasse gardée. Si toutefois les circonstances les déterminaient à y passer, soit pour opérer leur jonction avec les Monténégrins, soit pour toute autre raison, le Cabinet de Vienne n'interviendrait pas, à condition qu'il s'agît d'un simple passage. Au contraire, dans le cas où il s'agirait d'une installation, d'une prise de possession, l'Autriche réoccuperait immédiatement ; elle y est militairement préparée. En résumé, l'Autriche n'interviendra pas pendant la guerre tant que la question du sandjak restera intacte ; après la guerre, elle se réserve toute liberté suivant les circonstances. Donc, pendant la guerre, il n'y aurait pas de compli-' cations du fait de l'Autriche si les Serbes ou les Monténégrins ne prennent point des initiatives qui en fournissent l'occasion.

A Pétersbourg, on affirme à la fois les sympathies du gouvernement et de la nation pour les peuples ayant « une communauté de croyances et d'origine » avec la Russie, la volonté de maintenir la paix sans sacrifier toutefois « les intérêts réels et positifs du pays », la solidité des liens qui unissent la Russie, la France et l'Angleterre, et la sincérité des échanges de vues entre Vienne et Pétersbourg. Ce dernier point est essentiel. « C'est avec un sentiment de profonde satisfaction, dit la Rossia, que nous ferons remarquer que c'est précisément à un moment où la crise balkanique s'envenimait que les Cabinets de Vienne et de Saint- Pétersbourg ont trouvé, dans leur volonté commune de maintenir la paix, un terrain pour se rapprocher et échanger en toute sincérité leurs vues sur la situation. On ne saurait attacher trop d'importance à ce fait, tant au point de vue du maintien de la paix qu'à celui des résultats obtenus au cours du séjour de M. Sazonof à Londres, à Paris et à Berlin. » Il ressort de là que les Cabinets de Vienne et de Pétersbourg se sont « rapprochés » dès le moment où la Gauvain. — T. IV. 15

crise balkanique s'envenimait, avant le séjour de M. Sazonof à Londres, Paris et Berlin. Par conséquent, au moment où la presse signalait en termes émus la nécessité d'un rapprochement austro-russe sur le terrain balkanique, ce rapprochement était accompli. D'ailleurs, il ne convient pas de donner pour l'instant à ce mot de rapprochement un sens trop étendu. Il faut comprendre seulement que la Russie et l' Autriche-Hongrie, ayant reconnu que les différends turco-balkaniques devaient fatalement aboutir à un conflit armé, ont décidé de laisser les choses suivre leur cours en observant matériellement la neutralité. Quant à l'avenir,comme le dit la Rossia,« les relations austro-russes constituent pour tous les amis de la paix un baromètre sûr pour mesurer les risques qu'il y a de voir la guerre balkanique dégénérer en guerre européenne ». Le baromètre sera au beau si la Russie et l'Autriche continuent de reconnaître l'importance « d'avoir une base commune d'entente » suivant l'expression de la Rossia.

On doit certainement souhaiter, dans l'intérêt de la paix, que cette base commune d'entente soit trouvée et maintenue. Autrement, suivant la tournure que prendraient les événements militaires en Macédoine, la paix générale serait très compromise. Toutefois, il y a un intérêt supérieur à la conclusion de l'entente austro-russe, c'est celui du règlement de la crise balkanique dans un sens vraiment européen. Les puissances voisines de la péninsule balkanique ne sont pas les seules intéressées et n'ont point qualité pour disposer de l'Orient. La question d'Orient n'est pas une question austro-russe, mais une question européenne. Nous croyons aussi que le devoir des puissances occidentales est de faciliter de tout leur pouvoir l'accord austrorusse, et, pour sa part, M. Poincaré n'a épargné ni n'épargnera aucun effort en ce sens. Mais ce concours est natu-

reilement subordonné à la garantie que l'équilibre balkanique ne sera modifié sous aucun rapport en ce qui concerne les grandes puissances.

18 octobre 1912.

Les derniers rites sont accomplis. Dans la journée d'hier, la Turquie et les trois puissances balkaniques qui n'avaient pas encore déclaré officiellement la guerre ont échangé des notes qui constituent des déclarations de guerre. 11 est superflu de rechercher de quelle capitale ce papier a été expédié le plus tôt et qui, protocolairement, a déclaré effectivement la guerre. Nous l'avons déjà dit, la guerre a été déclarée en fait le jour où les quatre alliés ont notifié à Constantinople la mobilisation simultanée de leurs armées. Tout ce qui a suivi était la conséquence inévitable de cet acte, certainement prémédité. Si des diplomates ont cru qu'il s'agissait simplement d'un geste et qu'on pouvait, au gré des chancelleries, retenir les forces balkaniques une fois déchaînées, ils ont commis une erreur inexcusable. A la vérité, nous ne pensons pas qu'ils soient assez ingénus pour l'avoir commise. Derrière les événements auxquels nous assistons, il y a des volontés directrices ou consentantes.

Mais, si certaines volontés ont permis la guerre.il n'est pas sûr qu'elles concordent au sujet de ses résultats. Des •arrangements, auxquels il est impossible de croire que la Roumanie n'ait point participé, ont certainement été envisagés. La question est de savoir s'ils pourront recevoir leur

exécution ou s'ils ne seront pas emportés comme des fétus de paille dans le tumulte des batailles et si les ministres qui qui les auront conclus ne risqueront pas d'être emportés avec eux. Les grandes puissances déclarent et le communiqué russe paru dans la Rossia fait état de ce qu'elles sont toutes d'accord pour maintenir le statu quo dans les Balkans, quelle que soit l'issue de la guerre. Il est excellent que cet accord existe et soit publié. Seulement, comment en assurera-t-on le respect ? Monténégrins, Bulgares et Grecs proclament aujourd'hui, quelques jours après la remise de la note où ils affirmaient rechercher seulement des garanties pour les réformes dans la Turquie d'Europe, qu'aucune considération ne leur fera abandonner les territoires conquis et, cette fois, ils sont sincères. S'ils sont battus, la question ne se posera pas ; mais s'ils sont vainqueurs, qui voudra leur faire lâcher prise ? Qui s'en chargera ?On avait cru jusqu'ici que cette mission était réservée à la Roumanie. On le croyait en Roumanie aussi, et les journaux roumains qui interprètent la pensée des chefs de parti, pour la plupart anciens ministres ou présidents du Conseil, avaient exprimé, aussitôt après l'ordre de mobilisation des alliés, leur profond étonnement que le roi n'ordonnât point la même mesure. Mais, depuis, les hommes d'État roumains ont dû être rassurés, car leurs journaux ne manifestent plus d'inquiétude. Il existe donc de ce côté des arrangements secrets et l'on ne peut dire quand ni comment sera jetée la carte roumaine dans le jeu sanglant des Balkans.

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