VOYAGE DU COMTE BERCHTOLD EN ITALIE
Le voyage du ministre commun des affaires étrangères d'Autriche-Hongrie en Italie a une importance politique de premier ordre. On ne peut pas douter que le comte Berchtold ait eu à San-Rossore avec Victor-Emmanuel III, et à Pise avec le marquis de San Giuliano,des entretiens dont les conséquences se feront sentir aussi bien dans la politique générale européenne que dans le développement de la crise balkanique. Il a été certainement question du renouvellement de la Triple-Alliance et de la manière d'assurer l'unité de la politique des Cabinets de Rome et de Vienne en Orient.
En ce qui concerne la Triple-Alliance, on doit la considérer comme renouvelée, au moins en principe. La Consulta n'a jamais dissimulé ses intentions à cet égard. Lors de la visite de M. de Kiderlen-Waechter à Rome, cet hiver, avant les incidents du Carthage et du Manouba, les interprètes officieux du marquis de San Giuliano ont indiqué nettement que la Triplice serait renouvelée. Le Popolo romano tient maintenant un langage analogue à propos de la visite du comte Berchtold : il déclare que la Triple- Alliance reste la base « inaltérable et intangible » de la politique internationale de l'Italie. D'autre part, d'après le Fremdenblatt, organe du Ballplatz, l'opinion autrichienne voit dans les honneurs conférés au comte Berchtold « une manifestation précieuse du roi d'Italie en faveur des traditions de l'alliance qui unit les deux pays. » La Nouvelle Presse libre est plus explicite : « De précieux résultats ont
été obtenus, dit le moniteur de l'Austro- Allemagne, qui développeront dans un sens plus favorable encore les rapports des deux Etats. L'entrevue des deux ministres des affaires étrangères d'Italie et d'Autriche-Hongrie peut être considérée comme un événement important pour les relations austro-italiennes.» La même impression ressort du communiqué suivant publié par les soins des deux gouvernements :
Au cours de la visite du comte Berchtold, les deux ministres, marquis de San Giuliano et comte Berchtold, se sont entretenus longuement sur la situation internationale et sur différentes questions actuelles. Ainsi qu'il était naturel, la crise balkanique a été la partie la plus importante de leurs conversations.
Constatant avec satisfaction la parfaite identité de vues entre les deux gouvernements italien et austro-hongrois à ce sujet, les deux hommes d'État se sont trouvés d'accord dans le but de contribuer, en se basant sur les liens d'alliance unissant les deux gouvernements et celui de Berlin, et avec le concours des autres puissances, au rétablissement de la paix générale.
L'harmonie qui n'a jamais cessé d'exister entre les gouvernements d'Italie et d'Autriche-Hongrie s'est manifestée une fois de plus au cours de ces entretiens, dont les résultats ne pourront que renforcer l'étroite amitié entre les deux puissances alliées.
Sur la solution de la crise balkanique, l'entente n'a probablement pas été aussi facile que sur la Triple-Alliance. Le communiqué ne dit point que les deux ministres sont tombés d'accord à ce sujet; il constate leur accord seulement sur « l'opportunité de se tenir en contact ». L'union ne résulte pas forcément du contact. Entre l'Italie et l' Autriche-Hongrie, en particulier, le contact dans les Balkans est plutôt de nature à produire des froissements. En 1900, les deux pays, représentés par le marquis Visconti-Venosta et le comte Goluchowski, ont signé un accord interdisant à l'un et à l'autre de prendre une initiative en Albanie. Aucun des deux, en effet, ne pourrait prendre en Albanie une influence prépondérante sans léser gravement les intérêts de l'autre. Toutefois cela n'est exact que dans le cas où les Balkans conserveraient leur physionomie poli-
tique actuelle. Si l'on supposait — ce n'est qu'une hypothèse — une grande liquidation balkanique qui donnerait à l'Autriche-Hongrie l'accès de Salonique, les objections du Cabinet de Vienne contre l'influence ou l'occupation italienne en Albanie ne tiendraient sans doute pas longtemps. Il n'est donc pas interdit de croire que l'hypothèse a été examinée, car les diplomates autrichiens et italiens sont de ceux qui se préoccupent de tout prévoir, même les malheurs qui pourraient arriver à leurs amis.
Provisoirement, à Rome comme ailleurs, on se contente d'observer le cours que prennent les événements militaires, car tout dépend de l'issue de la guerre balkanique. Si les Turcs réussissent à repousser leurs agresseurs, les grandes combinaisons orientales s'évanouiront et l'on jurera qu'il n'en a jamais été question. Si les Bulgares triomphent, toutes les convoitises se donneront carrière. Il en serait autrement si toutes les grandes puissances consentaient à signer d'avance un protocole de désintéressement inconditionnel. Mais l'Autriche, tout en protestant de son désintéressement absolu, ne croit pas pouvoir engager l'avenir. Elle déclare qu'elle n'est pas responsable de la crise actuelle et qu'elle ne saurait assister avec indifférence à certaines modifications balkaniques. Derrière l'Autriche, il y a l'Allemagne. Y aurait-il aussi l'Italie ? Le Corriere délia Sera dit aujourd'hui que le programme italien se formule ainsi : « Les Balkans aux peuples balkaniques. » C'est un beau programme. Mais notre confrère de Milan assure qu'il est contraire à celui de l'Autriche dont le principal article est la descente sur Salonique, et les ministres des affaires étrangères des deux pays viennent de se renouveler la promesse de marcher d'accord. Le Corriere délia Sera ajoute : « Il est nécessaire de réexaminer les intérêts et les exigences de chacune des puissances de la Triplice et de
voir quel est le meilleur moyen de les satisfaire en mesure égale. » Comment cette triple satisfaction pourrait-elle être obtenue sinon aux dépens d'un tiers ?
VOYAGE DE M. DE HARTWIG A VIENNE. — LE ROI DE ROUMANIE FELD-MARÉCHAL RUSSE.
26 octobre 1912.
La guerre balkanique n'a pas encore abouti à des résultats décisifs, mais les succès des quatre alliés sont déjà tels qu'on est obligé d'envisager l'éventualité de leur triomphe final. Et, dès maintenant, on peut constater que, dans le cas de la réalisation de cette hypothèse, le principe du maintien du statu quo territorial dans les Balkans, pris comme base des dernières combinaisons diplomatiques, s'effondrera devant les événements militaires. Dès lors que toutes les forces militaires balkaniques armées étaient mises en mouvement, il ne pouvait plus être question de statu quo. Les propositions contenues dans l'ultimatum des alliés avaient seulement pour objet de donner une apparence de modération à un acte destiné à provoquer la guerre. Mais, dès la déclaration de guerre et avant tout combat, les quatre souverains alliés ont solennellement proclamé la croisade contre le Croissant, et leurs ministres ont affirmé que les territoires conquis ne seraient pas rendus. Si toute la population mâle valide de Bulgarie, de Serbie, de Monténégro et de Grèce donne en ce moment l'assaut à la Turquie, ce n'est point pour obtenir quelques réformes administratives dans les vilayets macédoniens.
Les gouvernements qui ont connu les conventions mili-
taires conclues entre les quatre royaumes balkaniques ont dû prévoir leurs conséquences. Les uns ont peut-être escompté la victoire turque, et les autres la victoire balkanique. Mais il est difficile de croire que les uns et les autres n'aient pas envisagé les deux cas. Si les succès des alliés continuent, on doit donc s'attendre à une très prochaine initiative de la part d'une des grandes puissances. Celles qui se seraient réjouies de voir les petits États de la péninsule réduits à l'impuissance ou au recueillement pendant vingt ou quarante ans ne voudront sans doute pas les laisser, sans compensation, jouir paisiblement de leurs conquêtes. On sait que le gouvernement de Vienne a de nombreux corps de troupes mobilisés sur sa frontière bosniaque ; des informations sûres indiquent qu'ils sont prêts à marcher au premier signal. Ce signal sera probablement donné dès que la fortune des armes se sera définitivement prononcée en Thrace, à moins qu'un accord préalable intervienne avec Belgrade.
L'accord, d'ailleurs, n'est pas impossible. M. de Hartwig, ministre de Russie à Belgrade, qui a joué un rôle personnel dans la conclusion de la convention serbo-bulgare, a été cette semaine à Vienne où il a conféré avec le comte Berchtold et M. de Giers. La signification de ce voyage insolite semble assez claire : M. de Hartwig a dû aller porter à Vienne les propositions de M. Pachitch, président du Conseil serbe, relatives aux moyens de conclier l'occupation du sandjak de Novi-Bazar par la Serbie et la prétention de l'Autriche que la voie de Salon ique lui reste ouverte. S'il n'existait que cette difficulté entre Vienne et Belgrade, une transaction serait relativement aisée, car la Serbie prendrait probablement volontiers l'engagement, en ce qui la concerne, d'assurer en tout temps la liberté des communications commerciales entre la Germanie et la mer
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Egée. Mais il y a la question de la jonction du Monténégro et de la Serbie, du contact direct de ces deux Etats slaves, de la formation d'un bloc slave indépendant contigu à la' Slavie autrichienne. On ne tardera plus beaucoup maintenant à savoir si l'Autriche-Hongrie tient seulement, comme elle l'assure officiellement, à assurer la liberté de ses communications commerciales avec Salonique ou si elle a des visées politiques et territoriales.
Le rôle de la Roumanie va également se dessiner. Un grand-duc est allé porter au roi de Roumanie, à Sinaïa le bâton de feld-maréçhal de l'armée russe. Il s'appliquera probablement à convaincre Charles 1er de s'abstenir de procéder à une mobilisation qui pourrait être suivie d'une mobilisation russe en Bessarabie. Seulement, pour obtenir que le roi Charles continue d'observer la neutralité, il faudra lui assurer quelque chose. Ce quelque chose est-il déjà fixé? Sera-t-il proportionné aux acquisitions bulgares éventuelles? C'est le secret des diplomates qui ont conduit l'affaire balkanique. Suivant les décisions qui vont être prises à Vienne et à Bucarest, on saura si ces diplomates sont des hommes d'Etat qui ont vu très loin ou des hommes à courte vue qui se sont engagés dans une entreprise vitale sans savoir où ils allaient.
DISCOURS DE M. POINCARÉ A NANTES. - LES BALKANS AUX BALKANIQUES. — LE RÔLE DE LA FRANCE.
27 octobre 191 2.
Dans le discours qu'il a prononcé aujourd'hui à Nantes le président du Conseil a consacré à la politique extérieure une place correspondant à la gravité de la situation inter-
nationale. La discrétion diplomatique et l'incertitude qui règne encore sur les résultats définitifs de la guerre balkanique ne permettaient pas à M. Poincaré d'exposer en détail l'état des négociations en cours, ni de présenter une solution du problème oriental. Mais le chef du gouvernement français a très nettement indiqué dans quel esprit les négociations étaient conduites et dans quelles conditions seraient examinées les diverses solutions possibles. Après les étranges écarts de quelques publicistes qui se plaisent à affirmer leur parfaite communauté de vues avec lé gouvernement, ces déclarations n'étaient pas inutiles.
M. Poincaré n'a pas dissimulé que la crise orientale allait poser « dans un prochain avenir » des problèmes d'une grande complexité, et dont la solution pacifique se heurterait à « d'inévitables contradictions d'intérêt ». Jusqu'ici tous ses efforts ont tendu à circonscrire les hostilités et à maintenir le contact entre les grandes puissances de manière à favoriser une médiation. M. Poincaré a cru pouvoir donner à entendre que le jour de cette médiation pacifiante est plus proche qu'on pourrait supposer. Il doit avoir raison s'il veut dire que certaines puissances doivent prochainement proposer une médiation. Malheureusement, personne ne peut affirmer en ce moment que ces propositions seront acceptables pour les belligérants, ni même qu'elles seront présentées dans un esprit désintéressé. Essayer d'arrêter les belligérants à un moment où aucun d'eux n'a encore pris d'avantage décisif serait une entreprise risquée de la part de la puissance qui l'entreprendrait et probablement contraire aux intérêts généraux. La guerre balkanique s'est engagée dans des conditions déplorables du point de vue international. Mais, puisqu'on l'a laissée éclater et que les ennemis sont aux prises, il faut que le sort des armes règle une bonne fois ce que les négo-
ciations n'ont pu résoudre. Si une médiation européenne tentait d'arrêter les opérations militaires avant une bataille décisive, l'Europe se trouverait jetée dans des embarras inextricables. Elle serait prise entre des contradictions d'intérêts telles qu'une conflagration générale sortirait vraisemblablement de cette immixtion prématurée.
Ce qui est plutôt désirable, c'est que les grandes puissances désintéressées s'unissent résolument pour prévenir l'intervention intéressée d'autres puissances. Actuellement, la Turquie, laissée à ses seules forces, ne peut plus être assez victorieuse pour empêcher l'introduction de réformes fondamentales dans ses possessions d'Europe. En tout cas, ces réformes se feront donc et l'Europe peut attendre le dénouement des opérations militaires. Mais, dans l'hypothèse d'un triomphe complet des alliés, il doit être bien entendu que les Balkans resteront aux peuples balkaniques et qu'aucune grande puissance, sous prétexte de modérer les vainqueurs, n'assouvira des convoitises particulières. Si les puissances désintéressées restent en contact et bien d'accord sur ce point, elles peuvent agir de façon que la guerre actuelle soit suivie d'une longue période de paix en Orient. Si, au contraire, elles se désunissent, elles favoriseront des solutions boiteuses qui rendront fatales de prochaines collisions.
S'il ne dépend que de M. Poincaré, l'union dont nous parlons sera étroitement maintenue. A plusieurs reprises et sous diverses formes, toutes extrêmement heureuses, le président du Conseil a déclaré que la France restait attachée à la Russie alliée et à l'Angleterre amie « par des liens entrelacés et indestructibles ». La France, a-t-il dit, ne cherche point d'amitiés de rechange ; elle est incapable d'inconstance et d'infidélité, elle examinera les solutions du problème oriental avec ses alliés et amis « dans un esprit de Gauvain. — T. IV. l6
confiance entière et d'indéfectible amitié ». C'est, en effet, ce qu'il fallait dire, et le moment était venu de le dire. Rien ne serait plus funeste à la paix générale, comme aux intérêts de la France, que de laisser supposer un seul instant que la France, séduite par une prétendue communauté d'intérêts locaux avec telle ou telle autre puissance, serait disposée à faire avec elle un tour de valse orientale. La France ne songe point à porter la plus légère atteinte aux droits d 'autrui ; mais elle doit poursuivre la satisfaction de ceux de la communauté européenne et des siens propres sans se laisser détourner de sa voie traditionnelle par aucune sirène. Unie et résolue, la Triple Entente est assez forte pour réprimer toute velléité d'empiétement. Elle doit donc éviter avec le plus grand soin toute initiative de nature à compromettre sa solidarité. Si la Russie, l'Angleterre et la France ont des intérêts spéciaux qui ne concordent point exactement dans toutes les parties de l'Orient, toutes trois sont d'accord pour empêcher que les remaniements balkaniques rompent l'équilibre européen. Cela suffit pour qu'en s'inspirant des idées directrices si brillamment exposées aujourd'hui par M. Poincaré, elles remplissent avec succès le rôle qu'elles se sont assigné dans le monde pour le bien général.