COMBINAISONS MACEDONIENNES. — LES PRETENTIONS DE L'AUTRICHE
28 octobre 191 2.
S'il reste quelques doutes aux personnes qui n'admettaient pas la vraisemblance de grands projets de liquidation
orientale, il leur suffira de jeter un coup d'œil sur les journaux allemands et autrichiens de ces deux derniers jours. Nos confrères de Vienne et de Berlin qui, jusqu'aux premières défaites turques, se posaient en champions du statu quo balkanique, ont brusquement tourne casaque après la prise d'Uskub et de Kirk-Kilissé, et aujourd'hui, ils parlent du partage de la Turquie aussi naturellement que s'ils y avaient toujours pensé. Mais, dans leur esprit, il ne s'agit pas du partage des possessions ottomanes d'Europe entre les alliés vainqueurs ; il s'agit d'appeler à la curée les grandes puissances, et en premier lieu celles de l'Europe centrale. A diverses reprises, nous avions fait allusion à ces convoitises éventuelles ; aujourd'hui, ces convoitises s'étalent au grand jour avant même que le sort des armes ait définitivement prononcé dans les plaines de Thrace.
Il est aussi probable qu'une chose peut l'être que les Cabinets de Vienne et de Berlin comptaient sur la victoire turque. C'est dans l'espoir que les puissances balkaniques seraient finalement battues et sortiraient épuisées d'une longue lutte qu'ils ont permis, on pourrait presque dire encouragé la guerre actuelle. Il eût dépendu de l'Autriche- Hongrie d'arrêter l'initiative serbo-bulgare, soit en faisant une démonstration devant Belgrade, soit en invitant la Roumanie à mobiliser, conformément à des arrangements antérieurs. La Bulgarie n'aurait pas lancé toutes ses forces sur la Thrace si une armée roumaine avait menacé ses frontières du nord, et la Serbie ne se fût pas exposée à voir Belgrade prise tandis que ses troupes descendaient sur Uskub. La neutralité ou plutôt l'expectative autrichienne n'avait rien de bienveillant pour ceux qui en bénéficiaient provisoirement. Mais, si l'on attendait de la défaite des alliés balkaniques le triomphe du prestige austro-allemand à Constantinople, on avait prévu également l'hypothèse
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inverse. On avait joué à qui perd gagne. Après tout, s'étaiton dit à Vienne et à Berlin, si nos excellents amis turcs sont battus, malgré leurs canons Krupp et leurs officiers instruits par le maréchal von der Goltz, il y aura une masse partageable à répartir et ce sera pour nous le moment de donner satisfaction aux besoins d'expansion de nos peuples. Aujourd'hui ces aspirations se manifestent ouvertement.
Le Berliner Tageblatt reconnaît la difficulté de concilier les ambitions territoriales des Etats balkaniques avec la prétention de l'Autriche de se réserver la voie de Salonique et il demande : « La seule chose possible n'est-elle pas que chacun reçoive sa part ?... Qu'on donne aux Serbes la bande de terre qu'ils réclament si on ne peut les satisfaire d'autre façon et qu'on découpe résolument pour l'Autriche-Hongrie le sandjak ou un morceau meilleur encore de la succestion turque. » La Nouvelle Presse libre de Vienne intitule « Le partage de la Turquie » la dépêche de son correspondant de Berlin sur la situation balkanique. Le correspondant du Berliner Tageblatt à Vienne télégraphie : « L'Autriche-Hongrie a des droits d'héritage dans les Balkans comme la France au Maroc... Si les puissances abandonnent le programme du statu quo territorial, elle ne se considérera pas comme liée et, à la place de la politique européenne ( ?) qu'elle pratiquait, elle est fermement décidée à inaugurer la politique des intérêts autrichiens... Dans le cas où l'on ne tiendrait pas compte de ces intérêts, elle est fermement résolue à intervenir activement dans les événements des Balkans. » Le Fremdenblatt est moins menaçant, quoique aussi suggestif. Cet organe officieux au premier chef assure que la paix ne court aucun danger « parce que les puissances sont d'accord pour s'efforcer d'éviter des complications internationales ». Mais les puissances connaissent les prétentions autrichiennes et, si l'Autriche est d'accord
avec elles pour une solution amiable du conflit, quelle est
la base de l'accord ?
Pour répondre à cette question, il ne faut jamais perdre
de vue que l'Allemagne est derrière l'Autriche-Hongrie et
que, si celle-ci reçoit une satisfaction, celle-là voudra en prendre une aussi, et non la moindre. Le Cabinet de Berlin se tient provisoirement dans une réserve absolue, d'abord parce que le dénouement de la guerre est encore douteux, ensuite parce qu'il préfère que les suggestions correspondant à ses propres désirs émanent des tiers. Mais il a certainement un plan pour le cas où les Turcs seraient battus et ce plan peut être très compréhensif. Si l'on songe à la diminution de prestige et d'influence en Orient que l'effondrement de la puissance ottomane entraînerait pour l'Allemagne, on doit se convaincre que le Cabinet de Berlin a déjà réfléchi aux moyens d'asseoir cette influence d'une manière définitive dans certaines régions. C'est une raison de plus pour la Triple-Entente de resserrer les liens « indestructibles » dont M. Poincaré parlait hier à Nantes.
DÉCLARATION FRANCO-ITALIENNE SUR LE MAROC ET LA LIBYE. — RECONSTITUTION DU MINISTÈRE ROUMAIN.
Comme le faisait prévoir la note annonçant la reconnaissance officielle de la souveraineté italienne en Libye par la France, les Cabinets de Paris et de Rome se sont mis d'accord pour traiter simultanément toutes les questions se rattachant à l'établissement de la France au Maroc et à
celui de l'Italie en Libye. A cet effet, M. Poincaré et M. Tittoni ont signé hier une déclaration dont voici le texte :
Le gouvernement de la République française et le gouvernement royal d'Italie, désireux d'exécuter dans l'esprit le plus amical leurs accords de 1902, confirment leur mutuelle intention de n'apporter réciproquement aucun obstacle à la réalisation de toutes les mesures qu'ils jugeront opportun d'édicter, la France au Maroc et l'Italie en Libye.
Ils conviennent de même que le traitement de la nation la plus favorisée sera réciproquement assuré à la France en Libye et à l'Italie au Maroc : ledit traitement devant s'appliquer de la manière la plus large aux nationaux, aux produits, aux établissements et aux entreprises de l'un et l'autre État sans exception.
Il y a lieu de croire que cette déclaration calmera les susceptibilités qui s'étaient manifestées prématurément en Italie à la nouvelle que le gouvernement français n'avait pas notifié sa reconnaissance de la souveraineté italienne en Libye dès la première nouvelle de la signature du traité de Lausanne. Cette reconnaissance n'a pas été une seule minute en question. Mais encore fallait-il constater que les deux gouvernements étaient bien d'accord sur le mode d'application de leurs arrangements de 1902 et sur leurs conséquences. Dès que cette constatation fut faite, la reconnaissance fut notifiée. La déclaration d'hier est la consécration de l'accord verbal intervenu précédemment. Elle donne pleine satisfaction aux Italiens ; aussi, après cette nouvelle marque d'amitié et après le discours de Nantes, qui contient un passage si cordial à leur adresse, espéronsnous qu'ils voudront bien reconnaître la parfaite correction du gouvernement français à leur égard.
Le ministère roumain est enfin reconstitué. A vrai dire, il était en travail de reconstitution depuis le mois de mars. A cette époque, son chef, M. Carp, qui était en même
temps chef du parti conservateur, avait dû quitter le pouvoir en raison de son impuissance manifeste à diriger son propre parti et des manifestations organisées contre lui par les conservateurs démocrates et les nationaux libéraux coalisés. Dès le mois de mars, on avait annoncé la concentration des conservateurs proprement dits, c'est-à-dire de l'ancien parti de Lascar Catargi fusionné avec les anciens junimistes de M. Carp, avec les conservateurs démocrates dirigés par M. Take Jonesco. Plusieurs fois même, on déclara formé un nouveau ministère établi sur cette base. Mais, chaque fois, la combinaison craqua par suite de l'impossibilité de concilier les conditions de M. Carp et celles de M. Take Jonesco. Il a fallu la guerre balkanique pour mettre fin à ces tergiversations. Aussitôt les hostilités ouvertes dans les Balkans, le roi Charles a marqué sa volonté de voir se constituer un ministère jouissant de la . confiance publique. Il a donc invité les chefs de parti à se mettre d'accord. Finalement M. Carp, déjà éliminé comme président du Conseil, a donné sa démission de chef du parti conservateur, et M. Take Jonesco a consenti à entrer, comme ministre de l'intérieur, dans le ministère présidé par M. Majoresco. La fusion ne s'est point opérée entre les deux groupes conservateurs ; chacun d'eux a le même nombre de représentants dans le nouveau Cabinet et doit avoir la même part d'influence dans l'administration. Il y a non pas réconciliation, mais collaboration, et cette collaboration est acceptée pour des raisons patriotiques, eu égard à la gravité de la situation extérieure.
Le portefeuille des affaires étrangères reste entre les mains de M. Majoresco, président du Conseil, c'est-à-dire que le roi continue de diriger personnellement la politique étrangère. Visiblement, le roi Charles est très préoccupé de la situation créée à la Roumanie par les premiers succès
bulgares. Il n'a pu s'empêcher, dans l'allocution qu'il a prononcée après la prestation de serment des ministres, de parler de l'augmentation du prestige et de l'importance du rôle nouveau de la Bulgarie. Comme il a ajouté aussitôt après que la situation politique de la Roumanie était difficile, mais que sa force militaire permettrait d'y faire face, il est permis de conclure que les événements balkaniques ne suivent pas un cours répondant à ses désirs et qu'il songe aux moyens de compenser l'accroissement de prestige bulgare. On a même annoncé que l'ordre de mobiliser l'armée roumaine avait été donné. C'eût été très grave, car cette mobilisation en eût provoqué une autre et les pires complications eussent été à craindre. Heureusement la nouvelle est démentie. La Roumanie ne pourrait prendre une initiative de ce genre que d'accord avec le Cabinet de Vienne et avec la certitude d'être soutenue par lui jusqu'au bout. Mais, à Vienne aussi, on est déconcerté par les événements et l'on attend l'issue de la grande bataille de Thrace. On ne tardera plus longtemps à savoir si des arrangements secrets ont été conclus avant la guerre.
REMPLACEMENT DE GHAZI MOUKTAR PACHA PAR KIAMIL PACHA. — LE RÔLE DE LA ROUMANIE.
30 octobre 191 >,.
La grande bataille turco-bulgare est engagée depuis hier ou avant-hier entre Kirk-Kilissé et les lignes de Tchataldja. L'intérêt de tous les autres événements disparaît devant le choc décisif de ces deux armées. Comme on peut d'un instant à l'autre apprendre le résultat, il serait vain de faire
des pronostics. Il suffit, en attendant, de noter les événements secondaires.
En d'autres circonstances, le changement de Cabinet en Turquie aurait eu une importance considérable. Mais, comme la situation militaire prime tout le reste, le remplacement de Ghazi Mouktar Pacha par Kiamil Pacha n'a pas une signification très marquée. Il a été provoqué beaucoup moins par le désir du sultan de donner une nouvelle orientation à la politique ottomane que par l'embarras où la triste déroute du fils du grand-vizir à Kirk-Kilissé jetait celui-ci. Ghazi Mouktar Pacha ne s'est plus senti l'autorité nécessaire pour diriger le gouvernement dans des conjonctures aussi difficiles, et Mahomet V a saisi cette occasion de rappeler au pouvoir Kiamil Pacha qui passe pour jouir en Europe de sympathies précieuses. Tout ce qu'on peut dire pour l'instant, c'est que, si les événements militaires permettent à Kiamil Pacha de conserver le pouvoir, il suivra une politique absolument contraire à celle de l'Union et Progrès. L'entrée de Férid Pacha dans le nouveau ministère est une autre indication dans le même sens.
L'attitude de la Roumanie préoccupe en ce moment toute l'Europe, car c'est d'elle que peut dépendre le déclenchement de la grande crise. On sait qu'avant l'ouverture des hostilités dans les Balkans, le roi Charles a conféré avec le comte Berchtold, qu'il a reçu le bâton de feld-maréchal russe et qu'il a fait tenir à Sofia un langage permettant de croire qu'il observerait la neutralité. Il est sûr qu'il a connu les projets balkaniques et ne les a point contrecarrés. Néanmoins il semble aujourd'hui fort ennuyé par la tournure que prennent les opérations militaires et il ordonne toutes les mesures préparatoires d'une intervention. Cela donnerait à croire qu'il n'a pas conclu d'arrangement ferme avec le roi des Bulgares et qu'il appréhende une dé-
ception de ce côté. Peut-être espérait-il tirer de plus grands avantages d'une guerre balkanique longue et indécise que d'un accord précis. Ce n'est un secret pour personne que la Roumanie se réservait de demander à la Bulgarie, en compensaton d'agrandissements de celle-ci au Sud, la cession d'une bande de territoire bulgare entre la Dobroudja et la ligne Roustchouk- Varna. Probablement, si le Cabinet de Sofia avait été interrogé à ce sujet avant la guerre, aurait-il consenti à payer d'engagements formels une garantie de neutralité. Mais si, de part et d'autre, on s'est contenté d'assurances vagues, la brouille peut éclater. La Roumanie ne voudra sans doute pas attendre le dénouement de la guerre pour savoir à quoi s'en tenir.
Si elle se contentait d'une bande de territoire partant d'un point de la rive du Danube en amont de Silistrie et aboutissant sur la mer Noire sensiblement au-dessus de Varna, les Bulgares feraient probablement sans trop de répugnance le sacrifice de ce territoire habité par une population en bonne partie musulmane. Seulement, les Roumains parlent d'annexer tout le quadrilatère Roustchouk-Silistrie-Mangalia-Varna et ils trouvent que ce ne serait encore guère en comparaison des agrandissements bulgares éventuels en Thrace et en Macédoine. Géographiquement, c'est exact. Mais la question est de savoir si la Roumanie, qui n'a rien risqué, est en mesure de réclamer le même prix que si, comme la Bulgarie, elle avait mis son existence enjeu dans une grande lutte. Elle aurait mauvaise grâce à se plaindre aujourd'hui de la rupture de l'équilibre balkanique alors qu'elle n'a pas fait un geste pour prévenir cette rupture. De plus, le quadrilatère convoité n'est roumain ni de langue, ni de mœurs, ni de traditions et son acquisition ne se justifierait par aucune considération ethnique. La Roumanie assumerait donc une lourde res-
ponsabilité si elle ne se contentait point d'un agrandissement qui assurerait une excellente frontière à la Dobroudja et si elle intervenait militairement à un moment où les Bulgares sont engagés à fond à l'autre extrémité des Balkans. N'ayant rien mis au jeu, elle doit limiter ses exigences dans le partage des gains. En cas de conflit, si la fortune des armes venait à lui être contraire, elle ne pourrait pas compter sur les sympathies de l'Europe.