LA QUESTION MACÉDONIENNE
31 octobre 1912.
La grande bataille livrée entre Kirk-Kilissé et Tchataldja ne semble pas avoir été décisive. Les informations parvenues à Paris sont vagues et contradictoires. Mais, d'une façon générale, les succès des quatre alliés balkaniques sont si marqués et leurs progrès sont si rapides que toutes les chancelleries considèrent comme irréalisable le rétablissement de la domination turque en Macédoine. Même à Berlin, on a perdu tout espoir dans le triomphe final des élèves du maréchal von der Goltz ; M. Schiemann lui-même écrit dans la Gazette de la Croix : « Une Macédoine autonome et réformée sous la suzeraineté turque serait la seule solution rationnelle. » Mais, si l'on est d'accord sur l'impossibilité de maintenir le statu quo dans la Turquie d'Europe, on diffère sur la manière de résoudre le problème oriental.
La solution proposée par M. Schiemann est celle qui répond le mieux aux intérêts des puissances non balka-
niques qui voudraient sauver leur influence dans l'empire ottoman et se ménager des occasions pour l'avenir. Une grande Macédoine autonome serait un terrain merveilleux pour l'intrigue. Avec un peu de savoir-faire, des agents bien stylés réussiraient sans peine à y créer une confusion inextricable et à y brouiller toutes les nationalités aujourd'hui unies dans un effort commun. Une combinaison de ce genre eût présenté des avantages avant la guerre, car elle eût été préférable à l'anarchie régnant alors. Aujourd'hui, elle ne se comprendrait que si les Turcs venaient à remporter de tels succès que les alliés dussent renoncer à satisfaire leurs ambitions. Or, la réalisation de cette hypothèse est invraisemblable. Dans l'état actuel des opérations militaires et en supposant que les Bulgares ne parviennent point à forcer les lignes de Tchataldja, les quatre alliés tiendront absolument à la répartition de leurs conquêtes en quatre zones distinctes dont ils acquerraient la souveraineté ou le contrôle suivant les circonstances. Cette solution, si les Turcs sont hors d'état de s'y opposer, est infiniment préférable à celle de M. Schiemann. En effet, elle répond au vœu des populations, elle met fin au provisoire et aux compétitions, elle permet de donner un statut définitif à des multitudes ballottées depuis des siècles entre des influences diverses, et elle ne trouble point l'équilibre européen. La Turquie elle-même y aurait avantage, car toute combinaison boiteuse deviendrait pour elle une source de nouveaux embarras sans le moindre avantage correspondant. Pour garder un semblant d'autorité en Macédoine, elle risquerait de perdre aussi l'Asie, l'Asie qui est l'objet de secrètes convoitises.
Une solution franche serait donc la meilleure, à deux conditions pourtant. Il faudrait tout d'abord que tous les intérêts européens fussent pleinement sauvegardés et que
les bénéficiaires du changement de statut en Macédoine assumassent toutes les charges ou servitudes dont ces territoires sont aujourd'hui grevés comme formant partie intégrante de l'empire ottoman. Il faudrait ensuite que l'équilibre européen ne fût réellement modifié, ni directement, ni indirectement, c'est-à-dire que toutes les grandes puissances restassent exactement sur leurs positions d'aujourd'hui. En effet, le programme « Les Balkans aux Etats balkaniques » peut se réaliser, ce grand remaniement local peut s'accomplir sans que les forces respectives des grandes puissances en soient modifiées. Si la répartition des conquêtes des alliés s'effectue exclusivement entre eux, suivant leurs convenances personnelles, l'équilibre général ne sera pas rompu. Mais il en serait autrement si une quelconque des grandes puissances s'attribuait une part, sous une forme quelconque.
C'est précisément ce qu'il y a lieu de craindre en ce moment. Des négociations très confidentielles se poursuivent à Vienne depuis une semaine. Elles sont rassurantes en ce sens que le gouvernement austro-hongrois semble avoir abandonné, provisoirement du moins, ses projets d'intervention militaire sous forme d'occupation du sandjak de Novi-Bazar et qu'il cherche à s'entendre à l'amiable avec la Serbie. On est encore plus rassuré en voyant ces tractations se dérouler sous les auspices de la Russie et la Roumanie ajourner également sa mobilisation sur la frontière bulgare. Mais les inquiétudes se réveillent lorsqu'on entend parler de l'attribution à l'Autriche d'une bande macédonienne d'Uvatz, sur la frontière bosniaque, à Salonique, ou bien d'un partage de l'Albanie entre l'Autriche et l'Italie, ou encore de l'entrée de la Serbie danis le Zollverein austro-hongrois. Il ne s'agit plus là des Balkans aux Etats balkaniques, mais d'un partage général de la Turquie
d'Europe, du déplacement de l'équilibre balkanique au profit d'une grande puissance ou d'un groupe de puissances. Les puissances occidentales peuvent bien ratifier en Orient, après une guerre heureuse, un remaniement territorial effectué au profit exclusif des petits États balkaniques ; elles ne sauraient favoriser, ni approuver des combinaisons tendantes à troubler l'équilibre européen. Dans la phase actuelle de la crise, le rôle de la France consiste à faire prévaloir une politique de désintéressement.