LE PROGRAMME : LES BALKANS AUX ETATS BALKANIQUES
2 novembre 191 2.
La situation diplomatique semble s'être améliorée sensiblement depuis deux ou trois jours. A mesure que les succès des alliés balkaniques se confirment et s'étendent, on voit mieux l'impossibilité pour la Turquie de jamais reprendre pied en Macédoine. En admettant même l'invraisemblable, en supposant que la grande bataille de Thrace, sur l'issue de laquelle on n'est pas encore parfaitement fixé, ne tourne pas finalement en faveur des Bulgares et que les alliés ne soient pas à même d'imposer leurs conditions à la Sublime Porte, on doit reconnaître que la Macédoine, parcourue en tous sens pendant des semaines par les armées chrétiennes victorieuses, ne voudra plus supporter la sujétion ottomane. Avant la guerre, alors que le prestige de la puissance militaire turque était encore intact, la Macédoine était déjà ingouvernable. Comment réussirait-on à y restaurer sous une forme quelconque l'autorité
du sultan, maintenant que, pour ia première fois depuis quatre siècles, des autorités chrétiennes viennent de s'y établir ?
On ne saurait songer à faire en 191 2 ce qu'on n'a pas osé même en 1878. En effet, si l'armée russe était parvenue sur la mer de Marmara, elle n'occupait alors aucune partie de la Macédoine. Si le congrès de Berlin a disloqué le traité de San Stefano, il a consacré les victoires russes en conférant l'indépendance de fait aux régions effectivement conquises sur le sultan. Il n'a rien repris aux Grecs qui n'avaient rien conquis. Il a seulement, très maladroitement d'ailleurs, fait avorter un plan de remaniement général qui avait de gros défauts, mais qui aurait pu être amélioré. On dépasserait donc le congrès de Berlin en incohérence, en imprévoyance et en iniquité si l'on prétendait maintenant priver la Macédoine du bénéfice légitime des derniers événements. La Turquie elle-même n'émettra plus cette prétention, car elle se rend bien compte que son autorité est irrémédiablement ruinée dans le bassin du Vardar. Alors, pourquoi d'autres puissances s 'emploieraient-elles à perpétuer le provisoire dans ce malheureux pays ? Si elles intervenaient en ce sens, ce serait uniquement pour en tirer des profits personnels. Mais, en ce cas, comme nous le disions avant-hier, il s'agirait non plus d'équilibre balkanique mais d'équilibre européen, et les puissances occidentales auraient le devoir, d'accord avec la Russie dont les intérêts sont identiques sur ce point essentiel, de s'opposer à cette main-mise sur une partie de l'Orient.
Heureusement les puissances à qui la tentation d'intervenir a pu se présenter paraissent revenues ou acquises à des combinaisons plus modérées. La Roumanie, où l'on a pu croire un jour que l'ordre de mobiliser allait être donné, observe provisoirement une sage réserve. Soit
qu'elle apprécie mieux l'intérêt national de conserver de bons rapports avec les Slaves des Balkans, soit qu'elle estime l'occasion passée ou qu'elle ait reçu de Vienne des conseils de modération, elle reste dans l'expectative. On ne saurait trop l'encourager à persévérer dans une prudence qui lui procurera certainement des bénéfices immédiats, quoique modestes, et qui lui vaudra la reconnaissance très précieuse de ses voisins slaves.
A Vienne aussi, la modération prévaut pour l'instant. Elle tient à diverses raisons. On a été déconcerté par l'importance et la rapidité des succès des alliés balkaniques. On espérait intervenir, après une longue lutte, en arbitre ou en courtier, et l'on se trouve en présence de peuples victorieux décidés à ne pas lâcher des conquêtes pour lesquelles ils ont risqué leur existence. L'Autriche se trouve donc devant ce dilemme : ou bien faire la guerre, une guerre qui ne serait plus localisée, ou bien s'arranger à l'amiable. La guerre présente de tels dangers pour la monarchie austrohongroise que l'empereur François-Joseph ne peut l'autoriser sans s'y croire contraint par raison d'honneur ou par nécessité politique. Or, l'application du programme « les Balkans aux Etats balkaniques » ne porte aucune atteinte à l'honneur ni aux intérêts vitaux austro-hongrois. Elle peut se réaliser dans des conditions qui sauvegardent intégralement tous les intérêts économiques de la monarchie. La Serbie consentira très certainement à donner toutes les garanties désirables pour les commodités du trafic par voie ferrée vers Salonique ; elle ne mettra aucune entrave à la construction de la ligne de raccordement Uvatz-Mitrovitza ; elle assurera l'égalité des tarifs de transport pour toutes les marchandises de même nature sans distinction de provenance. Sous ce rapport l' Autriche-Hongrie obtiendra sans peine les mêmes garanties que si les lignes
macédoniennes étaient internationalisées ; loin d'éprouver le moindre préjudice, son commerce verra s'ouvrir de nouveaux débouchés dans des régions appelées à la prospérité. S'il ne nourrit pas d'arrière-pensées, le Cabinet de Vienne n'ajionc aucune raison légitime d'empêcher les Serbes de recueillir le prix de leurs très lourds sacrifices S'il prétendait empêcher l'accès des Serbes à la mer Adriatique, ce serait non point pour sauvegarder ses intérêts propres qui n'en seraient lésés en rien, mais pour nuire aux Serbes, pour les tenir sous sa dépendance, pour rétablir cette sorte de servitude que le roi Milan avait acceptée moyennant salaire. Mais ce qui était possible sous Milan ne l'est plus maintenant. A aucun prix, le peuple serbe ne se résignera dorénavant à pareil abaissement. Il faudrait le mater par la force, et l'emploi de la force contre les Slaves provoquerait en Autriche-Hongrie même de telles difficultés que François-Joseph Ier hésiterait à y recourir. Le vieux souverain ne se déciderait pas à une guerre balkanique qui entraînerait fatalement une guerre européenne, s'il ne sentait pas toutes les forces nationales de la monarchie unies avec lui dans cette grande entreprise. Or, dans le cas présent, ces forces seraient divisées, très divisées. Les Yougoslaves, tous les Slaves du sud de la monarchie sont en ce moment de cœur avec les Serbes et fêtent leurs victoires. Les Tchèques envoient des secours à Belgrade. Comment, dans ces conditions, le Cabinet de Vienne risquerait-il une aventure ? Quel prétexte saisirait-il ? Comment obtiendrait-il des peuples vivant sous le sceptre des Habsbourg l'effort, l'élan indispensable pour triompher dans une guerre moderne ? Il suffit qu'il sache que le peuple russe, aussi puissant que la diplomatie, est derrière les Slaves des Balkans pour qu'il se prête à un accommodement d'ordre économique.
Gauvain. — T. IV. i7