LE PROGRAMME ROUMAIN. — LES SYMPATHIES TCHÈQUES POUR LES BALKANIQUES
3 novembre 191 2.
La grande bataille de Thrace n'est toujours pas terminée et les chancelleries continuent d'échanger des vues. II résulte de ces consultations diplomatiques que les Cabinets ressentent une confiance limitée les uns pour les autres et répugnent à prendre des engagements fermes. La proposition de désintéressement général de toutes les grandes puissances, comme condition préalable d'une médiation, a reçu un accueil très froid à Vienne et à Berlin. Au Ballplatz comme à la Wilhelmstrasse on déclare n'avoir aucune prétention territoriale, mais la persistance dans ce désintéressement provisoire est subordonnée aux événements ; on réserve l'avenir en se tenant prêt à toutes les éventualités. Cette situation ne changera point tant -qu'un résultat militaire décisif ne sera point obtenu.
La Roumanie semble réellement décidée à ne pas risquer d'initiative. Après un instant d'hésitation, elle est revenue au programme que nous avons exposé le 9 octobre, d'après un correspondant très bien informé, et qui se résumait ainsi : à moins d'un mandat européen, c'est-à-dire austrorusse, le roi Charles restera neutre et ce ne sera qu'à la fin des hostilités qu'il s'efforcera d'obtenir des compensations, si la Bulgarie agrandit notablement son territoire. Nous trouvons dans les journaux roumains d'aujourd'hui la confirmation de cette politique ; conservateurs et nationaux libéraux s'expriment dans le même sens, mais l'article de
La Roumanie, organe du nouveau ministre de l'intérieur, M. Take Jonesco, chef des conservateurs démocrates, est particulièrement intéressant. D'après notre confrère bucarestois, la politique roumaine dans la crise actuelle s'inspire de trois idées» En premier lieu, pour la Roumanie, consciente de la force que lui donne une armée de . 300.000 hommes prête à entrer en campagne, bien outillée et bien commandée, la paix n'est pas une nécessité, mais un choix. Ensuite, tout en n'étant pas un Etat balkanique dans le sens géographique et historique du mot, la Roumanie a parmi les peuples des Balkans une clientèle nombreuse, celle des Armons ou Koutzo-Valaques, frères de race et de langue, du sort desquels elle ne pourra se désintéresser quand on réglera définitivement le sort des Balkans. Enfin, ajoute notre confrère, « tout changement dans la configuration des États chrétiens de la péninsule ne pouvant se faire qu'avec le mot de l'Europe, nous prétendons que nous aussi, les voisins, avons à dire notre mot. » En dernière analyse, on peut formuler ainsi la conclusion de cet exposé : la Roumanie, qui aurait pu empêcher l'initiative bulgare, continuera d'observer une stricte neutralité vis-à-vis des Etats chrétiens des Balkans ; mais si, après la victoire, la Bulgarie refusait de lui accorder la compensation sur laquelle le roi Charles croit pouvoir compter, la Roumanie n'hésiterait point à faire valoir ses prétentions ; elle agirait pour son propre compte ou comme mandataire de l'Europe. A Bucarest, en effet, on prévoit en même temps l'hypothèse où la Bulgarie refuserait les compensations promises ou espérées et celle où elle exigerait de la Turquie des conditions inadmissibles. Dans ce dernier cas, on agirait en vertu d'un mandat européen, avec un minimum de risques. Plus la guerre se prolonge et plus la Bulgarie, épuisée en hommes et en ressources, doit se montrer traitable.
2ÔO L'EUROPE au jour le jour
En Autriche-Hongrie, le mouvement de sympathie en faveur des alliés balkaniques s'accentue chaque jour. Le club des Jeunes-Tchèques a adressé au président du Conseil bulgare une dépêche enthousiaste où il faut relever cette phrase : « Les glorieux exploits des Etats balkaniques alliés nous donnent le ferme espoir que personne n'essayera de priver ces héroïques nations du fruit de leurs victoires remportées avec tant de sacrifices. » Comme nous le disions hier, l'attitude actuelle du Cabinet de Vienne est donc due autant à des craintes de complications intérieures qu'à un sincère esprit de modération.
Tout le monde attend donc le dénouement de la grande bataille de Thrace pour prendre position. On parle beaucoup en ce moment de proposer un armistice aux belligérants dès que les armes auront décidé. Nous craignons que cette proposition, si elle se borne là, soit déclinée par le vainqueur. Celui-ci, en effet, ne saurait accepter un armistice qui permettrait au vaincu de préparer un nouvel effort militaire en dehors de tout contrôle, sans que des préliminaires, contenant les conditions essentielles de la paix,, soient en même temps signés. C'est la garantie de l'acceptation de ces conditions essentielles donnée par les puissances médiatrices qui seule pourra déterminer le vainqueur à s'arrêter. En conséquence, si une demande de médiation est adressée aux grandes puissances ou à certaines d'entre elles, celles-ci devront être préalablement autorisées par le vaincu à transmettre au vainqueur des assurances catégoriques sur certaines conditions de la paix. Il appartient aux puissances dont les bons offices seront réclamés de prévoir dès aujourd'hui cette éventualité et de se concerter à cet effet.
DEMANDE DE LA TURQUIE AUX PUISSANCES D INTERVENIR EN VUE D'UN ARMISTICE. — LA QUESTION DE L'ARMISTICE.
4 novembre 1912.
L'armée turque a évacué Rodosto, Tchorlou et toutes les positions au nord de Tchataldja ; elle est en pleine retraite et l'on se demande si, dans l'état de démoralisation où elle se trouve, elle pourra tenir derrière les lignes de Tchataldja qui, défendues par des troupes européennes, constitueraient une barrière formidable. Le gouvernement ottoman a un sentiment si net du danger que court Constantinople qu'il a prié les grandes puissances d'intervenir près des États balkaniques alliés en vue de faire cesser les hostilités. Il s'avoue donc battu. Les alliés tiennent la victoire et se préparent à en profiter.
L'intérêt certain de l'Europe serait que les hostilités s'arrêtassent devant Constantinople et qu'une suspension d'armes fût conclue le plus rapidement possible. Mais, comme nous l'indiquions hier, un armistice ne peut être accepté par les vainqueurs que s'il implique le consentement définitif du vaincu à certains sacrifices. Le moment est donc venu pour la Turquie de se décider et de déclarer aux puissances dont elle sollicite l'intervention quelle est l'étendue des sacrifices auxquels elle est résignée. Aussi longtemps qu'elle n'aura pas communiqué ses intentions à ce sujet, les puissances le plus favorablement disposées à son égard devront décliner toute mission d'intervention. Il est évident que plus elle tardera, plus elle courra de risques. Si elle attend que Constantinople soit prise, il se posera inévitablement des questions qui dépasseront de
beaucoup le programme balkanique. C'est le moment pour elle de se souvenir qu'aux yeux de certaines puissances elle constitue une masse partageable où tout le monde peut finalement trouver des satisfactions qui s'équilibrent. Si le sultan veut sauver l'Asie, il faut qu'il renonce franchement à l'Europe, en exceptant Constantinople et la région des Détroits. La Macédoine et la Thrace sont perdues, bien perdues. Elles avaient autrefois été conquises par la force et n'ont été conservées que par la force. Cette force vient de s'effondrer et aucune combinaison diplomatique ne saurait désormais en tenir lieu. La Turquie semble l'avoir reconnu en demandant un armistice ; elle agira prudemment en tirant la conclusion logique de cet aveu et en accordant sans retard aux vainqueurs les bénéfices de leur victoire.
Si catégoriques qu'aient été avant l'ouverture des hostilités les déclarations de désintéressement territorial des alliés, il est évident qu'ils ne se contenteront plus aujourd'hui de la réalisation de leur programme officiel de la première quinzaine d'octobre. Il fallait un extraordinaire aveuglement pour croire à la possibilité du maintien du statu quo territorial après des victoires balkaniques. L'Europe, qui a été si imprévoyante, ne doit pas commettre une nouvelle erreur : il lui faut admettre aujourd'hui qu'il n'est ni possible, ni même désirable de conserver une apparence de statu quo, et que sa mission consiste à favoriser dans les Balkans l'établissement d'un ordre de choses définitif. Les crises du genre de celle que nous traversons sont trop périlleuses pour qu'on s'expose à en voir surgir une autre dans quelques années. Les pires choses ont leur bon côté ; puisque guerre il y a, l'intérêt général exige que la paix à conclure règle une bonne fois toutes les questions en suspens.
La seule solution pratique, équitable, ayant un caractère définitif, consiste dans l'attribution de la Macédoine et de la Thrace, soit en pleine souveraineté, soit sous forme de protectorat, aux quatre États balkaniques, à l'exclusion formelle de toutes les grandes puissances. L'Albanie seule serait réservée ; constituant un bloc à part que ne revendique aucun des quatre alliés, elle serait érigée en province autonome s 'administrant à sa guise. Quant à la délimitation des zones bulgare, serbe, grecque et monténégrine, il appartiendrait aux quatre intéressés d'y procéder eux-mêmes si ce n'est déjà fait. L'Europe n'a point à intervenir dans ce partage d'influences ; elle aurait seulement à se préoccuper de ce que, conformément aux vœux légitimes de l 'Autriche-Hongrie, des garanties fussent stipulées pour la liberté du trafic commercial sur les voies descendant de Bosnie et de Hongrie vers Salonique. Peu importe à l'Europe que la Bulgarie ou la Serbie s'attribue un morceau plus ou moins gros de Macédoine ; l'essentiel est que les quatre alliés soient d'accord et que leur accord assure la paix balkanique. Cet équilibre local sera la meilleure sauvegarde de l'équilibre européen.
Toute autre combinaison serait une source de désordres. On ne comprend pas qu'on puisse songer, comme il semble qu'on le fait en ce moment à Berlin, à créer deux nouveaux États à la tête desquels seraient placés des princes étrangers. En dehors des Albanais, il y a quatre principales nationalités en Macédoine et c'est entre les quatre États actuels les représentant que le partage doit se faire exclusivement. Pourquoi constituerait-on de toutes pièces de nouveaux États artificiels qui seraient des mosaïques de peuples en qui subsisteraient tous les germes de conflits ? On ne peut avoir qu'un but en suggérant de semblables propositions, celui de perpétuer le désordre et de se mé-
nager des occasions de profits. Il est du devoir de la Triple Entente de s'opposer à toute combinaison de ce genre, de même qu'à tout démembrement des possessions ottomanes d'Asie. Sur le terrain du désintéressement territorial où elle s'est placée, elle est très forte. Elle doit s'y maintenir. Elle aura pour elle la conscience publique, les Etats balkaniques et même la Turquie. Ce sont de gros atouts dans la partie qui se joue.
PROPOSITION FRANÇAISE DE DECLARATION DE DESINTERESSE- MENT TERRITORIAL DE TOUTES LES GRANDES PUISSANCES.
5 novembre 191 2.
La réponse des puissances de la Triple Alliance à la dernière proposition du gouvernement français est arrivée ce matin à Paris. Cette proposition, datée du 31 octobre et émise d'accord avec le Cabinet de Pétersbourg, avait pour objet d'inviter les puissances à s'entendre en vue d'une médiation entre la Turquie et les États balkaniques coalisés et de déclarer que cette médiation aurait pour base le désintéressement territorial de toutes les grandes puissances. Elle était parfaitement logique et les deux parties avaient un lien naturel. Dès lors qu'il était question de médiation, il importait de préciser dans quel esprit elle aurait lieu. MM. Sazonof et Poincaré avaient pensé qu'une déclaration préalable de désintéressement territorial des médiatrices était la meilleure préface de toute intervention.
C'est cette partie de la proposition qui a soulevé un orage dans la presse austro-allemande. Les Cabinets de
Vienne et de Berlin n'y ont pas répondu par écrit ; le comte Berchtold s'est borné à dire à M. Dumaine que le gouvernement austro-hongrois ne voulait pas s'engager, et il n'est pas fait allusion au désintéressement territorial dans la note parvenue ce matin au quai d'Orsay. Il était facile de prévoir cette fin de non-recevoir. Malgré toutes les protestations de la presse de Vienne, nous avons toujours dit ici que l 'Autriche-Hongrie ne renonçait nullement à ses ambitions balkaniques. Néanmoins, il n'était pas inutile de le constater. En somme, la proposition Poincaré tendait simplement à prendre acte des assurances prodiguées depuis une semaine par les principaux journaux-austrohongrois. Les interprètes ordinaires de la pensée du Bailplatz affirmaient que, suivant le mot bien connu du comte d'Aehrenthal, l 'Autriche-Hongrie était « saturée » et ne voulait d'agrandissement d'aucune sorte. Pourquoi, dès lors, l'explosion d'indignation de ces deux derniers jours contre une proposition de désintéressement général des puissances ? C'est qu'elle a touché un point seusible à Vienne et qu'elle a dissipé l'obscurité dont on s'y enveloppait. Elle a dévoilé des ambitions qu'on ne peut qualifier de secrètes, car elles sont bien connues, mais qu'on tenait à désavouer publiquement. Aujourd'hui, la presse viennoise avoue qu'elle considère tous les Balkans comme une colonie austro-hongroise : « L'Autriche-Hongrie doit conquérir tout le Balkan au point de vue économique », écrit la Nouvelle Presse libre, et notre confrère précise en réclamant en même temps un « parrainage politique ». C'est donc bien d'une tutelle qu'il s'agit, et ce que Vienne demande en ce moment à Belgrade, c'est le retour à cet arrangement de 1881 qui équivalait à un protectorat. A ce prix, on laisserait la Serbie s'agrandir. Mais les Serbes ont chassé Milan et fait disparaître Alexandre Ier pour recon-
quérir leur indépendance ; comment l'aliéner aient-ils aujourd'hui qu'ils sont entrés vainqueurs à Uskub et à Prizrend ? La question austro-serbe domine le conflit actuel. Il ne servirait de rien de se boucher les yeux pour ne pas la voir : elle s'impose à la diplomatie et il faudra la résoudre.
Sur 'la seconde partie de la proposition Poincaré, les puissances de la Triple Alliance donnent une réponse satisfaisante. Elles reconnaissent l'utilité d'une médiation, mais font remarquer qu'elle doit être demandée tout d'abord par un des belligérants. Cette condition est naturelle. Une médiation qui ne serait point sollicitée constituerait une intervention et, pour l'instant, aucune puissance ne se soucie d'intervenir entre les belligérants. Or, la démarche faite avant-hier par la Turquie n'était point une demande de médiation ; la Sublime Porte demandait une intervention tendant à imposer un armistice aux vainqueurs. Il faudra donc, pour que se produise la médiation dont les grandes puissances reconnaissent unanimement l'utilité, que la Turquie fasse une nouvelle démarche. Les alliés balkaniques, en effet, ne pensent qu'à pousser leurs avantages militaires de manière à être en possession de tous les territoires qu'ils convoitent au moment où les négociations des préléminaires de paix s'engageront.
En toute hypothèse, il convient de prévenir dès maintenant un malentendu. D'après des informations de Vienne, transmises par le Times, la Triple Alliance attendrait « des propositions du gouvernement français en vue d'une médiation qui tiendrait compte des intérêts balkaniques de toutes les puissances ». Si cela veut dire que le gouvernement français doit tenir compte des intérêts balkaniques de toutes les puissances, c'est exact et légitime ; M. Poincaré a eu et aura toujours les plus grands égards pour ces
intérêts, pourvu qu'ils ne revêtent point une forme exclusive ; en particulier, il ne peut oublier les intérêts de la France qui datent de bien des siècles et sont considérables. Mais, si Ton désire que les propositions françaises définissent les intérêts balkaniques de chacune des puissances, c'est une autre affaire. Le' gouvernement français reste inébranlablement attaché au principe du désintéressement territorial et à l'égalité en matière économique. Si d'autres gouvernements partent d'autres principes et revendiquent des privilèges, c'est à eux qu'il appartient d'exposer les uns et les autres.
DEMANDE DE LA TURQUIE AUX GRANDES PUISSANCES POUR UNE MÉDIATION COLLECTIVE.
6 novembre 1912.
Le gouvernement ottoman a compris qu'il s'était placé sur un mauvais terrain en demandant dimanche aux puissances d'intervenir près de la Ligue balkanique pour lui imposer un armistice. Sans perdre de temps — il n'en a pas à perdre — il a immédiatement transformé sa demande primitive dans le sens que semblait lui avoir indiqué M. Poincaré. Les ambassadeurs de Mahomet V près des grandes puissances ont remis hier aux gouvernements près desquels ils sont accrédités une demande officielle de « médiation collective en vue de la cessation immédiate des hostilités et de la fixation des conditions de la paix ».
Sous cette nouvelle forme, les puissances et la France en particulier ne peuvent qu'accueillir favorablement la requête de la Turquie. Cette démarche ne peut pas conduire
tout de suite à des résultats définitifs ; ce n'est qu'un premier pas vers la paix et, avant d'aboutir à une solution, il reste un long chemin à parcourir. Mais c'est le commencement de négociations officielles destinées à rétablir la paix et, à ce titre, c'est déjà beaucoup. De la part de la Turquie, c'est l'aveu public de sa défaite et l'indication de sa résignation à certains sacrifices. Les puissances doivent donc prendre acte avec empressement d'une initiative qui permet d'engager des pourparlers utiles avec les quatre membres de la Ligue. Après avoir constaté leur accord unanime sur ce point, il leur faudra entreprendre la médiation proprement dite, c'est-à-dire qu'elles devront s'enquérir près de tous les belligérants des conditions auxquelles ils sont disposés à conclure un armistice d'abord, et la paix ensuite. Comme nous le disions lundi, la conclusion d'un armistice, dans l'état actuel des opérations militaires, implique nécessairement le consentement de principe du vaincu à des sacrifices déterminés que les négociateurs de la paix auraient à fixer plus tard. En effet, les vainqueurs ne sauraient arrêter leur marche victorieuse avant d'avoir la certitude que le principal but de la guerre sera atteint. D'autre part, ils ne suspendront pas les hostilités avant d'être en possession, soit par la force, soit par une remise volontaire, des places dont l'occupation est indispensable à leurs yeux pour la sauvegarde de leurs armées. La place d'Andrinople est dans ce cas. C'est ainsi que la Russie et la Turquie ont procédé, lors de leur dernière guerre, avant les négociations de San Stefano.
Le premier travail d'enquête peut être mené assez rapidement. Si la Turquie désire vraiment voir cesser le plus tôt possible l'effusion du sang avec toutes les horreurs de cette guerre, elle peut sans inconvénient déléguer ses pleins pouvoirs aux puissances médiatrices pour la signature de
l'armistice. Elle connaît assez la situation diplomatique pour être assurée que ses intérêts seront sous ce rapport défendus par certains diplomates étrangers mieux que par ses propres plénipotentiaires .11 y a même plutôt sujet de craindre que quelques-unes des médiatrices se montrent moins traitables que le principal intéressé. Mais on se plaît à espérer que ces puissances voudront bien mettre provisoirement les intérêts de l'humanité au-dessus de leurs ambitions, et qu'elles s 'emploieront loyalement à faciliter un armistice. Si l'on réussit à suspendre les hostilités, on passera à la seconde partie, de beaucoup la plus ardue, de l'œuvre de médiation : la fixation des conditions de la paix. Ici, malheureusement, on ne se heurtera plus seulement aux intérêts opposés des belligérants, mais à ceux des médiatrices elles-mêmes. Par sa réponse à la proposition de désintéressement présentée par la Triple-Entente, par les déclarations d'hier du comte Berchtold à la Délégation autrichienne, par le langage de ses journaux, de ses envoyés officieux et de ses représentants officiels, l'Autriche- Hongrie a clairement indiqué qu'elle s'opposera à un traité turco-balkanique où il serait disposé des territoires balkaniques suivant les convenances des signataires. Elle ne nourrit aucun mauvais dessein contre la Bulgarie ni contre la Grèce. Mais elle n'admet pas la création d'une Serbie agrandie vraiment indépendante. Elle déclare ne vouloir autoriser l'agrandissement de la Serbie que contre la garantie de son amitié perpétuelle. Elle lui interdit à la fois l'accès à l'Adriatique et la contiguïté avec le Monténégro. Elle la voudrait ligottée ou vassale. Ce sont de grandes prétentions ; le Cabinet de Vienne ne pourra les soutenir jusqu'au bout. Les Balkans ne sont pas une colonie africaine ou asiatique. Toute l'Europe reconnaîtra très volontiers les intérêts économiques de l'Autriche-Hongrie, les
seuls qu'elle mît en avant il n'y a pas plus d'une semaine ; mais elle ne tolérera pas la main-mise d'une grande puissance quelconque sur la péninsule balkanique. Salonique doit devenir un port européen, non autrichien.
A la réflexion, le sang-froid ne peut manquer de revenir à Vienne. On y constatera que toutes les grandes puissances, spécialement la France, sont animées des intentions les plus amicales à l'égard de la monarchie et que la Triple Entente, en particulier, loin de songer à porter la plus lé-, gère atteinte aux intérêts légitimes de l 'Autriche-Hongrie, recherche uniquement le maintien de l'équilibre général. Avec le temps, on pourra trouver des solutions acceptables pour tout le monde. Aussi, croyons-nous, la seconde partie des négociations de paix devra-t-elle être menée prudemment, sans précipitation, sans à-coup, sans indiscrétions quotidiennes, comme il sied entre hommes d'État plus désireux d'aboutir que de remporter des succès diplomatiques aux yeux du public.