LA QUESTION DE CONSTANTINOPLE
7 novembre 1912.
Il ne peut plus être question maintenant pour la Turquie de sauver la Macédoine et la Thrace. Il s'agit seulement de savoir si elle pourra sauver Constantinople et les Détroits. L'armée ottomane semble être en complète déroute, sans direction, sans chefs, sans munitions ni approvisionnements. On se demande si elle est en état de présenter une résistance sérieuse sur les lignes de Tchataldja et si les Bulgares céderont à la tentation de forcer ces lignes pour
entrer à Constantinople. Il est certain que la prise de Constantinople n'était pas comprise dans le plan de la Ligue balkanique et qu'au début des hostilités les alliés n'avaient pas envisagé l'éventualité de l'entrée de leurs troupes dans la capitale ottomane. Leurs prétentions restaient bien en deçà. Elles se sont sensiblement accrues à la suite de leurs immenses succès, mais il n'est pas probable que même maintenant elles visent Constantinople. Tout au plus les gouvernements alliés pensent-ils à donner une satisfaction à leurs troupes en leur permettant de défiler sur la place de l'Hippodrome de l'ancienne Byzance. Et encore les Bulgares seraient-ils seuls à rechercher cette satisfaction d'amour-propre, car les Serbes n'y tiennent pas et les Grecs s'estimeront déjà heureux d'entrer à Salonique. Enfin, autant qu'on en peut juger d'après les confidences anciennes et récentes des hommes d'Etat des Bilkans, l'entrée des alliés à Constantinople, si elle avait lieu, serait une simple parade militaire non suivie d'occupation. On est assez pratique à Belgrade et à Sofia pour ne pas soulever sans nécessité absolue une des questions les plus ardues qui puissent troubler l'Europe.^
Dans ces circonstances, il est curieux de constater que la presse allemande encourage les Bulgares à prendre et à garder Constantinople. M. Schiemann, qui emprunte une bonne part de son autorité de publiciste aux très hautes relations qu'on lui suppose, le dit aujourd'hui en propres termes : « Nous tenons pour impossible que le prix de la victoire, Constantinople, s'ils le conquièrent, puisse être repris aux Bulgares. Nous ne voyons pas non plus de qui l'intérêt bien entendu serait de s'y opposer. » Et M. Schiemann expose que cet agrandissement imprévu de la Bulgarie — Gallipoli et les Détroits compris — permettrait à la Bulgarie de considérer sans envie les agrandissements
de la Serbie, du Monténégro, de la Grèce... et de la Roumanie. On croyait que les quatre alliés s'étaient entendus préalablement sur le partage de leurs conquêtes et qu'aucune envie ne les animait les uns contre les autres. Mais M. Schiemann se plaît à escompter cette envie et il ne serait pas étonné sans doute que l'annexion de Constantinople et des 'Détroits par la Bulgarie rencontrât une forte résistance à Pétersbourg.
Pour apprécier les suggestions allemandes, il faut se rappeler que le marquis de San Giuliano est en ce moment à Berlin et qu'il y signe le renouvellement de la Triple Alliance. On doit tenir pour acquis que les trois membres de la Triple Alliance se sont mis d'accord sur la question balkanique. Le langage des officieux de Vienne et de Berlin nous aide à deviner le plan qui vient d'être adopté après les entrevues de San-Rossore, de Pise et de Berlin. Sans avoir la prétention de le découvrir tout entier, on peut dès maintenant en indiquer quelques traits.
L'Autriche et l'Italie, d'accord avec l'Allemagne, ont décidé de ne permettre à aucun tiers l'accès à l'Adriatique. Elles ne veulent pas que la Serbie ait un débouché direct à Saint- Jean de Medua. Pour elles, l'Adriatique est mare clausum, l'Albanie est une chasse gardée. L'Italie reconnaîtra la confiance que la Serbie a constamment mise en elle en aidant l'Autriche à lui fermer l'accès de la mer la plus proche, sur des rives autrefois slaves. Cela posé, on espère diviser la Ligue balkanique en obligeant Ferdinand Ier à choisir entre ses engagements formels envers ses alliés et les arrangements secrets pris à Vienne avant la déclaration de guerre. A cet atout dans le jeu de la Triplice, on en ajoute un autre en aiguillant le peuple bulgare sur Constantinople et les Détroits ; l'opposition ou l'irritation russe serait une nouvelle chance pour le Ballplatz d'em-
pêcher la réalisation du plan de la Ligue. Enfin, en invitant Ferdinand Ier à ceindre, à Sainte-Sophie, la couronne des empereurs d'Orient, on espère triompher de ses objections contre une cession notable de territoire bulgare à la Roumanie. Il va. sans dire que le mécontentement de l'Angleterre est prévu et qu'il n'arrête point la Triplice. Peut-être lui réserve-t-on, à elie aussi, une satisfaction qui permettrait à l'Allemagne d'en obtenir une. Quant à la Serbie, on accepterait qu'elle eût un débouché sur la mer Egée à Cavalla, au moyen d'un triangle taillé dans la part bulgare primitive. Le germe de dissentiments futurs entre les deux alliés d'aujourd'hui constitue un autre avantage de la combinaison austro-allemande.
En somme, il s'agit de prendre davantage à la Turquie pour satisfaire plus d'ambitions tout en facilitant pour l'avenir l'application du grand principe : diviser pour régner. Dès le commencement de la crise et même bien auparavant, on pouvait être assuré que, du jour où l'Alle- ; magne serait convaincue de l'impossibilité de soutenir la puissance ottomane, elle pousserait résolument à une grande liquidation plutôt que de se résigner à une liquidation restreinte où elle n'aurait rien à gagner. Ce ne peut être là l'objet de la politique de la Triple Entente.
LES DIFFICULTÉS ENTRE L'AUTRICHE-HONGRIE ET LA SERBIE. L'ACCÈS DE LA SERBIE A L'ADRIATIQUE.
9 novembre 191 2.
Les négociations orientales sont entrées dans une phase critique. Les « contradictions d'intérêts » dont M. Poincaré Gauvain. — T. IV. 18
parlait à Nantes se manifestent maintenant au grand jour. Il n'en pouvait être autrement, car, dans toute crise grave, et celle-ci est d'une exceptionnelle gravité, les tensions sont inévitables. Dès lors que les intérêts sont différents et que chacun des intéressés tient à faire valoir ses prétentions, il arrive fatalement un moment où le conflit devient aigu. S'il est vrai, comme on l'assure ce matin, que le ministre d'Autriche-Hongrie à Belgrade doive déclarer aujourd'hui au président du Conseil serbe que son gouvernement n'admettra pas l'accès de la Serbie à l'Adriatique et que les relations austro-serbes doivent être rétablies sur le pied de la convention de 1881, un conflit diplomatique est certain. Cela ne signifie pas, toutefois, qu'il en résultera forcément une rupture.
L'Autriche a dans les Balkans des intérêts divers que personne ne méconnaît et que la proposition de désintéressement territorial émanant de la Triple-Entente ne méconnaissait nullement, quoi qu'en disent les journaux de Pest et de Vienne qui cherchent à créer une émotion factice dans la monarchie afin de contrebalancer les sympathies des Tchèques et des Yougoslaves pour les États balkaniques. Le comte Berchtold est assuré du concours de Berlin et de Rome dans la mesure où il poursuivra la défense d'intérêts reconnus légitimes. Mais dès qu'il voudra franchir cette limite pour imposer à Belgrade des conditions incompatibles avec l'indépendance serbe, l'appui de ses alliés faiblira et il ne sera plus en mesure de soutenir ses prétentions. Il s'agit donc de savoir ce que l'Autriche peut raisonnablement demander sans refroidir le zèle de l'Allemagne et de l'Italie en sa faveur et sans provoquer dans l'intérieur même de la monarchie, chez ses propres populations slaves, une opposition sérieuse.
Tout d'abord, il ne peut plus être question d'empêcher
l'agrandissement de la Serbie jusqu'aux nouvelles zones bulgare et grecque, à l'est et au sud de la Macédoine. Les agrandissements ne seront contestés que des deux côtés albanais et monténégrin. S'ils le sont des deux côtés à la fois, si l'Autriche n'admet ni la jonction avec le Monténégro, ni l'accès à l'Adriatique, elle se heurtera à une résistance dont elle ne pourra triompher que par la force. La Serbie n'a pas couru les dangers énormes d'une guerre avec la Turquie pour consentir à rester coupée de toute communication avec la mer Adratique et le Monténégro. Elle préférerait jouer son va tout, à tout risque, et l'Autriche se trouverait en mauvaise posture pour la mater, car l'obstination du Cabinet de Vienne témoignerait à l'égard des Slaves des Balkans de tels sentiments que tout le monde slave se considérerait comme provoqué. D'autre part, il ne semble pas que le gouvernement italien soit engagé à se prêter à une coercition sur les Serbes en vue d'arrêter leur expansion dans la Macédoine proprement dite, et l'opinion italienne est plutôt favorable à la Ligue balkanique. Il est permis de conclure sur ce point que les efforts autrichiens tendront finalement à exclure la Serbie de l'Albanie seulement.
Sur ce terrain, le comte Berchtold.sera beaucoup plus, fort et Ton s'étonne que M. Pachitch, d'ordinaire très maître de l'expression de sa pensée, se soit laissé aller à d'imprudentes déclarations. Le président du Conseil serbe est en droit de croire qu'une Albanie indépendante ne serait pas viable et deviendrait un nid de troubles de toute sorte. Mais la solution qu'il préconise n'offre pas plus de garanties et ne correspond point aux arrangements convenus avant la guerre. On n'aperçoit vraiment pas comment les Albanais deviendraient moins turbulents sous la domination serbe et quels avantages la Serbie retirerait de
la possession théorique de régions habitées par des étrangers rebelles à toute domination. Ce serait une étrange erreur de vouloir recommencer pour le compte de Pierre Ier les malheureuses expéditions des généraux de Mahomet V chez les Skipétars. Les meilleurs amis de la Serbie ne lui souhaitent point de sujets albanais. M. Pachitch était mieux inspiré lorsqu'il revendiquait le simple accès à l'Adriatique. Cet accès peut être obtenu de différentes façons ; l'important est qu'il le soit. M. Pachitch ferait œuvre patriotique en débarrassant le terrain diplomatique de la question albanaise et en se bornant, en cette matière, à fixer une bonne frontière entre la Serbie agrandie et l'Albanie indépendante ou autonome. Il donnerait prise à l'Autriche et s'aliénerait les sympathies occidentales en allant plus loin.
Par contre, il est assuré d'être énergiquement soutenu si l'on cherche à imposer à son pays un protectorat déguisé. L'Europe trouve naturel et légitime que l'Autriche désire garantir pour ses transports une parfaite égalité de traitement sur les lignes macédoniennes actuelles et futures et, en général, défendre tous ses intérêts économiques dans la péninsule. Mais s'il s'agit de privilèges perpétuels et non plus d'égalité, le point de vue change. On lit depuis quelques jours, dans les journaux qui sondent le terrain pour le compte autrichien, que l'Autriche entend réclamer un traité de commerce lui conférant des faveurs spéciales dans tout le bassin du Vardar, avec des tarifs de douane protégeant particulièrement son commerce et son industrie, en somme « un accord commercial et industriel très intime, très complet », on a même dit un Zollverein. Cette union douanière constituerait déjà une sorte de protectorat, et il est bien curieux qu'il en soit question, alors que la Hongrie revendique ouvertement son indépendance douanière en
deçà de la Leitha. Nous ferons remarquer en outre que même au Maroc, puisque les journaux de Vienne ont assimilé les Balkans au Maroc, la puissance protectrice n'a obtenu aucun traitement de faveur et que l'égalité économique y a été exigée par les puissances de l'Europe centrale avec une âpreté dont on n'a pas perdu le souvenir. Enfin, l'union douanière entraînerait fatalement la conclusion d'une convention militaire, et c'est probablement ce que l'on escompte à Vienne.
Dans ces conditions, non seulement l'équilibre balkanique, mais encore l'équilibre européen serait rompu. Il deviendrait alors impossible aux puissances les plus pacifiques de rester indifférentes devant une pareille transformation.